
Derrière l’image d’un espace de travail dynamique et collaboratif, l’open space est en réalité une surcharge pour notre cerveau. Bruits, conversations, mouvements… autant de stimuli que l’esprit doit filtrer en permanence pour rester concentré. Pour de nombreux salariés, une importante fatigue mentale se développe, avec à la clé, parfois, de fâcheuses conséquences.
Depuis une trentaine d’années, l’open space s’est largement imposé dans les entreprises. Conçu pour décloisonner les bureaux et faciliter les échanges, encourager la collaboration et optimiser l’espace, ce modèle domine aujourd’hui dans de nombreux secteurs tertiaires.
Selon la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), près de la moitié des salariés français travaillent dans un bureau partagé, contre une minorité en bureau individuel. Les grands plateaux ouverts, parfois occupés par plusieurs dizaines de personnes, sont devenus familiers.
Quand le cerveau doit filtrer le bruit en permanence
Dans un bureau individuel, l’environnement sonore et visuel reste relativement stable. En open space, la situation est différente :
- conversations entre collègues,
- téléphones qui sonnent,
- déplacements,
- cliquetis de clavier,
- imprimantes,
- notifications…
autant de micro-événements qui sollicitent l’attention. Or le cerveau humain est programmé pour détecter les informations pertinentes dans l’environnement. Ce mécanisme repose sur ce que les neurosciences appellent l’attention sélective, c’est-à-dire la capacité à se concentrer sur une tâche tout en ignorant les distractions.
Les conversations intelligibles constituent l’une des sources de distraction les plus perturbantes pour les tâches cognitives. Notre cerveau est particulièrement sensible à la parole humaine. Même lorsque nous essayons de l’ignorer, il continue à analyser les mots et les intonations.
Autrement dit, lorsque deux collègues discutent à quelques mètres de vous, votre cerveau ne peut pas totalement « faire abstraction ». Il traite malgré tout une partie de l’information. Ce travail invisible consomme des ressources mentales.
La charge cognitive, ce travail mental invisible
La charge cognitive désigne la quantité d’effort mental nécessaire pour traiter des informations.
Lorsqu’un salarié travaille sur une tâche exigeante comme rédiger un rapport, analyser des données, résoudre un problème… son cerveau mobilise déjà une part importante de ses capacités. Si l’environnement de travail ajoute des sollicitations sonores supplémentaires, la charge cognitive augmente.
Selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), le bruit au travail est l’un des facteurs susceptibles d’altérer la concentration et la performance cognitive. Même à des niveaux modérés, il peut entraîner une fatigue mentale plus rapide et augmenter le risque d’erreurs.
Le problème n’est donc pas seulement le volume sonore. C’est aussi la nature des bruits : les conversations, par exemple, sont particulièrement difficiles à ignorer.
Pourquoi les conversations attirent notre attention
Le cerveau humain a évolué pour repérer les voix et les échanges sociaux. Dans un environnement ancestral, cela permettait d’identifier un danger, une information importante ou un signal social. Aujourd’hui encore, cette sensibilité demeure.
Les chercheurs parlent “d’effet cocktail party”, un phénomène décrit dès les années 1950 par le scientifique britannique Colin Cherry. Il désigne la capacité du cerveau à détecter des mots significatifs, comme son propre prénom, au milieu d’un brouhaha.
Mais cette aptitude a un revers. Dans un open space, le cerveau capte automatiquement les fragments de conversation qui l’entourent. Et cette exposition à des conversations intelligibles peut réduire la performance dans certaines tâches nécessitant de la mémoire et de l’attention.
En pratique, même lorsque nous pensons « ne pas écouter », une partie de notre cerveau traite ces informations. C’est une dépense d’énergie cognitive supplémentaire.
Fatigue mentale et difficulté de concentration
Ce filtrage constant des stimuli peut provoquer une fatigue mentale progressive. Contrairement à la fatigue physique, cette forme d’épuisement est plus difficile à percevoir. Elle se manifeste souvent par :
- une baisse de concentration,
- une sensation de surcharge mentale,
- une irritabilité ou une lassitude en fin de journée,
- un besoin plus fréquent de pauses.
Selon l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA), les environnements de travail bruyants ou très stimulants peuvent contribuer au stress et à la fatigue cognitive.
Les salariés en open space décrivent souvent une impression d’être constamment interrompu ou de devoir « se reconcentrer » après chaque distraction. Chaque interruption oblige en effet le cerveau à réorienter son attention vers la tâche initiale. Ce processus demande un effort mental supplémentaire.
Une productivité parfois fragilisée
La question de la productivité en open space fait l’objet de nombreuses recherches. Les travaux de Gloria Mark, professeure à l’Université de Californie à Irvine, montrent que les interruptions au travail entraînent une augmentation du stress et de la pression temporelle. Dans certaines analyses, il peut falloir plus de vingt minutes pour se replonger pleinement dans une tâche après une interruption.
Dans un environnement où les sollicitations sont nombreuses, ce phénomène peut se répéter plusieurs fois par jour… Et au bout du compte, on ne travaille plus efficacement.
Cela ne signifie pas que l’open space est systématiquement inefficace. Dans certaines situations, il facilite les échanges rapides et la coopération. Mais pour les tâches nécessitant une concentration soutenue l’environnement peut devenir moins favorable.
Des conditions de travail de plus en plus questionnées
Ces dernières années, la question de l’environnement de travail est devenue un sujet central dans les entreprises. La pandémie de Covid-19 et le développement du télétravail ont accentué cette réflexion.
De nombreux salariés ont expérimenté des conditions de travail plus calmes à domicile, parfois plus propices à la concentration. Cette comparaison a remis en lumière les limites de certains open spaces.
Selon l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), la qualité de l’environnement de travail (bruit, espace, possibilités d’isolement) joue un rôle important dans le bien-être et l’efficacité des salariés.
Les organisations cherchent donc à repenser l’aménagement des bureaux.
Vers des espaces de travail plus hybrides
Face à ces constats, certaines entreprises adoptent aujourd’hui des solutions intermédiaires. L’objectif n’est plus forcément de supprimer l’open space, mais de l’adapter :
- des espaces calmes ou “zones de concentration” où les conversations sont limitées ;
- des salles de travail individuelles accessibles pour les tâches exigeantes ;
- des cabines acoustiques pour passer des appels ;
- un aménagement acoustique amélioré (panneaux absorbants, moquettes, plafonds spécifiques).
Ces solutions visent à réduire le nombre de stimuli auxquels les salariés sont exposés. Car la clé réside souvent dans la possibilité d’alterner entre des moments de collaboration et des périodes de concentration.
À SAVOIR
Les tâches nécessitant une forte concentration sont généralement plus faciles dans un environnement sonore compris entre 35 et 45 décibels, soit l’équivalent d’une bibliothèque calme. Or, dans les open spaces, le bruit ambiant se situe souvent autour de 50 à 55 décibels, un niveau qui peut perturber l’attention et la concentration au fil de la journée.







