
Quelques kilos en trop, une image de soi qui heurte face au miroir, un conseil miracle aperçu sur TikTok, et hop, on se lance dans un nouveau régime. À l’heure où le monde fait face à une inquiétante épidémie d’obésité, la tendance aux régimes parfois ultra radicaux ne saurait constituer une réponse efficace. Le régime, pour les spécialistes, n’est même pas la solution à la perte de poids, sous peine de lourdes déconvenues, entre reprise excédentaire des kilos perdus, répercussions psycho-émotionnelles et développement de troubles du comportement alimentaire. Les explications du Dr Antoine Pierre, médecin nutritionniste à Lyon.
Le régime est une pratique devenue incontournable dans nos mœurs alimentaires. Bercée par le diktat du corps parfait, elle fait aujourd’hui l’objet d’une véritable industrie, alors même que son utilité fait clairement débat dans la communauté scientifique.
Pour le Dr Antoine Pierre, médecin nutritionniste au Centre Spécialisé de l’Obésité de la Clinique de la Sauvegarde, à Lyon, elle devrait même être proscrite, au vu de son efficacité toute relative et, surtout, de ses nombreux dangers, au profit d’une prise en charge personnalisée basée autour du rééquilibrage alimentaire.
“Le corps va récupérer la majorité du poids perdu”
Pourquoi un régime n’est-il pas LA bonne solution ?
Les tentatives volontaires de perte de poids se soldent la plupart du temps par des échecs. Pour une raison simple et physiologique : quand on prend du poids, on augmente la capacité de stockage. Le corps trouve son équilibre à un poids plus élevé. Il en conserve la mémoire et va tout faire pour conserver cet équilibre.
Si nous avons bien une certaine capacité à perdre un peu de poids de manière décidée, elle est en réalité très limitée car le corps humain n’est fondamentalement pas conçu pour perdre du poids. Il est historiquement entraîné à économiser et va donc chercher à ‘’renflouer les stocks’’, de manière plus ou moins subtile.
La reprise du poids est-elle systématique ?
Oui, presque toujours, même si cela ne survient pas forcément dans l’immédiat. Un régime plus ou moins brutal peut donc bien faire perdre du poids, mais au-delà du fait que cela n’est pas sain, le corps, à court ou moyen terme, va récupérer la majorité du poids perdu, et souvent même un peu plus. Les gens qui se lancent dans des régimes se battent face à un ennemi beaucoup plus fort qu’eux.
Est-ce encore plus vrai en cas de régimes particulièrement draconiens et/ou sélectifs ?
Oui, il ne faut pas se lancer dans ce genre de pratiques : plus on met une pression sur le corps, plus il va se défendre… En cas de régime très restrictif, retirer brutalement de très grandes catégories d’aliments engendre des risques à court terme sur la santé.
Mais il faut faire attention quel que soit le régime : même des régimes plus ‘’cool’’ seront contreproductifs dans le temps et se traduiront par une reprise de poids parfois supérieure au poids antérieur.
Des risques élevés pour la santé mentale et physique
Quels sont les principaux dangers des régimes ?
Les régimes les plus légers sont surtout vecteurs de risques d’ordre psycho-émotionnel. Le focus sur certains aliments ou sur des manières de manger peut vite devenir obsessionnel et ‘’pourrir’’ la vie. Le décalage entre ce que les gens attendent de la pratique et ce que le corps est capable de faire contribue également à créer du stress. Le sentiment d’échec peut aussi être très lourd. De manière globale, le vécu de ces pratiques est souvent néfaste, avec une estime personnelle qui se dégrade, un moral qui s’affecte au fil des échecs…
Des pratiques de régime plus strictes ou prolongées, type alimentation stoppée pendant plusieurs jours ou consommation d’un mono-aliment, peuvent quant à elles engendrer de véritables carences, avec à la clé des anémies, des conséquences sur l’hydratation, des répercussions sur la santé osseuse…
Quelles sont les répercussions sur la santé mentale ?
Le risque serait de développer, et c’est assez courant, ce que l’on appelle la restriction cognitive. En résumé, lorsque j’essaie d’imposer à mon corps une manière de manger découplée de ses besoins physiologiques, je m’expose à des difficultés qui vont aller croissant. Et la rigidité qui s’installe autour de sujet de l’alimentation et du poids, à force d’être conditionnée, va devenir obsessionnelle.
Je vois tous les jours en consultation des femmes, car ce sont les plus représentées dans cette problématique, qui ont développé une très mauvaise relation avec l’alimentation. Cela se manifeste par des comportements compensatoires néfastes : elles évitent les repas en famille, sont persuadées que manger devient un danger… Cette restriction cognitive est plus ou moins légère et plus ou moins bien vécue. Mais elle se traduit toujours, à terme, par une relation très dure à vivre avec l’alimentation. Et si cela commence tôt dans la vie, cela peut durer plusieurs dizaines d’années.
Avec le risque de développer des troubles du comportement alimentaire plus graves ?
Si cette restriction cognitive s’installe de manière durable, on peut en effet être confronté à de véritables TCA caractérisés. Et passer de l’un à l’autre au fil de sa vie. Les trois troubles du comportement alimentaire les plus courants sont l’anorexie mentale, la boulimie et l’hyperphagie boulimique.
L’anorexie mentale, qui touche surtout les populations jeunes, est l’un des troubles mentaux qui tue le plus, avec 10% de décès.
La boulimie est un problème que l’on ne soupçonne souvent pas de l’extérieur : la personne a une apparence physique normale, voire parfaite pour coller aux canons de beauté véhiculés sur les réseaux sociaux, mais elle est intérieurement en grande détresse, car elle n’obtient ce physique qu’à travers un comportement très dur à vivre pour eux et leur corps, entre vomissements et hyperactivité physique.
Quant à l’hyperphagie boulimique, elle se caractérise par la répétition de crises importantes, qui peuvent faire prendre du poids en l’absence de stratégie de contrôle.
Réseaux sociaux : “méfiez-vous des conseils simplistes ou miraculeux”
Il faut donc particulièrement se méfier des effets de mode, influenceurs et autres conseils prétendument miracles ?
Bien sûr. Les réseaux sociaux ne sont pas de bons vecteurs pour la nutrition : on y voit des pratiques très questionnables. Pour s’en prémunir, il est essentiel de faire preuve de bon sens : quand les règles semblent trop strictes, dures, répétitives, mettent à cran, mieux vaut éviter. Surtout lorsque l’on est face à l’exclusion de trop grandes catégories d’aliments, de conseils trop rigides, du rejet de cette flexibilité nécessaire au corps…
Il faut aussi clairement se méfier des conseils qui paraissent trop simplistes ou miraculeux. Est-ce que ces pratiques permettent de stabiliser un poids plus bas ? De vivre sereinement avec le sujet de son corps sur la durée ? Je suis loin d’en être certain.
Face à l’épidémie d’obésité qui ravage la planète, quel serait le bon remède ?
D’abord, de ne pas pratiquer de régime, au risque d’aggraver cette épidémie ! En enchaînant les régimes, on ne fait que se confronter à l’effet yo-yo ascendant. Il faut clairement changer de stratégie et arrêter les régimes pour revenir à quelque chose de plus personnel, ce qui est le cœur de notre prise en charge. Le plus important est d’apprendre à identifier ses besoins pour y répondre de manière adaptée. Et cette réponse n’est pas unique, car nos besoins varient d’une journée à l’autre. Il y a tout un travail d’éducation à effectuer.
Concrètement, quels seraient vos conseils pour y parvenir ?
Principalement de manger le plus diversifié possible, avec des aliments le moins transformé possible. Le Nutri-Score est un outil intéressant : il aide à faire des choix alimentaires meilleurs, mais il les fait au sein d’une catégorie d’aliments qui, à l’origine, n’est pas parfaite. Le mieux est de coller son alimentation quotidienne au modèle du self : un ramequin de crudités en entrée, une assiette protéine-végétal-féculent en plat et un dessert.
Surtout, éviter le plat unique, à l’image de la fameuse assiette de pâtes de l’étudiant. Le manque de diversité, en effet, pousse à compenser à travers le volume.
Perte de poids : “la clé réside dans le temps”
Une bonne hygiène de vie suffit-elle à perdre du poids ?
Activité physique et alimentation équilibrée sont essentielles, mais elles ne garantissent pas une perte de poids. On ne peut pas être dans une logique aussi simpliste : il y a des facteurs d’âges, d’historique pondéral, d’état de santé qui conditionnent forcément les difficultés à perdre de poids.
La clé réside dans le temps, qu’il faut utiliser à son avantage. Il faut prendre des mesures, et être accompagné pour cela, adaptées à sa capacité du moment mais que l’on va peu à peu conditionner à augmenter. Le corps réagit mieux à la contrainte lorsqu’elle est douce et régulière. Les actions que l’on met en place pour perdre du poids doivent donc être imaginées avec un résultat à 6 mois, 1 an, 5 ans…. Et tant que je continuerai ces actions, mon corps continuera à tendre vers cet objectif.
Mieux vaut donc faire le deuil du mythe des 4 kilos perdus avant l’été ?
Oui, dans la mesure où on va les reprendre dès lors que l’on aura repris ses habitudes antérieures. Et cela ne marche qu’une partie de sa vie : plus on répète ces actions, moins elles sont efficaces. Notre capacité à perdre est limitée : nous n’avons que quelques cartouches, qu’il faut utiliser à bon escient, en étant accompagné. Les pratiques débridées, isolées, répétées, ont plus de chance de faire prendre du poids à terme et de griller la capacité à perdre du poids, que de garantir une perte de poids durable.
Comment mettre en place un programme de perte de poids efficace ?
Vers qui se tourner pour mettre en place de bonnes mesures de perte de poids ?
Les interlocuteurs sont multiples. En premier recours, il faut déjà en parler à son médecin généraliste. Les diététiciennes, ensuite, sont des professionnelles capables de prendre en charge le surpoids. Bien sûr, il faut se méfier des conseils trop raides, mais la plupart sont aujourd’hui très bien formées pour contribuer à répondre à une demande qui augmente. Les médecins spécialisés, en effet, ne sont pas si courants et ne peuvent prendre en charge tous les patients.
Quels sont les objectifs de cette prise en charge ?
D’abord parler, avec des objectifs de poids réalistes. L’hygiène de vie est un préalable pour ne pas prendre davantage de poids et pour en perdre un peu sur la durée. En stratégie de deuxième intention, des traitements médicamenteux peuvent être proposés. Les traitements chirurgicaux sont réservés aux cas les plus graves. Ils sont efficaces, mais très engageants car ils conditionnent un traitement et un suivi à vie. On ne guérit pas de la problématique de l’obésité, mais on peut la contrôler.
Concernant le jeune intermittent : est-il bon de sauter des repas ?
C’est une question qui fait débat. Je pense là aussi qu’il faut revenir à du bon sens. Les repas viennent régulariser notre horloge biologique et les sauter revient à dérégler cette horloge. Le moment repas doit être sacralisé, respecté. C’est ce qui fait qu’en France, où les arts de la table sont primordiaux, on s’en sort mieux que dans certains pays anglo-saxons.
Après, avoir des repas à heures très fixes n’a pas un intérêt majeur. Mais il faut respecter des moments définis pour les repas. Et si en arrivant dans cet horaire, on constate que l’on n’a pas faim, on évite le repas complet et on se contente d’une collation. Mais on ne supprime pas le repas, sauf en de très rares exceptions, comme lorsque l’on enchaîne les repas trop riches.
À SAVOIR
8 millions de Français sont en situation d’obésité, selon sante.gouv. La France dispose de 42 CSO, ou Centres Spécialisés de l’Obésité, répartis sur son territoire. Ces centres proposent une prise en charge complète et coordonnée, en s’appuyant sur des équipes pluridisciplinaires réunissant nutritionnistes, pédiatres, endocrinologues, infirmiers, masseurs kinésithérapeutes, chirurgiens bariatriques, psychologues, diététiciens, experts en activité physique adaptée.







