
La consommation de cocaïne explose partout en France, dans des proportions inédites. Les soins, eux, peinent à suivre. Dans un rapport sans appel, l’Inserm alerte sur la banalisation de ces usages en France et leurs conséquences sanitaires et sociales. Mandatée par la Mildeca et le ministère de la Santé, le rapport éclaire un phénomène en pleine expansion et encore largement sous-estimé. Le point.
Sur les quais du métro parisien, dans les festivals ou jusque dans des centres urbains de taille moyenne, la cocaïne circule et se banalise. En poudre ou sous forme de crack, elle touche des profils bien au-delà des clichés.
En France, 9,4 % des 18-64 ans ont déjà expérimenté cette substance dans leur vie, contre 1,8 % en 2000. Ce chiffre grimpe à 13,4 % chez les hommes, 5,5 % chez les femmes. Les plus concernés sont les 25-34 ans, avec 5,4 % d’usagers récents (consommation dans l’année).
La France figure aujourd’hui à la 6ᵉ place en Europe pour l’usage chez les 15-34 ans, au coude-à-coude avec l’Espagne. Et ce malgré une baisse relative chez les adolescents. En 2022, 1,4 % des jeunes de 17 ans déclaraient avoir déjà consommé, contre 2,8 % en 2017.
Ce sont les jeunes non scolarisés ou apprentis qui expérimentent bien plus (4,4 %) que ceux du lycée général (0,9 %). Une consommation qui reflète, encore une fois, les fractures sociales.
Cocaïne : une drogue qui s’installe durablement dans le paysage français
Cocaïne et crack : deux visages d’un même fléau
La cocaïne, alcaloïde issu de la feuille de coca, se consomme sous forme de poudre blanche (par voie nasale ou injectée), ou sous forme de crack, cristallisée avec une base, et fumée. Le crack, moins cher, plus addictif, était autrefois cantonné à la grande précarité. Ce n’est plus le cas.
Selon les centres de soins spécialisés (CSAPA), l’usage de crack concernait 4,9 % des patients en 2021, contre 2,9 % en 2015, une augmentation de 70 % en six ans. Et cette diffusion touche désormais des publics insérés.
Les personnes consommatrices de crack sont particulièrement exposées à des risques sanitaires graves, notamment « des lésions pulmonaires dues à la combustion, ou encore des contaminations virales comme l’hépatite C ou le VIH », alerte la Pr Hélène Donnadieu, addictologue au CHU de Montpellier.
De nouvelles pratiques… et de nouvelles voies d’accès
La cocaïne se vend désormais via des circuits de plus en plus organisés : points de vente mobiles, centrales d’appel, messageries cryptées, applications, livraisons à domicile, parfois même sur le lieu de travail.
Cette distribution numérique favorise :
- l’accès dans des zones auparavant peu concernées (ruralité, petites villes),
- la banalisation de l’achat,
- la fidélisation par des stratégies commerciales : promotions, offres personnalisées…
Un phénomène qui élargit le profil des usagers : professions intellectuelles, cadres, milieux festifs… mais aussi métiers sous forte pression (restauration, artistique), où la recherche de performance ou de relâchement devient un facteur clé.
Addiction : plus qu’un enjeu, une urgence de santé publique
Cocaïne : des effets dévastateurs sur la santé
La cocaïne agit directement sur le système nerveux central. En bloquant la recapture de neurotransmetteurs comme la dopamine, la sérotonine ou la noradrénaline, elle provoque une euphorie brutale, une désinhibition, une hyperactivité. Mais ces effets s’accompagnent de risques sérieux :
- troubles cardiovasculaires,
- altérations cognitives,
- impulsivité,
- dépendance,
- lésions ORL (liées au “sniff”),
- troubles psychiatriques aggravés.
En outre, on sait que « l’organisme féminin ne réagit pas de la même manière à la cocaïne. Il y a un vrai manque de données, car les femmes sont souvent les grandes invisibles des études. On ne leur colle pas l’étiquette de consommatrices, car elles sont encore trop souvent associées à la maternité, à la protection, à la norme », explique Émilie Jouanjus, pharmacologue au CHU de Toulouse.
Addiction : une prise en charge bien trop tardive
Entre 2015 et 2019, les demandes de soins liées à la cocaïne ont doublé. « Pourtant, le délai moyen entre la première consommation et la première consultation est de 13 ans », constate Clotilde Champeyrache, directrice du pôle Sécurité et Défense – Renseignement, Criminologie, Crises, Cybermenaces (SDR3C).
En 2021, 11 % des patients en CSAPA consommaient de la cocaïne, souvent en association avec l’alcool ou d’autres substances. La dépendance s’installe dans la durée, silencieusement. Pour Yasser Khazaal, psychiatre au CHU de Lausanne, « la prise en charge est souvent trop tardive », faute de repérage précoce, mais aussi à cause de la stigmatisation persistante qui empêche d’aller chercher de l’aide.
Et à ce jour, aucun traitement spécifique n’a d’autorisation de mise sur le marché. Certains médicaments (NAC, topiramate, méthylphénidate pour les patients avec TDAH) montrent des résultats prometteurs, mais nécessitent encore des études. Des thérapies alternatives (kétamine, psychédéliques, vaccins) sont en cours d’évaluation. En attendant, les thérapies cognitivo-comportementales et les entretiens motivationnels restent la base.
Prévention, réduction des risques : comment accompagner les addicts ?
Réduire les risques : des leviers efficaces mais sous-utilisés
L’expertise Inserm insiste sur l’efficacité de la réduction des risques et des dommages (RdRD) : une approche pragmatique, fondée sur l’accueil inconditionnel, le non-jugement, l’accompagnement vers l’emploi, le logement, la parentalité…
Parmi les actions efficaces :
- Les Haltes soins addictions (HSA) : lieux de consommation supervisée. À Paris et Strasbourg, « ces structures ont permis de réduire de 40 % les injections dans l’espace public » selon le psychiatre suisse Yasser Khazaal, l’un des cinq experts en charge du rapport.
- Le programme Tapaj (Travail alternatif payé à la journée), qui a montré une baisse de 30 % de la délinquance et une meilleure insertion des jeunes précaires.
- La prévention par les pairs, jugée très efficace chez les jeunes, en milieu festif ou scolaire.
- Le drug checking, l’analyse des produits avant consommation.
- Les outils numériques de prévention, à destination des usagers connectés.
Selon un rapporteur de l’expertise, « il faut aller à la rencontre des publics les plus vulnérables, avec des dispositifs adaptés, y compris non-mixtes pour les femmes ou les mineurs ».
La stigmatisation, obstacle majeur à l’accès aux soins
Le rapport souligne que la stigmatisation, souvent invisible, freine les soins, aggrave les troubles, et alimente l’exclusion. Elle est :
- Sociale : rejet par l’entourage, marginalisation.
- Structurelle : discrimination dans les services de santé.
- Auto-stigmatisation : honte, baisse d’estime de soi, peur du regard des autres.
Les femmes, les personnes racisées, les travailleurs du sexe, les personnes sans-abri, les migrants, les personnes LGBTQIA+ sont particulièrement vulnérables et mal desservies par les dispositifs actuels.
Consommation de drogue : une politique pénale en décalage ?
90 % des interpellations concernent des usagers, non des trafiquants. Malgré cela, l’usage augmente. Les amendes, les peines, les saisies massives ne freinent ni l’offre ni la demande.
L’expertise plaide donc pour une réorientation. Concentrer la répression sur les trafiquants de haut niveau (ex. : confiscation des biens pour financer la prévention), tout en décriminalisant l’usage avec des alternatives aux sanctions (orientation vers les CSAPA, hébergement d’urgence, soins).
À l’instar du Canada, où la décriminalisation accompagnée de mesures sociales montre un potentiel pour limiter les dommages liés à l’usage et réduire la stigmatisation.
À SAVOIR
En France, l’approvisionnement en cocaïne repose majoritairement sur le transport maritime, qui représente près de 80 % des flux entrants. À cela s’ajoutent des voies terrestres en provenance des pays frontaliers, et une filière aérienne, notamment depuis les territoires ultramarins comme la Guyane, qui contribue à environ 20 % des importations vers l’Hexagone.







