Ils consomment de l’alcool, du tabac, parfois des drogues, et pourtant, ils ne seront jamais inquiétés par la maladie. À rebours des idées reçues, certaines personnes exposées à de multiples facteurs de risque ne développent jamais de cancer. Mais pourquoi semblent-elles immunisées ? D’où vient cette forme d’injustice physiologique ?
Fumer toute sa vie sans jamais tomber malade. Boire régulièrement, être en surpoids… et pourtant, ne jamais développer de cancer. Et pourtant, selon Santé publique France, environ 40 % des cancers sont attribuables à des facteurs de risque évitables, au premier rang desquels le tabac et l’alcool.
Le tabac, à lui seul, est responsable d’environ 20 % des cancers, rappelle l’Institut national du cancer (INCa).
Alors comment expliquer que certains individus, pourtant fortement exposés, passent entre les mailles du filet ? C’est précisément la question au cœur d’un grand programme de recherche international, piloté notamment par le chercheur français Paul Bastard, qui s’intéresse à ces profils atypiques capables, en apparence, de résister au cancer malgré des facteurs de risque majeurs.
Le cancer, une maladie multifactorielle
Le cancer n’a jamais une cause unique. Il apparaît à la suite d’une accumulation de petites anomalies dans l’ADN des cellules, qui finissent par perturber leur fonctionnement. Ces anomalies peuvent être favorisées par des facteurs externes, comme le tabac, l’alcool ou la pollution, mais aussi par des mécanismes internes, comme le vieillissement ou des erreurs naturelles lorsque les cellules se multiplient.
Mais, autre point clé, être exposé à un risque ne suffit pas à déclencher automatiquement un cancer. Il faut souvent plusieurs “étapes” pour que la maladie se développe.
Le cancer résulte d’un mélange de facteurs, entre environnement, génétique et une bonne part de hasard. Résultat, à mode de vie similaire, deux personnes peuvent avoir des parcours très différents. L’une développera un cancer, l’autre non.
Développement de cancer : à la recherche des “résistants”
C’est dans cet écart, entre exposition élevée et absence de maladie, que s’inscrit le programme coordonné par Paul Bastard. Les chercheurs s’intéressent à des individus très exposés (gros fumeurs, consommateurs réguliers d’alcool, personnes en situation d’obésité) mais qui, malgré cela, ne développent pas de cancer.
Jusqu’ici, la recherche s’est surtout attachée à comprendre ce qui déclenche un cancer. Désormais, elle tente aussi de décrypter ce qui empêche sa survenue, même en présence de facteurs de risque majeurs.
Concrètement, ces profils atypiques pourraient permettre de :
- Identifier des mécanismes de protection naturels, encore invisibles chez la majorité de la population (réparation de l’ADN, élimination des cellules anormales, tolérance aux toxiques)
- Mieux comprendre les inégalités face à la maladie, alors que des personnes aux expositions similaires évoluent différemment
- Affiner la prévention, en sortant d’une approche uniforme pour aller vers des stratégies plus personnalisées
À plus long terme, l’objectif est de s’inspirer de ces résistances naturelles pour développer de nouvelles approches thérapeutiques. Autrement dit, ne plus seulement chercher à détruire les cellules cancéreuses, mais aussi à renforcer les capacités de défense de l’organisme.
Les pistes qui expliqueraient pourquoi certains résistent
Une génétique parfois protectrice
Nous ne sommes pas tous égaux face aux agressions extérieures. Certaines personnes possèdent des systèmes de réparation de l’ADN plus performants. Les mutations potentiellement dangereuses sont corrigées avant de devenir problématiques.
D’autres auraient une capacité plus importante à neutraliser les substances cancérogènes, notamment celles contenues dans la fumée de cigarette.
Ces différences génétiques sont encore mal connues, mais elles constituent un axe majeur de recherche. L’objectif est d’identifier les mécanismes de protection pour, à terme, mieux prévenir ou traiter les cancers.
Le rôle clé du système immunitaire
Notre organisme est équipé d’une forme de surveillance interne. Chaque jour, des cellules anormales apparaissent dans notre corps. La plupart du temps, elles sont détectées et éliminées avant de se multiplier.
Chez certaines personnes, ce système de “nettoyage” serait particulièrement performant.
C’est d’ailleurs sur ce principe que repose l’immunothérapie, une stratégie thérapeutique en plein essor, qui vise à stimuler les défenses naturelles pour lutter contre le cancer. Mais là encore, les variations individuelles restent importantes, et encore mal comprises.
Une part de hasard difficile à ignorer
Toutes les mutations génétiques ne sont pas liées à des comportements à risque. Certaines apparaissent spontanément, au gré des divisions cellulaires.
En 2015, une étude publiée dans la revue Science avait déjà mis en avant le rôle de ces mutations aléatoires dans l’apparition de certains cancers. Une idée confirmée depuis par plusieurs travaux.
Cela ne signifie pas que le mode de vie ne compte pas, loin de là, mais que le cancer comporte aussi une part d’imprévisibilité.
Des facteurs encore invisibles
Enfin, il reste tout ce que la science ne sait pas encore expliquer. Parmi les pistes étudiées :
- le microbiote intestinal (l’ensemble des micro-organismes présents dans notre corps),
- les expositions précoces, dès l’enfance,
- certains facteurs environnementaux encore mal identifiés.
Autant d’éléments susceptibles d’influencer la manière dont notre organisme réagit aux agressions. Comme souvent en médecine, l’absence de réponse claire ne signifie pas absence de cause, mais plutôt complexité du phénomène.
Maladies : attention aux conclusions hâtives
Face à ces cas atypiques, le risque serait de minimiser l’impact des facteurs de risque. Ce serait une erreur.
Les données restent sans appel. Selon l’INCa, le tabac est le premier facteur de risque évitable de cancer en France. L’alcool arrive en deuxième position.
Ces comportements augmentent significativement la probabilité de développer un cancer, même si cette probabilité n’est jamais de 100 %. Autrement dit, l’exception ne doit pas faire oublier la règle.
À SAVOIR
Tous les fumeurs ne développeront pas un cancer au cours de leur vie. Le cancer du poumon, pourtant très lié au tabac, touche aussi des non-fumeurs. Selon l’Institut national du cancer, 10 à 15 % des cas surviennent chez des personnes n’ayant jamais fumé.








