
Psychiatre et docteur en neurosciences, le lyonnais Patrick Lemoine vient de publier « Vingt mille lieux sous les rĂªves », un ouvrage passionnant paru aux Ă©ditions Laffont. Il nous rĂ©vèle ici tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les rĂªves, et bien plus encore !
Les très bons dormeurs ne se souviennent pas de leurs rĂªves
Votre livre parle des rĂªves, et plus gĂ©nĂ©ralement des Ă©tats modifiĂ©s de conscience (EMC). De quoi s’agit-il ?
Les Ă©tats modifiĂ©s de conscience sont tout simplement des Ă©tats durant lesquels on est hors de soi, c’est-Ă -dire que l’on n’est plus le soi de d’habitude, car on ne fait plus appel aux mĂªmes circuits neuronaux (d’ordinaire les circuits liĂ©s Ă la raison).
Est-il vrai que l’on rĂªve davantage au petit matin ?
Sur ce point, tout le monde n’est pas d’accord. Je fais partie de l’école lyonnaise qui pense qu’effectivement, on ne rĂªve que durant la phase de sommeil paradoxal, en fin de nuit. D’autres dĂ©fendent que l’on peut aussi rĂªver durant la phase de sommeil lent. Cependant, tous les scientifiques s’accordent Ă dire que les rĂªves durant la phase de sommeil paradoxal sont souvent très symboliques et bien plus intĂ©ressants que ceux qui peuvent intervenir en première partie de nuit, et qui relèvent davantage du classement d’évĂ©nements survenus pendant la journĂ©e.
Aussi, ce n’est pas parce que l’on ne se souvient pas de ses rĂªves que l’on ne rĂªve pas ?
Absolument. Tout d’abord, il est difficile de se souvenir de ses rĂªves si on ne les note pas tout de suite car ils sont souvent si illogiques que le cerveau cartĂ©sien a du mal Ă mĂ©moriser ce type d’informations. Ensuite, il m’arrive en confĂ©rence que des gens me disent : moi, je ne rĂªve pas la nuit. Je leur rĂ©ponds : bravo, cela signifie que vous Ăªtes de très bons dormeurs car il faut se rĂ©veiller au moins 3 minutes pendant sa phase de sommeil paradoxal ou juste après pour s’en souvenir.
Le rĂªve est-il l’apanage de lâ€™Ăªtre humain ?
HĂ© non ! Tous les animaux Ă sang chaud Ă une exception près, l’Ă©chidnĂ©, crĂ©ature intermĂ©diaire entre le reptile et le mammifère, sont capables de rĂ©guler leur tempĂ©rature et donc de produire du sommeil paradoxal, en particulier quand leur tempĂ©rature centrale remonte en deuxième partie de nuit.
Nos rĂªves influencĂ©s par l’environnement extĂ©rieur
Nos rĂªves peuvent-ils Ăªtre influencĂ©s par des stimulis extĂ©rieurs, comme des sons ou des odeurs ?
Oui c’est ce qu’Alfred Maury (XIXe) a tentĂ© de dĂ©montrer avec son fameux rĂªve de la guillotine. Il a rĂªvĂ© qu’il Ă©tait un noble conduit Ă l’échafaud lors de la RĂ©volution Française, et rapporte avoir pu percevoir la lame s’abattre sur lui et lui trancher la gorge. Quand il s’est rĂ©veillĂ©, il a constatĂ© que la tringle de son lit Ă baldaquin Ă©tait tombĂ©e, et avait atterri pile Ă l’endroit oĂ¹ la lame l’aurait frappĂ© s’il avait Ă©tĂ© guillotinĂ©. Selon lui, les stimulis extĂ©rieurs influencent donc nos rĂªves. Le plus puissant d’entre eux reste l’odeur : si l’on vous expose Ă un parfum liĂ© Ă un souvenir très intense pour vous, il est probable que votre rĂªve soit influencĂ© par cette odeur.
Nous sommes nombreux Ă nous rĂ©veiller lors du climax de notre rĂªve, qu’il soit positif ou nĂ©gatif, pourquoi ?
Freud a discouru sur ce point. Il semblerait que lorsque l’on arrive Ă un point très excitant positivement ou nĂ©gativement, cela finit par rĂ©veiller le dormeur. Du point de vue de Freud, que je ne partage pas, cela s’expliquerait par le fait que ces rĂªves risqueraient de dĂ©voiler des choses que la conscience ne supporterait pas.
Manipuler et utiliser les rĂªves, c’est possible
Peut-on orienter volontairement un rĂªve ?
Oui c’est possible chez les « rĂªveurs lucides » (environ 5% de la population, ainsi que les traumatisĂ©s sĂ©vères et ceux capables d’entrer en transe), qui savent qu’ils rĂªvent quand ils rĂªvent, et parviennent parfois Ă diriger leurs rĂªves. Une Ă©tude rĂ©alisĂ©e en laboratoire de sommeil Ă Stanford a dĂ©montrĂ© que les rĂªveurs lucides Ă qui on avait donnĂ© la consigne de cligner trois fois de l’œil lorsqu’ils sentaient qu’ils Ă©taient en train de rĂªver, se trouvaient toujours en sommeil paradoxal Ă ce moment.
Se peut-il donc que l’on soit capable de changer le scénario d’un cauchemar récurrent ?
Oui, cela va de paire avec les thĂ©rapies comportementales et cognitives (TCC). Si l’on apprend Ă faire des rĂªves lucides, on peut dĂ©cider de diriger nos rĂªves. C’est un gros travail mais c’est possible.
Le rĂªve lucide peut donc soigner ?
C’est ma conviction, mais je suis l’un des seuls ou le seul praticien Ă l’utiliser. Je me sers du rĂªve avec mes patients atteints de syndromes post-traumatiques, comme par exemple un viol incestueux. J’apprends Ă mes patients Ă rĂ©diger un scĂ©nario de bonne fin, ce qui est souvent très difficile car cela les pousse Ă se replonger dans leurs mauvais souvenirs. Ensuite, je leur demande de cultiver leur rĂªve lucide, puis de le diriger vers ce scĂ©nario de bonne fin. Trois de mes patientes y arrivent et d’après moi cela est encore plus puissant que l’EMDR.
InterprĂ©tation des rĂªves: prenez des pincettes !
Outre le cas particulier de ces personnes qui revivent chaque nuit un Ă©vĂ©nement traumatique, faut-il porter attention aux fameux rĂªves rĂ©currents ?
Oui, en dehors du rĂªve banal qui sert Ă nettoyer la mĂ©moire, je pense que les rĂªves sont des tentatives pour nous aider Ă rĂ©soudre des problèmes. Selon que l’on est gourou, psychanalyste ou neuroscientifique, ces rĂ©ponses se trouveront dans le monde des esprits, de l’inconscient ou des neurones affectifs.
Que pensez-vous des grilles d’interprĂ©tation des rĂªves ?
Je suis vent debout contre cela ! Pour moi, il n’existe pas de grilles d’interprĂ©tation qui correspondraient Ă tout le monde. Chaque rĂªve rĂ©pond Ă sa propre symbolique selon le profil de l’individu. D’autant plus que parmi les archĂ©types freudiens on retrouve le tabou de l’inceste. Or, il faut noter que jusqu’au dĂ©but du 20ème siècle, dans certaines rĂ©gions comme la Normandie, l’inceste n’était pas un interdit. Pour moi, les symboliques sont donc profondĂ©ment personnelles.
Et les rĂªves prĂ©monitoires existent-ils selon vous ?
Pas vraiment. Pour moi, c’est simplement que nos rĂªves peuvent statistiquement se rĂ©vĂ©ler prĂ©monitoires une fois sur un million et que nous oublions toutes les autres fois oĂ¹ cela ne se produit pas. Dans certains cas, comme quand un proche est atteint par exemple d’un AVC, une autre explication peut Ăªtre que l’on a captĂ© inconsciemment des signaux qui nous ont fait comprendre que notre proche avait potentiellement une maladie grave, comme par exemple le fait de buter sur certains mots.
Les rĂªves, vecteurs de crĂ©ativitĂ©?
Nos rĂªves sont-ils incohĂ©rents ou peut-on en retirer des idĂ©es de gĂ©nie ?
Oui et non. J’adore l’exemple de Hitchcock qui se rĂ©veille un matin en Ă©tant persuadĂ© d’avoir trouvĂ© le meilleur des scĂ©narios sans pouvoir s’en souvenir. La nuit suivante, il se refait le mĂªme scĂ©nario, puis le note en se rĂ©veillant au beau milieu de la nuit. Le lendemain matin, il se rĂ©veille et constate qu’il a simplement notĂ© : un homme rencontre une femme.
Toutefois, Einstein rapporte que toute sa carrière s’est fondĂ©e sur la mĂ©ditation prolongĂ©e d’un rĂªve qu’il avait fait Ă©tant adolescent. « Il Ă©tait sur une luge descendant une pente raide et enneigĂ©e, et lorsqu’il approchait la vitesse de la lumière dans son rĂªve, toutes les couleurs se mĂ©langeaient en une seule. Il a passĂ© une grande partie de sa carrière, inspirĂ© par ce rĂªve, Ă se demander ce qui se passait quand on approchait la vitesse de la lumière », a rapportĂ© John W.Price dans une interview avec John H. Lienhard, professeur Ă©mĂ©rite en gĂ©nie mĂ©canique et en l’histoire Ă l’UniversitĂ© de Houston.
Cette crĂ©ativitĂ© pourrait s’expliquer par le fait que lorsque l’on dort, le lobe frontal, siège de la raison, se met au repos, laissant alors libre cours aux associations les plus incongrues, et, dans le cas d’Einstein, qui furent carrĂ©ment gĂ©niales. MalgrĂ© tout, je pense que ce type de rĂªves ne peuvent que provenir du cerveau d’un gĂ©nie.
Est-il vrai qu’il est efficace de réviser juste avant de dormir ?
Effectivement, réviser durant les deux heures précédant l’endormissement permet de mieux imprimer ce qu’on lit. Mais attention, il ne faut pas retarder l’heure d’endormissement habituelle !
Les rĂªves peuvent-ils Ăªtre le siège de la crĂ©ativitĂ© et de l’intuition ?
Je pense effectivement que les rĂªves nous mettent dans des Ă©tats oĂ¹ nous faisons des associations anormales. Einstein disait que s’il a fait de grandes dĂ©couvertes, c’est parce qu’à l’Ă¢ge de 20 ans, il se posait les questions d’un enfant de 4 ans ! C’est ce qui lui a permis de thĂ©oriser la notion d’espace et de temps alors que personne n’avait jamais imaginĂ© cela. Je pense que l’intuition suit le mĂªme mĂ©canisme que le rĂªve. Pour ma part, chaque fois que je n’ai pas suivi mon intuition, je l’ai regrettĂ©. Je pense que notre circuit affectif nous envoie des messages que l’on aurait tort de renier systĂ©matiquement.
Retrouvez la liste de tous les psychiatres et spécialistes du sommeil sur www.conseil-national.medecin.fr
A SAVOIR
Psychiatre chez Orpea-Clinea Ă Lyon, le docteur en neurosciences Patrick Lemoine est spĂ©cialiste des troubles du sommeil et l’anxiĂ©tĂ©. Il a publiĂ© de nombreux ouvrages sur ces deux sujets : Le mystère du placebo en 1996 (Odile Jacon), Je dĂ©prime, c’est grave docteur? en 2001 (Flammarion), la DĂ©tox, c’est la santĂ© en 2008 (Robert Laffont), Dites-nous Patrick Lemoine, Ă quoi sert un psychiatre? en 2010 (Arand Collin), La Fontaine, les animaux et nous en 2011 (Armand Collin), Soigner sa tĂªte sans mĂ©dicaments en 2014 (Robert Laffont), Dormir sans mĂ©dicaments en 2015 (Robert Laffont), Remettez vos pendules Ă l’heure en 2018 (In Press)… Son dernier ouvrage, Vingt mille lieux sous les rĂªves, est paru en octobre 2018 aux Ă©ditions Laffont.








