
Faire défiler son écran, encore et encore, jusqu’à ne plus trop savoir pourquoi on a sorti son téléphone. Le phénomène a désormais un nom : brainrot. Un mot un peu provocateur, très en vogue sur les réseaux sociaux, qui interroge : à force de consommer des contenus numériques courts, rapides et infinis, notre cerveau est-il en train de s’abîmer ? Décryptage.
Le terme brainrot, littéralement « cerveau pourri », est né sur Internet, popularisé par TikTok, Reddit ou X (ex-Twitter), pour décrire cette sensation diffuse de fatigue mentale, de perte de concentration, voire de vide après de longues sessions de scrolling.
Derrière la formule volontairement excessive, une question sérieuse : l’exposition massive aux contenus numériques, en particulier aux formats courts et aux flux infinis, a-t-elle un impact mesurable sur notre cerveau ? Et si oui, lequel ?
Le téléphone n’est pas toujours notre allié…
Aucune étude ne montre une dégénérescence du cerveau liée au scrolling. Pas de neurones qui se désagrègent, pas de cerveau qui fond comme une pomme oubliée sur la table. En revanche, les neurosciences et la psychologie cognitive documentent depuis plus de dix ans les effets de la surstimulation numérique sur l’attention, la mémoire et la régulation émotionnelle.
La simple présence d’un smartphone, même éteint, réduisait les performances cognitives lors de tests d’attention. Plus récemment, des travaux de l’Inserm et du CNRS ont confirmé que la multiplication des sollicitations numériques favorise l’attention fragmentée, au détriment de la concentration prolongée.
En clair, le cerveau s’adapte à ce qu’on lui donne le plus souvent à faire. Et aujourd’hui, on lui demande surtout de zapper.
Brainrot : comment savoir si mon cerveau en est atteint ?
Scroller : le défilement infini, une mécanique bien huilée
Le fait de scroller infini, les recommandations algorithmiques et la gratification immédiate. À chaque nouveau contenu apparaît une micro-récompense. Une vidéo drôle, un message choquant, une information intrigante. Ce système stimule la libération de dopamine, un neurotransmetteur impliqué dans la motivation et l’anticipation du plaisir. Le même circuit que celui activé par les jeux d’argent, comme l’a montré une revue de littérature publiée en 2019 dans Nature Communications.
Résultat, on ne scrolle pas parce qu’on aime tout ce qu’on voit, mais parce que notre cerveau espère toujours le prochain contenu “intéressant”. Et cette attente permanente fatigue.
Brainrot : fatigue mentale et brouillard cognitif
En consultation, les professionnels de santé parlent de plus en plus de plaintes diffuses : difficulté à se concentrer, impression d’avoir la tête pleine, fatigue sans raison apparente. Rien de pathologique au sens strict, mais des signes d’épuisement cognitif.
Une enquête menée par Santé publique France en 2022 indiquait que plus de 60 % des 18-34 ans déclaraient avoir du mal à se concentrer plus de 30 minutes sans consulter un écran. Chez les adolescents, le chiffre grimpe encore. Selon l’étude EnCLASS, 45 % des lycéens utilisent les réseaux sociaux plus de quatre heures par jour.
Le lien n’est pas mécanique, mais la corrélation est solide. Plus le temps passé à consommer des contenus courts augmente, plus l’attention soutenue diminue.
Doomscrolling, anxiété et santé mentale
Autre facette du brainrot : le doomscrolling, ce réflexe de faire défiler compulsivement des informations négatives, notamment lors de crises sanitaires, climatiques ou géopolitiques.
Une étude de l’université de Bordeaux publiée en 2021 a montré que ce comportement était associé à une augmentation significative des symptômes anxieux et dépressifs. Là encore, pas de causalité directe, mais un cercle vicieux bien identifié. Plus on scrolle, plus on s’inquiète ; plus on s’inquiète, plus on scrolle.
Le cerveau, saturé d’informations contradictoires et émotionnellement chargées, peine alors à réguler le stress.
Alors, faut-il commencer à s’inquiéter ?
Le brainrot est une métaphore, pas un diagnostic médical. Mais une métaphore qui dit quelque chose de juste. Notre cerveau ne se dégrade pas, il s’entraîne à autre chose. À zapper vite. À réagir plutôt qu’à réfléchir. À consommer plutôt qu’à approfondir.
Mais le cerveau est plastique. Réversible, même. Des études menées par l’Inserm montrent qu’après quelques semaines de réduction volontaire du temps d’écran, les capacités d’attention et la qualité du sommeil s’améliorent nettement.
Pas question de diaboliser les écrans. Ils informent, divertissent, relient. Mais leur usage intensif et non conscient pose question, surtout chez les plus jeunes.
À SAVOIR
Le scrolling intensif a aussi un impact bien documenté sur le sommeil. Selon l’ANSES, l’usage des réseaux sociaux le soir retarde l’endormissement et dégrade la qualité du repos, surtout chez les jeunes. Or, le manque de sommeil altère l’attention et la mémoire, renforçant la sensation de fatigue mentale souvent associée au brainrot.







