Certains médicaments sont en rupture de stocks en pharmacie.
Cet hiver encore, une poussée de fièvre est à craindre sur le marché français du médicament. ©Stvepb

Comme lors de l’hiver dernier, une pénurie de médicaments touche de nombreuses pharmacies de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Quels sont les produits concernés ? Pourquoi de telles ruptures de stocks ? Comment y remédier ? Les réponses de Thierry Hulot, président du Leem et PDG de Merck France.

Thierry Hulot, président du Leem et PDG de Merck France ©Merck France

L’hiver dernier avait été marqué par une pénurie sur certains médicaments. Un an plus tard, certains rayons d’officines sont de nouveau en rupture de stocks. Thierry Hulot, président du Leem et PDG de Merck France, décrypte les tensions sur le marché des médicaments.

Médicaments : une pénurie qui dure et qui va durer

Pourquoi est-ce que la pénurie de l’année dernière se répète ? 

Parce qu’on ne résout pas un mal profond d’un coup de baguette magique. Autrement dit, c’était une vue de l’esprit d’annoncer, l’an dernier, que la pénurie allait se régler en quinze jours. La priorité était de s’organiser pour que les patients en souffrent le moins possible. Des mesures d’urgence ont ainsi été prises pour l’approvisionnement de certains médicaments, notamment sur l’amoxicilline. 

Pourtant, on évoque toujours une pénurie sur cet antibiotique…

Mais qu’est-ce qu’une pénurie ? Effectivement, certaines pharmacies peuvent se retrouver en rupture de stock. Mais il est généralement possible d’en trouver dans une autre officine du quartier. Notre problème, c’est d’avoir une visibilité sur les stocks dans ces pharmacies. En effet, la quantité d’amoxicilline disponible sur le marché français est supérieure à celle de l’an dernier et à celle du pré-Covid. Pourtant, des pharmaciens affirment qu’ils n’en ont pas. Donc, il y a un problème…

Face à ce dilemme, l’industrie du médicament cherche des solutions. Avec l’ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament), on a mis en place un outil de suivi appelé TRACStocks pour connaître précisément les disponibilités des produits chez chaque fabricant. Maintenant, on propose d’étendre cette plateforme d’information des stocks chez les grossistes-répartiteurs, donc les distributeurs. Cela permettra d’avoir une meilleure vision de la situation et donc de réagir en conséquence. 

La pénurie de médicaments ne se limite pas à la France

Cette pénurie, c’est une problématique française, européenne ou mondiale ? Conjoncturelle ou structurelle ?

Mondiale, avec plusieurs facteurs. D’une part, la fabrication d’un médicament est hyper complexe. Imaginez, par exemple, que le principal anti cancéreux commercialisé par mon laboratoire exige une vingtaine d’étapes clés de fabrications assorties d’une centaine de contrôles qualité sur dix sites industriels différents. Il suffit qu’un seul contrôle qualité soit défaillant pour arrêter tout le processus de production.

D’autre part, il n’y a rien de plus réglementé que la fabrication d’un médicament. Par exemple, en cas de pénurie sur un ingrédient, le simple fait de changer de fournisseur va nécessiter la constitution d’un dossier de variation à faire approuver par les autorités de santé. Ce sont plusieurs mois de perdus. Et cette lourdeur réglementaire, mise en place pour protéger le patient, peut ainsi contribuer à accroître les pénuries.

Enfin, on souffre de l’absence d’une vraie politique du médicament au plan européen. A ce jour, il est impossible d’avoir une vision globale des stocks dans chaque pays, ce qui permettrait de réagir en fonction de la situation sanitaire de telle ou telle zone en tension.

Y a-t-il aussi un problème de prix ?

Oui, c’est aussi un facteur aggravant. Sur certains produits, les prix ont tellement baissé qu’il a fallu délocaliser leur production, notamment en Asie du Sud-Est, en multipliant les sous-traitants. Si l’un d’entre eux est défaillant, c’est toute la chaîne qui est à l’arrêt. 

Faut-il alors militer, comme le souhaite le président de la République, pour un retour à la souveraineté nationale sur la production des principes actifs ?

Aujourd’hui, sur les principaux principes actifs, on dépend à 80 ou 90% de la Chine et de l’Inde. Il est illusoire de penser rapatrier toute cette production en France. Cela fait déjà plus de sens au niveau européen, avec la France et l’Allemagne à la manœuvre. Un tandem qui s’est révélé efficace pendant la crise Covid. C’est d’ailleurs l’un des chevaux de bataille du Leem. Une fois que la communauté scientifique aura établi une liste claire des molécules essentielles à rapatrier, il faudra analyser leur process industriel, détecter les faiblesses et trouver des alternatives avec la constitution de stocks stratégiques. 

Et ensuite ?…

Cela prendra du temps, beaucoup de temps. Le rapatriement de ces principes actifs nécessitera la construction de nouvelles usines en tenant compte des contraintes environnementales. Or, c’est de la chimie lourde, potentiellement des sites Seveso. Donc, c’est une transformation en profondeur que nous avons à enclencher.

Bref, l’autonomie européenne n’est pas pour demain… Mais c’est bien pour cela qu’il faut se mettre en mouvement dès maintenant et la France doit assumer son rôle de leader dans cette transformation.

Les moyens de prévenir la pénurie de médicaments

Le sur-stockage de certains médicaments, notamment les antibiotiques et le paracétamol, est-il aussi un facteur aggravant ? Et si oui, comment y « remédier » ?

Oui. Si on veut lutter contre les pénuries, il faut déjà s’assurer que nos armoires à pharmacie ne regorgent pas de médicaments « au cas où ». C’est une discipline citoyenne à inculquer. On a gardé les mêmes réflexes que lors de la pénurie de sucre en morceaux en 1970 ou de la pénurie de biens de consommation courants au début de la crise Covid. Plutôt que de stocker des boites qui vont périmer, il vaudrait mieux tous se faire vacciner contre la grippe pour se prémunir des épisodes hivernaux et limiter la consommation de médicaments. De même, la vaccination contre la bronchiolite va éviter, cet hiver, des centaines voire des milliers d’hospitalisations d’enfants et donc réduire la consommation de médicaments.

Cela étant, l’exemple de ce vaccin n’est peut-être pas le plus pertinent dans la mesure où l’anticorps monoclonal développé par Sanofi est aujourd’hui en rupture de stock…

Non, je n’ai pas la même lecture de la situation. Pour une fois, on a vu les parents se mobiliser massivement pour la santé de leurs enfants. L’acceptation du vaccin contre le principal virus à l’origine de la bronchiolite atteint 80% chez les parents. Un chiffre bien supérieur aux prévisions les plus optimistes, sachant qu’en France subsiste une certaine défiance face à la vaccination. Bref, un tel engouement pour ce vaccin est une excellente nouvelle, sachant que tous les nourrissons à risque y ont accès. 

Vous êtes donc un fervent partisan de la prévention ?

Clairement. Dans vingt ans, si on veut limiter les cancers et donc la consommation d’anti cancéreux, il faut déjà faire vacciner tous les adolescents contre le papillomavirus. Les pays qui ont pris le problème à bras le corps pensent éradiquer ce type de cancer à l’horizon 2030.

Craignez-vous une aggravation des tensions d’approvisionnement en cas d’épidémie majeure dans le courant de l’hiver ?

Non, car mon fond d’optimisme m’empêche de vivre dans la crainte. Durant la crise Covid, on a vu, pour la première fois dans l’histoire moderne, que l’on était capable de concevoir un vaccin en moins d’un an. De la recherche au développement jusqu’à la production, cette accélération du processus a été fabuleuse. Il faut donc croire en cette capacité de réaction. Mon souci, aujourd’hui, c’est de m’assurer que les patients français trouveront les médicaments adéquats pour traiter une grippe hivernale ou une maladie chronique, mais qu’ils pourront aussi bénéficier des thérapies innovantes bientôt sur le marché. Pour cela, il est urgent de fédérer toutes les acteurs publics et privés autour d’une même table.  

À SAVOIR

Le Leem est l’organisation professionnelle des entreprises du médicament opérant en France. Le Leem représente plus de 280 entreprises exerçant une activité de recherche et développement, de fabrication, d’exploitation ou de distribution de médicaments à usage humain. Le secteur emploie 103 000 personnes, dans plus de 150 métiers différents, et est présent sur la totalité du territoire français, avec 271 sites de production, dont 32 de bioproduction.

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