
« Pardon de te déranger », « désolé pour le message », « excuse-moi d’exister »… Pour certaines personnes, les excuses sont devenues un réflexe automatique, même lorsqu’aucune faute n’a été commise. Et à force, ces excuses permanentes finissent par épuiser autant ceux qui les prononcent que ceux qui les entendent. Mais pourquoi certaines personnes s’excusent-elles en permanence ?
Certains “désolé” ou “pardon” tombent toutes les deux phrases. Au bureau, en famille, dans les messages, au téléphone… parfois même quand il n’y a absolument rien à se faire pardonner. À force, l’excuse devient presque un réflexe nerveux.
Pourtant, à la base, s’excuser sert à reconnaître une erreur ou à réparer un tort. C’est un outil social utile, qui aide à apaiser les tensions et à préserver les relations. Mais quand le “pardon” devient automatique, permanent ou complètement disproportionné, il raconte souvent autre chose qu’une simple politesse.
Derrière ces excuses à répétition, les psychologues retrouvent régulièrement les mêmes mécanismes : peur de déranger, besoin d’être apprécié, anxiété sociale ou difficulté à prendre sa place. Et le phénomène est loin d’être marginal. Selon Santé publique France, 12,5 % des adultes présentaient un état anxieux, avec des chiffres nettement plus élevés chez les femmes.
S’excuser : une stratégie pour éviter le conflit
Chez beaucoup de personnes, l’excuse automatique agit comme un “désamorceur social”. Une manière d’éviter toute tension potentielle, même minime.
Dans les troubles anxieux, et particulièrement dans l’anxiété sociale, le regard des autres prend une place démesurée. La peur d’être jugé, rejeté ou perçu négativement pousse certaines personnes à vouloir lisser les interactions au maximum.
Dans ce contexte, dire “désolé” devient une forme d’assurance émotionnelle. Comme si l’on anticipait une faute avant même qu’elle n’existe. Certaines personnes s’excusent ainsi :
- avant de parler ;
- avant de demander de l’aide ;
- avant d’exprimer un désaccord ;
- ou même lorsqu’elles subissent elles-mêmes une situation désagréable.
Un réflexe qui peut sembler anodin mais qui révèle souvent une difficulté plus profonde à prendre sa place.
Mais pourquoi certains s’excusent en permanence ?
Quand l’estime de soi vacille
Une personne qui doute constamment de sa légitimité peut finir par considérer qu’elle dérange “par défaut”. Elle minimise alors ses besoins, ses émotions ou ses demandes.
Le problème, c’est que cette posture finit parfois par renforcer le malaise initial. À force de s’excuser sans raison, certaines personnes envoient involontairement le message qu’elles valent moins, qu’elles prennent trop de place ou qu’elles sont responsables de tout.
Ce cercle vicieux est bien connu dans les troubles anxieux. L’Inserm souligne d’ailleurs que l’anxiété s’accompagne fréquemment d’évitement, d’anticipation négative et d’une forte autocritique.
Et le contexte actuel n’aide pas vraiment. Depuis la pandémie de Covid-19, les indicateurs de santé mentale se sont dégradés dans de nombreux pays. L’OMS estimait en 2022 que les cas d’anxiété et de dépression avaient augmenté de 25 % dans le monde durant la première année de pandémie.
Des réflexes parfois appris dans l’enfance
Les psychologues évoquent aussi des apprentissages précoces. Dans certaines familles, l’enfant comprend très tôt qu’il doit éviter les conflits, ne pas faire de vagues, surveiller l’humeur des adultes ou “maintenir la paix”. Résultat, il développe une forte vigilance émotionnelle.
Ce phénomène peut conduire à ce que les spécialistes appellent une hypervigilance relationnelle. Autrement dit, analyser en permanence les réactions des autres pour prévenir toute tension. À l’âge adulte, cette stratégie reste active. Même lorsque le danger n’existe plus réellement.
Certaines personnes ayant grandi dans des environnements instables, très critiques ou imprévisibles développent ainsi une tendance à :
- se sentir responsables de l’ambiance ;
- anticiper les reproches ;
- prendre sur elles les émotions des autres ;
- ou s’excuser avant même qu’un problème survienne.
Le “désolé” devient alors une sorte de bouclier social.
Pourquoi les femmes s’excusent-elles davantage ?
Les recherches sur les comportements sociaux montrent que les femmes ont tendance à présenter davantage d’excuses verbales dans certaines situations. Plusieurs explications sont avancées :
- socialisation plus tournée vers l’empathie,
- injonction à être conciliantes,
- peur d’être perçues comme agressives ou autoritaires.
Les chiffres de Santé publique France montrent aussi que les femmes sont davantage touchées par les états anxieux. En 2021, elles étaient près de trois fois plus nombreuses que les hommes à présenter un état anxieux significatif.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les femmes s’excusent excessivement. Ni que tous les hommes en sont exempts. Mais les normes sociales influencent clairement notre manière d’occuper l’espace relationnel.
Et parfois, cela commence très tôt : “sois sage”, “ne dérange pas”, “ne fais pas d’histoires”. Des petites phrases qui semblent anodines, mais qui finissent parfois par modeler une façon entière d’être au monde.
Le problème des “fausses excuses”
Toutes les excuses ne se valent pas. Entre le “pardon” sincère, le “désolé” lancé par automatisme et la pseudo-excuse qui évite surtout d’assumer, il y a un monde.
Les psychologues distinguent généralement :
- les excuses sincères, qui reconnaissent un tort réel ;
- les excuses automatiques, devenues réflexes ;
- et les pseudo-excuses, qui déplacent la responsabilité.
Le classique : “Je suis désolé si tu l’as mal pris.” Dit comme ça, la phrase semble apaisante. Mais en réalité, elle déplace subtilement le problème sur l’autre. Sous-entendu : le souci vient surtout de sa réaction ou de sa sensibilité.
Une excuse sincère fonctionne autrement. Elle reconnaît clairement un comportement, assume une part de responsabilité et montre que l’on comprend l’impact provoqué chez l’autre.
Comment perdre l’habitude de s’excuser tout le temps ?
Cela demande souvent un travail de prise de conscience. Les psychologues conseillent d’abord de repérer ces excuses prononcées “par défaut”. Celles qu’on balance avant même d’avoir réfléchi : “désolée du retard”, “pardon de te déranger”, “excuse-moi pour la question”… alors qu’en réalité, personne ne nous reproche quoi que ce soit.
Il faut remplacer par d’autres formulations plus équilibrées. Par exemple :
- remplacer “désolée du retard” par “merci de m’avoir attendu” ;
- ou “désolée de poser une question” par “j’aimerais comprendre un point”.
Cela peut sembler anecdotique, mais ces reformulations modifient progressivement la manière dont on se positionne dans la relation.
L’objectif n’est évidemment pas de devenir brutal ou indifférent aux autres. Les excuses restent essentielles dans la vie sociale. Mais apprendre à ne pas porter systématiquement la responsabilité émotionnelle du monde entier peut aussi soulager.
En clair, il faut arrêter de s’excuser d’exister.
À SAVOIR
Au Japon, s’excuser est tellement ancré dans les codes sociaux qu’il existe plusieurs façons de dire “pardon” selon le contexte, le niveau de politesse ou la gravité de la situation. Le terme sumimasen, par exemple, peut servir à la fois pour s’excuser, remercier ou attirer l’attention de quelqu’un.







