
Ultra faciles Ă acheter sur le Net, les faux arrĂȘts de travail explosent en France. Leur prĂ©judice a Ă©tĂ© Ă©valuĂ© Ă 30 millions d’euros en 2024, contre 8 millions en 2023. Et cette progression spectaculaire se poursuit cette annĂ©e, selon les donnĂ©es de l’Assurance maladie. La lutte contre ces fraudes Ă l’arrĂȘt maladie s’intensifie pourtant, Ă travers toute une sĂ©rie de mĂ©canismes et notamment le dĂ©ploiement d’un nouveau formulaire ultra-sĂ©curisĂ© depuis le dĂ©but du mois de septembre. Illustration dans le RhĂŽne, oĂč la CPAM a rĂ©ussi Ă intercepter prĂšs des deux tiers des fraudes avant le versement des indemnitĂ©s journaliĂšres aux usagers.
Quelques clics suffisent, sur Internet, et le tour est jouĂ©. Pour une vingtaine d’euros, vous avez sous les yeux un arrĂȘt de travail signĂ© par un vrai mĂ©decin, une attestation de salaire et mĂȘme un contrat de travail en bonne et due forme. Sauf que tout cela est faux, et le mĂ©decin prescripteur en question, victime d’une usurpation d’identitĂ©, n’a jamais signĂ© cet arrĂȘt de travail.
“On trouve de plus en plus de ces kits frauduleux sur les rĂ©seaux sociaux, ce qui explique en partie la flambĂ©e des faux arrĂȘts de travail”, explique Estelle Coulet, directrice adjointe de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie du RhĂŽne. Dans un contexte oĂč le nombre d’arrĂȘts maladie explose, la proportion de fraudes, Ă l’Ă©chelle nationale, reste relative face aux 17 milliards d’indemnitĂ©s journaliĂšres versĂ©es par l’Assurance maladie en 2024. Mais elles augmentent, et leur montant a Ă©tĂ© estimĂ© Ă 30 millions d’euros, ce qui correspond Ă une hausse de 275% par rapport Ă l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente (8 millions d’euros).
Et “cette tendance ne faiblit pas”, confirme Estelle Coulet en citant les chiffres de son dĂ©partement : le RhĂŽne. “En 2024, 1,3 million d’euros ont Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©s sur cette thĂ©matique, dont 871 315⏠avant versement des indemnitĂ©s journaliĂšres. En septembre 2025, nous en sommes dĂ©jĂ Ă 1,3 million dĂ©tectĂ©s depuis le mois de janvier, malgrĂ© les mĂ©canismes de prĂ©vention”.
Usurpations d’identitĂ©, sociĂ©tĂ©s fictives… Tous les moyens sont bons
Les fraudes Ă l’arrĂȘt maladie ne sont pas une dĂ©couverte. Mais jusqu’ici, il s’agissait surtout de salariĂ©s continuant Ă travailler pendant leur arrĂȘt, voire Ă quelques tentatives grossiĂšres de retouches manuscrites d’un vĂ©ritable arrĂȘt de travail, pour en modifier la durĂ©e.
“Le phĂ©nomĂšne nouveau, c’est bel et bien la falsification du support”, Ă travers notamment des usurpations d’identitĂ© de mĂ©decins, en exercice, Ă la retraite ou mĂȘme parfois dĂ©cĂ©dĂ©s. Autre combine courante, la fondation de sociĂ©tĂ©s fictives, uniquement destinĂ©es Ă crĂ©er de l’arrĂȘt de travail.
Face Ă des fraudeurs toujours plus imaginatifs pour contourner les mesures, diffĂ©rents mĂ©canismes de prĂ©vention ont Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©s. Le premier d’entre-eux est imparable : l’avis de travail dĂ©matĂ©rialisĂ©, via amelipro ou un logiciel de prescription en ligne authentifiĂ© et sĂ©curisĂ©. “Dans le RhĂŽne, 82% des arrĂȘts de travail sont transmis via ce canal sĂ©curisĂ©, tous prescripteurs confondus”.
Et depuis le 1er septembre, les prescripteurs (mĂ©decins, chirurgiens-dentistes, sage-femmes…) non Ă©quipĂ©es pour Ă©mettre des avis de travail dĂ©matĂ©rialisĂ©s ont l’obligation d’utiliser un formulaire sĂ©curisĂ©, sous peine de rejet par l’Assurance maladie. “Deux tiers des 18% restants nous parviennent par ce biais”, confirme la Cpam du RhĂŽne.
Des enquĂȘtes ciblĂ©es pour dĂ©tecter et confirmer les fraudes
Mais les mailles du filet ne sont pas Ă©tanches, en tĂ©moignent les statistiques annuelles. D’oĂč le recours Ă des Ă©quipes spĂ©cialisĂ©es, chargĂ©es de traquer les fraudeurs. Dans le RhĂŽne, ce service composĂ© de juristes, enquĂȘteurs assermentĂ©s et cyberexperts s’est Ă©toffĂ© entre 2024 et 2025, passant de 28 Ă 36 personnes pour suivre cette tendance Ă la hausse.
Ces enquĂȘteurs mĂšnent un travail de fourmis avec diffĂ©rents partenaires, que sont l’Urssaf, les forces de l’ordre ou encore France Travail.
“Tout part d’un signalement Ă©manant d’un employeur, d’un professionnel de santĂ© ou mĂȘme d’un usager”, explique StĂ©phanie Legendre, l’une de ces enquĂȘtrice assermentĂ©e. “On commence par des vĂ©rificvations internes, dans nos bases de donnĂ©es. On Ă©largit en interrogeant nos partenaires institutionnels, on effectue des vĂ©rifications auprĂšs des employeurs ou des professionnels de santĂ©. Et on va jusqu’Ă auditionner la personne mise en cause”.
Sanctions aux faux arrĂȘts de travail : “on observe trĂšs peu de rĂ©cidives”
Dans le viseur, des particuliers, majoritairement, mais aussi des professionnels de santĂ© facturant des actes fictifs (centres dentaires, audioprothĂ©sistes, centres de santĂ©…) et mĂȘme des Ă©tablissements de soins, coupables de surfacturations plus ou moins volontaires.
Le volume d’anomalies dĂ©tectĂ©es, grĂące Ă ce travail d’investigation, paie et limite la progression des fraudes. Les fraudeurs identifiĂ©s se voient principalement infliger, outre le remboursement des indemnitĂ©s journaliĂšres perçues, de consĂ©quentes sanctions financiĂšres.
Suffisantes, pour freiner ce type d’incivilitĂ©s ? “Cela fonctionne”, rĂ©pond Estelle Coulet, la directrice adjointe de la Cpam du RhĂŽne. “Il y a un effet pĂ©dagogique certain, car on observe trĂšs peu de rĂ©cidives”.
Le fait, aussi, que la Cpam puisse effectuer un signalement auprĂšs de l’employeur y contribue Ă©galement. Jusqu’au printemps dernier, cette procĂ©dure Ă©tait interdite et le fraudeur ne risquait aucune sanction professionnelle. La loi de financement de la SĂ©curitĂ© Sociale 2025 a changĂ© la donne, pour les faits postĂ©rieurs au 1er mars 2025. Il faudra donc attendre quelques mois pour en mesurer les effets, mais cette perspective devrait Ă©galement freiner quelques initiatives…
Ă SAVOIR
Il est essentiel de bien diffĂ©rencier la falsification d’arrĂȘt de travail, fraude avĂ©rĂ©e et sujette Ă des sanctions, Ă l’arrĂȘt de travail de complaisance. Cette pratique, qui consiste Ă la prescription par des mĂ©decins d’arrĂȘt maladies abusifs et/ou injustifiĂ©s, est beaucoup plus difficile Ă dĂ©tecter et Ă apprĂ©hender. Si une minoritĂ© de mĂ©decins est pointĂ©e du doigt, .le directeur gĂ©nĂ©ral de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie, Thomas FĂątome, rappelait tout de mĂȘme dĂ©but septembre sur BFM Business que sur 300 000 contrĂŽles effectuĂ©s chaque annĂ©e auprĂšs d’usagers, “20 Ă 25% des cas” ne justifiaient pas l’arrĂȘt de travail prescrit…







