
Surdoué, zèbre, HPI… Les enfants d’aujourd’hui sont facilement affublés d’une avalanche d’étiquettes vouées à mettre en valeur une (pseudo) intelligence supérieure à la moyenne. Alors, tous précoces, vraiment ? Entre idées reçues, confusion de langage et failles parentales, le Pr Pierre Fourneret, pédopsychiatre à l’Hôpital Femme Mère Enfant de Lyon-Bron, explique comment cette grande obsession contemporaine est venue singulièrement brouiller notre paysage éducatif…
Troubles de l’enfance : « on recense aujourd’hui plus de 450 troubles »
Est-ce qu’il y a plus d’enfants spéciaux qu’avant ?
Dans le fond, non. Mais les recherches médicales avançant, on identifie aujourd’hui des anomalies ou des particularités de développement qui pouvaient simplement paraître avant pour de l’originalité. On fait désormais entrer ces éléments d’atypicité dans le champ de troubles : c’est pour cela que l’on assiste non pas à une explosion des pathologies en santé mentale, mais à un panachage de troubles beaucoup plus important.
Dans quelle mesure ?
On recense aujourd’hui plus de 450 troubles. Cela ne signifie pas que nous sommes face à une épidémie : il n’y a pas plus d’enfants atypiques mais on les repère mieux. Et nous sommes aussi maintenant en capacité de dire s’il s’agit d’une trajectoire à risque, avec des difficultés justifiant un repérage précoce et une intervention adaptée pour rectifier le tir, plutôt qu’une simple particularité qui finira par disparaître avec le développement de l’enfant.
Où étaient ces enfants, dans le temps ?
À l’époque, ils étaient ailleurs, pas toujours à l’école, ils travaillaient… Ils étaient moins repérés, mais aussi moins stigmatisés. Le problème, c’est que l’on identifie maintenant les jeunes par catégories, comme les TDA, les DYS, etc. et que cela devient un marqueur social et identitaire.
« Les neuromythes autour de la précocité ne sont pas du tout étayés »
N’y a-t-il pas, justement, une mode parentale relative aux enfants précoces ?
Les enfants sont devenus le prolongement narcissique des parents : on a tous envie qu’ils réussissent. La pression sociale est telle, notamment autour de la réussite scolaire, que l’attente parentale va conditionner des éléments stressants pour l’enfant. Résultat, on assiste à une surreprésentation des enfants bien ‘’dotés’’.
Il y a donc beaucoup d’idées reçues concernant la précocité ?
En quelque sorte. Car si ces troubles sont bien là, ils occupent le devant de la scène depuis une dizaine d’années et on leur fait dire beaucoup de choses. Cette surmédiatisation fait apparaître des affirmations que les études scientifiques ne confirment pas. On entend ainsi souvent que la précocité est un facteur d’exposition aux troubles anxieux, que l’ennui est un signe de précocité, qu’il y a 20 à 30% d’échec scolaire chez les enfants à haut potentiel… Cela fait partie des ‘’neuromythes’’ autour de la précocité, mais ce n’est pas du tout étayé.
Est-ce devenu une solution de facilité ?
Oui, parce qu’on finit par pathologiser des variations développementales, qui font dans certains cas faire l’économie aux parents de leur devoir. Il est plus facile de se dire : « mon enfant est précoce, c’est pour cela qu’il ne réussit pas à l’école, donc je demande un aménagement, au lieu de l’accompagner pédagogiquement moi-même ».
« La précocité n’est pas un facteur de vulnérabilité ! »
Est-on tombé dans une certaine absurdité ?
On va même chercher de la précocité chez le bébé, ce qui est plutôt ennuyeux car on ne peut pas parler d’intelligence chez le bébé, mais de dispositions. Cette tendance est très pernicieuse, car cela peut engendrer des éléments superposables à des troubles anxieux ou autres troubles du neurodéveloppement, avec à la clé un risque de retarder ou de duper le diagnostic. C’est une vraie réalité.
Au final, la précocité est donc bien un atout ?
Toutes les études montrent que la précocité n’est pas un facteur de vulnérabilité, mais plutôt de protection et de chance. Elle permet une meilleure adaptation, une capacité à ajuster ses investissements en fonction des évolutions changeantes, de mieux anticiper pour faire face à l’incertitude.
En cas de doute, est-il essentiel pour son bien-être de faire diagnostiquer son enfant ?
Une question sans réponse est toujours anxiogène. Dès lors que l’on voit un enfant en difficulté, qui montre des signes d’inadaptation ou d’angoisse par rapport au milieu scolaire, il faut se poser la question. Car plus on repère tôt, plus on peut mettre en place des interventions correctives ou propices à atténuer les effets en cascade qui peuvent arriver. Il vaut donc mieux pécher par excès que par défaut, car le retard de diagnostic peut mettre les familles et les enfants dans des situations d’échec. Des parents mieux informés, ce sont des parents qui font mieux face, qui savent anticiper et affronter, ce qui est un cercle vertueux pour accompagner les enfants.
Surdoué, zèbre, précoce ou HPI ? Lexique pour les nuls…
La multiplicité des termes, et la finesse des différences, entretient le flou et les stéréotypes sur un concept complexe. Selon les experts, on devrait tout simplement utiliser celui de personne à Haut Potentiel Intellectuel (HPI) pour définir un enfant à l’intelligence supérieure à la moyenne.
HPI : les enfants HPI se distinguent par des capacités intellectuelles plus élevées et un raisonnement différent. Cette intelligence hors normes perdurera toute leur vie.
Précoce : le terme, moins utilisé aujourd’hui, définit tout simplement un enfant à la maturité particulière, en avance sur ses apprentissages (parole, marche, compréhension…) et présentant des facilités qui finiront par stagner à l’âge adulte.
Zèbre : cette appellation non scientifique désigne un enfant (ou adulte) présentant un haut potentiel émotionnel, caractérisé par une forte intuition et une hypersensibilité.
Surdoué : ce terme peut être résumé comme une simple dénomination généraliste d’enfants présentant des aptitudes supérieures à la moyenne.
À SAVOIR
Le diagnostic de Haut Potentiel Intellectuel est posé au terme d’un test évaluant le quotient intellectuel (QI). Il est positif si son QI est supérieur à 130 (3% de la population), la moyenne étant entre 90 et 100.
Ce test, plutôt ludique, est accessible dès 6 ans (CP). Il est réalisé par un psychologue, un neuropsychologue ou un pédopsychiatre. D’une durée d’1h à 2h30, il établit les capacités de l’enfant en matière de raisonnement, de compréhension verbale, de manipulation de formes ou encore de mémoire.







