
Des cosmétiques à l’eau du robinet, en passant par certains plastiques, les perturbateurs endocriniens et les PFAS, ces « polluants éternels », sont partout ou presque. Et une nouvelle étude menée par l’Inserm suggère qu’une exposition pendant la grossesse au pourrait être associée à des troubles du comportement chez les tout-petits. Que sait-on, précisément, de ces risques pour la santé des enfants ? Et pourquoi le fœtus est-il si vulnérable à ces « leurres hormonaux » ? Le point.
La grossesse, du point de vue biologique, est une période où le système hormonal de la mère et du fœtus travaille à plein régime. Hhormones de la thyroïde, œstrogènes, progestérone, cortisol… Tout est finement réglé pour permettre le développement du cerveau, des organes, du système immunitaire de l’enfant à naître.
Les perturbateurs endocriniens sont précisément des substances capables d’interférer avec ce système hormonal. Ils peuvent imiter, bloquer ou dérégler l’action des hormones naturelles, parfois à de très faibles doses, et particulièrement lors de périodes dites « critiques » du développement, comme la vie fœtale.
Depuis plusieurs années, des travaux s’accumulent pour montrer des liens possibles entre l’exposition prénatale à certains de ces composés et des effets sur la santé infantile : troubles du neurodéveloppement, anomalies de la croissance, risques métaboliques.
L’Inserm pointe le méthylparabène et le bisphénol S pendant la grossesse
Deux cohortes, 1 564 dyades mère–enfant
Le 10 décembre 2025, l’Inserm a dévoilé une étude menée avec plusieurs équipes françaises et espagnoles. Les chercheurs ont suivi 1 564 femmes enceintes et leurs enfants, dont :
- 1 080 familles à Barcelone,
- 484 en région grenobloise.
Les futures mamans ont fourni jusqu’à 42 échantillons d’urine pendant la grossesse. Cela a permis aux chercheurs de mesurer très finement leur exposition à différents polluants du quotidien, ce qui est beaucoup plus fiable qu’une seule analyse au hasard d’un trimestre.
Au total, 12 substances connues ou suspectées d’être des perturbateurs endocriniens ont été recherchées :
- des bisphénols (comme le BPA et son substitut, le BPS),
- des parabènes (dont le méthylparabène)
- et d’autres composés présents dans certains cosmétiques ou emballages.
Des scores de comportement plus élevés chez les enfants exposés
Une fois les enfants âgés de 18 mois à 2 ans, leur comportement a été évalué grâce au Child Behaviour Checklist (CBCL), un questionnaire rempli par un parent et couramment utilisé pour dépister des troubles du comportement (attention, anxiété, comportements agressifs ou dépressifs, etc.).
Les résultats montrent que :
- l’exposition au méthylparabène en fin de grossesse est liée à des scores plus élevés dans ce questionnaire,
- l’exposition au bisphénol S est aussi liée à des scores plus élevés, mais seulement chez les garçons,
- et les chercheurs n’ont pas trouvé d’effet combiné clair entre les différentes substances analysées.
Pas de certitude, mais un signal à prendre au sérieux
L’Inserm rappelle qu’il ne s’agit pas d’une preuve que ces produits chimiques causent directement des troubles du comportement. On parle d’associations, c’est-à-dire de liens statistiques qui demandent à être confirmés. D’autres facteurs (sociaux, génétiques, environnementaux) peuvent aussi jouer un rôle. Les mécanismes exacts par lesquels ces substances pourraient agir sur le développement du cerveau restent encore à éclaircir.
C’est d’ailleurs pour cette raison que les chercheurs appellent à poursuivre les travaux, pour mieux comprendre ce qui se joue pendant la grossesse, période où le fœtus est particulièrement sensible aux perturbations hormonales.
Pourquoi le fœtus est-il particulièrement vulnérable aux perturbateurs endocriniens ?
Une « fenêtre critique » pour les hormones
Durant la grossesse, le fœtus dépend en partie des hormones maternelles, notamment celles de la thyroïde, essentielles à la mise en place du cerveau. Dans le même temps, son propre système endocrinien se met progressivement en place. Une interférence dans ces signaux hormonaux à un moment clé peut, en théorie, provoquer des effets durables, même si la dose de perturbateur endocrinien est faible.
Les perturbateurs endocriniens peuvent :
- se fixer sur des récepteurs hormonaux (comme les œstrogènes ou les hormones thyroïdiennes) ;
- modifier la production, la dégradation ou le transport des hormones ;
- perturber des axes hormonaux complexes, comme l’axe hypothalamo–hypophyso–surrénalien (HPA), impliqué dans la réponse au stress.
Dans l’étude de l’Inserm, les chercheurs ont justement exploré l’hypothèse d’une perturbation de l’axe HPA en mesurant différentes hormones (cortisol, cortisone, etc.) dans des mèches de cheveux prélevées chez les mères en fin de grossesse.
Et les variations observées ne suffisent pas à expliquer le lien entre exposition prénatale et scores de comportement. D’autres pistes sont évoquées, comme une possible perturbation de l’axe thyroïdien ou œstrogénique, mais restent à documenter.
Un cerveau en pleine construction
Parallèlement, le cerveau du fœtus et du jeune enfant est en phase de croissance intense : formation des neurones, des connexions, des circuits impliqués dans l’attention, l’émotion, le langage… Des perturbations hormonales à ce moment-là peuvent potentiellement se traduire par des modifications de la maturation cérébrale. Ce qui expliquerait pourquoi certaines études, comme celle de l’Inserm, observaient des signaux sur le comportement dès 18–24 mois.
Là encore, on parle d’hypothèses étayées par des observations, pas de certitudes absolues. Les chercheurs restent très prudents sur l’interprétation.
Et en France : où en est-on des polluants ?
Bisphénol A : une interdiction progressive dans les matériaux en contact avec les aliments
En France, le bisphénol A (BPA) est encadré depuis plus de dix ans. La loi n° 2012-1442 du 24 décembre 2012 a suspendu la fabrication, l’importation, l’exportation et la mise sur le marché de tous les conditionnements à vocation alimentaire contenant du BPA, avec une application généralisée à partir du 1ᵉʳ janvier 2015 pour les emballages au contact des denrées alimentaires.
Cette interdiction a conduit l’industrie à recourir à des substituts, dont le bisphénol S (BPS). Or, comme le souligne l’Inserm, ce composé est lui-même un perturbateur endocrinien reconnu, et l’étude de 2025 suggère qu’il pourrait être associé à des troubles du comportement chez les jeunes enfants lorsque l’exposition survient en fin de grossesse.
PFAS : une interdiction progressive dans certains produits
Concernant les PFAS, la France a adopté la loi n° 2025-188 du 27 février 2025, visant à protéger la population de ces substances. À compter du 1ᵉʳ janvier 2026, seront interdits à la fabrication, à l’importation, à l’exportation et à la mise sur le marché :
- tous les produits cosmétiques contenant des PFAS ;
- les produits de fart pour skis contenant des PFAS.
Les textes d’application précisent aussi une interdiction progressive dans certains textiles et chaussures imperméabilisés, avec des échéances ultérieures et des dérogations pour certains usages essentiels.
PFAS dans l’eau en France : un sujet émergent
En parallèle, l’Anses a mené une campagne de mesures mettant en évidence la présence du PFAS TFA (acide trifluoroacétique) dans 92 % des échantillons d’eau potable analysés en France.
Cela ne signifie pas que l’eau du robinet française entraîne les mêmes risques que dans l’étude américaine (les niveaux d’exposition et le contexte sont très différents), mais cela montre que les PFAS sont bien présents dans notre environnement et justifie la mise en place progressive d’outils de surveillance et de réduction des expositions.
À SAVOIR
Les PFAS sont utilisés depuis les années 1950 parce qu’ils ont des propriétés très recherchées : ils résistent à la chaleur, repoussent l’eau et la graisse, et rendent les surfaces antiadhésives. C’est pour cela qu’on les retrouve dans les textiles déperlants, les ustensiles de cuisine, certains emballages alimentaires ou encore les mousses anti-incendie.







