
Alors que le sport est présenté comme indispensable au bon développement des enfants, certains spécialistes s’inquiètent de ses conditions de pratique en France. Le Dr Roger Parot, chirurgien orthopédique pédiatrique à Lyon, alerte ainsi d’une hausse préoccupante des blessures liées au sport chez les jeunes. L’ouverture d’un hôpital de jour dédié aux jeunes sportifs dans la clinique du Val d’Ouest est le premier aboutissement d’un long combat destiné à faire reconnaître l’ampleur d’une problématique qui touche à l’organisation du système éducatif français.
De la maladie de Sever aux fractures de fatigue, les pathologies du sport explosent chez les enfants et adolescents. En cause, un environnement scolaire et sportif jugé inadapté par certains spécialistes.
C’est le cas du Dr Roger Parot. Parmi les rares à alerter publiquement sur le sujet, ce chirurgien lyonnais, spécialisé en orthopédie pédiatrique, dénonce de longue date une pratique sportive souvent mal encadrée et insuffisamment préparée, susceptible d’entraîner des douleurs et des séquelles durables chez les enfants et les adolescents.
Cette démarche engagée s’est concrétisée début mars par la création d’un parcours dédié au sein de la clinique du Val-d’Ouest, où il exerce. Initiative inédite, cet hôpital de jour “Prépa Sport Santé”, qui propose un accompagnement personnalisé pour les jeunes sportifs, est une première réponse à cette problématique majeure.
Des pathologies du sport chez l’enfant plus nombreuses et plus graves
Quelles sont selon vous les répercussions du sport tel qu’il est actuellement pratiqué sur la santé de nos enfants et adolescents ?
Au fil de ma carrière, j’ai vu augmenter à la fois en quantitatif et en qualitatif le problème des maladies liées au sport, à travers une forte hausse de demandes de consultation et des maladies de plus en plus graves, avec potentiellement des séquelles à l’âge adulte.

Ce sont des pathologies souvent mises sur la touche par le monde de la médecine de spécialité, qui minimise parfois les gravités et recommande essentiellement un arrêt provisoire de l’activité.
Selon moi il est pourtant primordial de comprendre d’où vient cette augmentation qualitative et quantitative des pathologies du sport, pour trouver des solutions, proposer des traitements et développer une prévention pour éviter que les enfants ressentent des douleurs en pratiquant une activité qui leur fait plaisir.
Quelles sont les pathologies que vous voyez augmenter ?
Nombre de pathologies tournent autour du pied, du genou. Certaines sont aujourd’hui connues, comme la maladie de Sever qui se caractérise par une inflammation de la zone de croissance sur la partie arrière du calcanéum, le plus gros os du talon.
La maladie d’Osgood-Schlatter est également de mieux en mieux identifiée : elle correspond à une inflammation de la zone de croissance devant le tibia, qui donne des douleurs de genoux.
Quelles sont les principales zones du corps touchées chez l’enfant et l’ado ?
Cela dépend de la tranche d’âge. Les petits vont plutôt être confrontés à des problèmes de chevilles et de pieds. Les pré-ados et ados, plutôt au genou. Et en fin d’adolescence, malheureusement, on peut aussi avoir des répercussions de ces mauvaises pratiques sportives au niveau de la colonne vertébrale, avec à la clé des maladies comme la dystrophie rachidienne de croissance, ou maladie de Sheuerman.
On constate aussi des atteintes des disques intervertébraux, des fractures de fatigue de la colonne vertébrale… Le tout étant malheureusement cumulé à l’utilisation abusive des écrans portatifs, qui induisent une mauvaise habitude posturale qui ajoute à la raideur préexistante de la colonne.
Maladies du sport de l’enfant : “des séquelles très lourdes à l’âge adulte”
Pourquoi un sport mal pratiqué durant l’enfance a-t-il des répercussions à court et long terme ?
Les premières conséquences sont psychiques : vous avez un enfant qui a envie de faire du sport, dans une société qui le pousse à faire du sport, mais qui rencontre des problèmes de santé et surtout des douleurs. Ensuite, il y a des véritables répercussions sur le plan anatomique, avec des risques de lésions qui peuvent laisser des séquelles dont les conséquences peuvent être très lourdes à l’âge adulte, avec des articulations potentiellement abîmées et des douleurs chroniques.
Ce qui peut empêcher l’enfant de poursuivre le sport, et envahir son futur avenir professionnel et personnel.
Avez-vous des exemples ?
J’ai récemment reçu en consultation un jeune footballeur dont l’IRM a révélé une ostéochondrite du genou : un morceau d’os s’est décroché de sa niche pour venir se promener dans l’articulation, provoquant alors un blocage.
On sait pourtant que les ostéochondrites de genou sont des pathologies qui surviennent essentiellement lorsque le genou est soumis à des hyper contraintes de fonctionnement. C’est-à-dire des genoux trop raides, trop serrés, ce qui est caractéristiques du monde du football français où malheureusement il n’y a quasiment pas d’étirement.
C’est donc l’exemple typique d’un jeune homme qui risque fort d’avoir un avenir noir sur son genou, alors même que cela aurait pu être éviter avec une pratique normale de l’activité sportive !
Le sport, selon vous, est mal enseigné et pratiqué en France ?
Il serait intéressant d’avoir des études multifactorielles sur le sujet. Mais nous faisons face à cette envie généralisée des sociétés modernes, qui poussent le sport dès le plus jeune âge. On commence de plus en plus tôt, de plus en plus intensément avec de la compétition, mais on oublie totalement le fait que, même si on est un enfant, on a besoin d’une préparation physique de base.
“Le sport, c’est bien quand c’est fait sur un corps bien préparé”
Fondamentalement, le sport pour un enfant, c’est bien ?
Le sport, c’est bien quand c’est fait sur un corps bien préparé, correctement sur les terrains et à bonne dose. Or, pour l’instant, on est sur du surdosage avec des corps qui sont mal préparés et des pratiques de terrain qui ne sont pas du tout idéales. Je vous donne un exemple : notre gouvernement préconise que tous les enfants fassent une heure de sport en plus tous les jours à l’école. Mais ce qu’il oublie, c’est qu’une heure de sport, c’est en réalité deux heures de temps, car il faudrait tenir compte du temps d’échauffement et d’étirement…
Ce sont donc bien les conditions de la pratique qui posent problème ?
Tout à fait. Aucun endocrinologue ou spécialiste de la nutrition ne va cautionner qu’un enfant fasse du sport en période de digestion. Prenons aussi la question de l’hydratation : la plupart des professeurs de sport interdisent les boissons sur les terrains, sous prétexte que les enfants vont faire des batailles. Entre nous, cela n’a jamais noyé un gamin à l’école. En revanche, on connaît tous l’importance d’une bonne hydratation lorsque l’on fait du sport. En résumé, on apprend à des gamins qu’ils peuvent faire deux heures de sport au soleil sans boire… Et ceux qui leur apprennent ont pourtant fait des études de sport. Ils sont professeurs d’éducation physique et sportive. Mais où est la part d’éducation, là dedans ?
L’enjeu : expliquer aux enfants comment bien pratiquer le sport
Comment rétablir cette part d’éducation physique et sportive ?
On pourrait tout à fait, comme cela se fait par exemple en Australie, avoir des cours de sport dans une salle de classe pour expliquer la théorie, sous forme d’atelier de travail et en petits groupes : comment on doit boire, comment on doit manger, la différence entre un étirement balistique et un stretch lourd, le fonctionnement des muscles, etc.
On pourrait également envisager une vision transversale du sport, avec le prof de SVT qui parlerait de la circulation du sang, du rythme cardiaque, le prof d’histoire pour évoquer comment on faisait du sport à l’époque des Romains et des Grecs, qu’est ce qu’était le jeu de paume, comment Adolf Hitler a utilisé les Jeux olympiques de Berlin à des fins de propagande, etc.
Avec le professeur de physique, étudier la balistique, lors du lancer d’un objet… On peut aussi étudier le sport dans la peinture, dans la sculpture, intégrer des vidéos, etc. Bref, il y a énormément de façons d’enseigner le sport différemment, au lieu d’arriver sur un terrain pour faire des tours de stade alors qu’il fait 2 degrés dehors en décembre et que l’enfant n’a pas été échauffé.
Avez-vous d’autres exemples d’une inadéquation du système français ?
À mon époque, on avait par exemple accès aux douches. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : c’est un exemple typique de choses qui sont acceptées par la société française, mais qui sont inacceptables sur le plan sanitaire et hygiénique. On est dans l’éducation à la saleté. Avoir cours de sport à 8 heures, transpirer pendant deux heures et enquiller toute la journée dans son jus ne choque personne en France !
On soumet les enfants à des conditions d’utilisation de leur corps qu’aucun adulte n’accepterait. Après le sport, la première chose que j’ai envie de faire, c’est de me doucher, pas de passer la journée dans mes vêtements sales.
Et quand des correspondants étrangers viennent en France, que vont-ils dire en rentrant chez eux ? Que les Français sont sales. Ce qui n’est pas faux.
Des obstacles “énormes à franchir”
Quels sont les changements que vous préconisez sur l’organisation de notre système éducatif ?
Changer les pratiques de sport de l’enfant est quasiment impossible à notre niveau. Cela demande un changement de société qui passe par un changement de rythme scolaire. Tout cela dépend de l’organisation du système de l’Éducation nationale. Et c’est un obstacle énorme à franchir.
Pourtant, en regardant ailleurs, on s’aperçoit qu’il y a énormément de pays où on a les cours le matin et les activités physiques, les activités de jeu ou les activités artistiques l’après-midi. C’est idéal, parce que cela permet de dégager du temps pour faire les choses correctement.
En France, nous sommes plutôt sur du sport noyé entre un cours de maths et un cours de géo, du sport qui se pratique en période de digestion, que ce soit celle du petit-déjeuner ou du déjeuner, ce qui correspond grosso modo à des aberrations métaboliques.
Pourquoi êtes-vous le seul, ou presque, à dénoncer cette position ?
Les réseaux qui s’occupent des enfants sont multiples, entre les médecins généralistes, les médecins pédiatres, les médecins du sport. Mais nous, en tant qu’orthopédistes-pédiatres, nous sommes confrontés à des situations graves, qui peuvent devenir chirurgicales, et cette vision de la gravité n’est pas la même pour les médecins qui ne vont pas au bloc opératoire.
Et puis je pense également que les pathologies du sport n’ont pas une grande place aujourd’hui dans l’enseignement médical.
Si l’on vous suit, mieux vaut aujourd’hui ne pas faire de sport, plutôt que de mal faire du sport ?
Actuellement, en France, j’ose dire que oui. Je peux vous le certifier, un enfant français qui actuellement ne fait pas de sport a plus de chances de rester en bonne santé. Mais c’est uniquement par rapport à la notion française du sport. Je ne pourrais pas l’affirmer pour les pays. Dans un club de football français, un enfant n’a quasiment aucune séance d’étirement. En Angleterre, il y aura 3 à 4 séances d’étirement à chaque entraînement de foot. Le problème n’est donc pas lié au football, mais bien au football à la mode française.
À SAVOIR
La Clinique du Val d’Ouest a ouvert en début d’année 2026 un hôpital de jour spécifiquement dédié à la prise en charge de jeunes sportifs, enfant et adolescents. Cette “prépa sport santé” est accessible librement, sur rendez-vous, le mercredi matin. La prise en charge, qui s’étale sur une matinée, se concrétise à travers une approche pluridisciplinaire, réunissant un médecin spécialiste, un coach sportif, une diététicienne et une sophrologue.







