
On pourrait croire que, passé l’accouchement, le corps reprend tranquillement ses esprits. Pourtant, un chantier de rénovation titanesque s’active dans les glandes mammaires pour se remodeler de fond en comble. Et selon une étude récente de l’Institut Pasteur, ce « grand ménage » post-grossesse pourrait, dans certains cas, offrir un terrain propice aux cellules cancéreuses. Explications.
Pendant longtemps, on a pensé qu’une grossesse « protégeait » du cancer du sein. Les grandes études de cohorte menées depuis le début des années 2010 montrent en réalité que, si la maternité réduit le risque de cancer du sein à long terme, elle l’augmente transitoirement dans les années qui suivent l’accouchement.
Le cancer du sein post-partum, diagnostiqué dans les dix années suivant une naissance, généralement vers 45 ans, semble nourrir une inquiétante appétence pour la dissémination. Selon les récentes données publiées par l’Institut Pasteur, ces cancers diagnostiqués après une grossesse se révèlent plus agressifs et s’accompagnent d’un risque métastatique important, ainsi que d’une survie plus faible par rapport aux cancers diagnostiqués chez des femmes non enceintes.
Reconstruction mammaire post-partum : un retour en arrière… très musclé
L’involution : quand la glande mammaire rembobine le film
Après une grossesse, et éventuellement après l’allaitement, la glande mammaire doit « débrancher » sa fonction lactée. En théorie, une simple marche arrière. En pratique, un véritable réaménagement intérieur. Ce processus naturel, appelé involution, implique :
- une mort programmée massive de cellules devenues inutiles,
- une inflammation locale intense, comparable à un processus de cicatrisation,
- une reconstruction complète de la matrice extracellulaire,
- et l’arrivée de cellules immunitaires chargées du nettoyage final.
Cette phase est normale, salutaire, et indispensable pour que le sein retrouve son état antérieur. Mais elle transforme aussi le tissu en profondeur, et ce n’est pas anodin pour une éventuelle tumeur déjà présente.
Sénescence : un phénomène biologique qui peut modifier l’évolution des tumeurs
C’est ici qu’intervient la découverte majeure signée par l’Institut Pasteur. Les chercheurs ont montré que l’involution du sein s’accompagne d’un phénomène massif de sénescence cellulaire.
La sénescence, c’est l’état dans lequel entrent certaines cellules trop abîmées pour se diviser. Elles ne meurent pas, au grand jamais. À la place, elles se mettent à sécréter un cocktail de molécules inflammatoires et remodelantes regroupées sous le nom de SASP (senescence-associated secretory phenotype).
En temps normal, cette sénescence contribue à la réparation et au remodelage du tissu. Mais ici, elle a un effet secondaire majeur et modifie profondément l’environnement du sein, rendant les tissus plus susceptibles d’être traversés par des cellules… y compris des cellules tumorales.
Comment la sénescence ouvre-t-elle la voie aux tumeurs ?
Les cellules sénescentes :
- dégradent la matrice extracellulaire, facilitant la circulation des cellules,
- entretiennent une inflammation locale,
- libèrent des signaux chimiques pouvant attirer d’autres cellules ou activer des voies de migration.
Dans un tissu sain, c’est utile. Dans un tissu où une cellule cancéreuse sommeille, c’est une aubaine puisque les voies se libèrent, les signaux se multiplient, et la tumeur peut trouver un passage pour se disséminer.
Selon l’équipe de l’Institut Pasteur, ce mécanisme pourrait contribuer à expliquer pourquoi les cancers post-partum, à âge égal et tumeur équivalente, sont plus souvent métastatiques que les autres.
Involution : un risque réel, mais une fenêtre temporaire
L’involution est évidemment un phénomène temporaire, après lequel le sein retrouve progressivement un environnement tissulaire stable.
Il ne s’agit donc pas de dire que la grossesse « cause » un cancer ou que toutes les femmes ayant accouché sont à haut risque. Il s’agit de reconnaître que l’après-grossesse est une période biologiquement intense, où un cancer déjà présent (diagnostiqué ou non) peut évoluer différemment.
Un enjeu de santé publique encore trop méconnu
L’objectif n’est pas d’alarmer inutilement les jeunes mères. Le cancer du sein reste rare chez les femmes de moins de 40 ans. Mais mieux comprendre le phénomène permet :
- de réduire les retards au diagnostic, fréquents dans le post-partum,
- d’encourager les femmes à consulter en cas de symptôme persistant,
- d’aider les soignants à adapter la prise en charge,
- et de replacer l’après-grossesse comme un moment médical clé, pas seulement émotionnel ou social.
L’étude publiée en 2026 par l’Institut Pasteur montre que la sénescence cellulaire induite par ce remodelage pourrait faciliter la dissémination des cellules tumorales, rendant la maladie plus agressive.
À SAVOIR
En France, le dépistage organisé du cancer du sein permet de réduire la mortalité d’environ 20 %, selon l’INCa, grâce à la détection plus précoce de tumeurs souvent petites et non invasives.







