
La guerre au Moyen-Orient ravive le spectre des pénuries dans les hôpitaux français, six ans après le choc du Covid-19. Seringues, gants, tubulures, poches de perfusion ou médicaments injectables restent largement dépendants d’une production mondiale liée au pétrole, à la pétrochimie et aux grandes routes du commerce international, notamment au détroit d’Ormuz, passage stratégique du commerce mondial d’hydrocarbures. Avec l’aggravation des tensions géopolitiques dans la région, certains professionnels de santé redoutent déjà de nouvelles difficultés d’approvisionnement.
Dans les hôpitaux et chez les industriels du secteur médical, les inquiétudes montent discrètement depuis plusieurs semaines. En ligne de mire, l’aggravation du conflit au Moyen-Orient et les tensions autour du détroit d’Ormuz, un passage maritime stratégique par lequel transite une part importante du pétrole mondial. Or, derrière une perfusion, une seringue ou une poche de nutrition artificielle, il y a souvent… du plastique. Beaucoup de plastique.
Polypropylène, PVC médical, résines spécifiques… Ces matériaux sont omniprésents dans les hôpitaux modernes. Ils servent à fabriquer des dispositifs médicaux à usage unique indispensables au quotidien. Une perturbation prolongée des approvisionnements en pétrole, en gaz ou en composants chimiques peut donc rapidement se répercuter jusqu’aux services de réanimation français.
Le souvenir du Covid reste particulièrement vif. En 2020, les hôpitaux avaient dû faire face à des pénuries massives de masques, de gants, de surblouses, mais aussi de médicaments utilisés en anesthésie-réanimation. La France importait alors une très grande partie de ses équipements de protection et de nombreux principes actifs pharmaceutiques.
Approvisionnement médical : une dépendance mondiale encore très forte
Depuis la crise sanitaire, plusieurs rapports publics ont alerté sur la fragilité des chaînes d’approvisionnement médicales européennes. En 2023, l’Académie nationale de pharmacie rappelait que près de 60 à 80 % des principes actifs pharmaceutiques utilisés en Europe étaient produits hors du continent, principalement en Chine et en Inde.
Même constat du côté de l’Agence européenne des médicaments (EMA), qui souligne régulièrement la dépendance européenne à quelques zones industrielles concentrées.
Cette dépendance ne concerne pas uniquement les médicaments. Les dispositifs médicaux (cathéters, seringues, tubulures, poches de perfusion, compresses stériles) reposent eux aussi sur une production mondialisée extrêmement segmentée. Une usine produit la matière première, une autre les composants, une autre encore l’assemblage final. Et quand un maillon se grippe, toute la chaîne ralentit.
Le transport maritime constitue lui aussi un point sensible. Une partie importante du commerce mondial transite par des routes proches du Golfe persique ou de la mer Rouge. Depuis plusieurs mois, les tensions géopolitiques perturbent déjà certains flux logistiques internationaux. Résultat, hausse des coûts de transport, retards de livraison et inquiétudes sur les capacités d’approvisionnement à moyen terme.
Pourquoi les hôpitaux français sont-ils particulièrement vulnérables ?
Le secteur hospitalier fonctionne avec des stocks limités. Une logique dite de “flux tendu”, adoptée depuis des années pour limiter les coûts de stockage.
Concrètement, cela signifie que de nombreux établissements commandent au plus juste, avec peu de réserves stratégiques sur place. Une pratique efficace en période normale, beaucoup moins confortable quand les délais de livraison s’allongent. Certaines spécialités médicales sont particulièrement exposées :
- la réanimation ;
- les blocs opératoires ;
- l’oncologie ;
- la dialyse ;
- les soins intensifs néonataux.
Dans ces services, une simple pénurie de tubulures ou de poches stériles peut rapidement compliquer la prise en charge des patients.
Le phénomène des pénuries de médicaments n’est d’ailleurs pas nouveau en France. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), les signalements de ruptures ou de risques de rupture ont fortement augmenté ces dix dernières années.
En 2023, l’agence a enregistré plusieurs milliers de tensions d’approvisionnement concernant des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur. Parmi eux : des antibiotiques, des anticancéreux, des traitements du système nerveux ou encore certains anesthésiants.
Le plastique médical, cet invisible indispensable
On parle souvent des médicaments, plus rarement du matériel lui-même. Pourtant, l’hôpital moderne repose largement sur des dispositifs jetables :
- Une seringue à usage unique permet d’éviter les contaminations croisées.
- Une poche stérile garantit la sécurité des perfusions.
- Les tubulures utilisées en réanimation doivent répondre à des normes sanitaires extrêmement strictes.
Ces produits nécessitent des plastiques techniques spécifiques, capables de résister à la stérilisation et compatibles avec les produits médicaux injectés.
Selon l’organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), l’industrie pétrochimique mondiale reste fortement concentrée dans certaines régions du globe, notamment au Moyen-Orient et en Asie.
Lorsqu’une crise géopolitique touche ces zones, les conséquences peuvent donc remonter très loin dans la chaîne industrielle.
Pénurie : la France est-elle mieux préparée qu’en 2020 ?
Pas totalement. Depuis la pandémie, plusieurs mesures ont été engagées pour renforcer la souveraineté sanitaire française et européenne. Le gouvernement français a notamment soutenu la relocalisation de certaines productions médicales, en particulier pour les masques ou certains médicaments essentiels.
En 2024, la Commission européenne a également lancé l’Alliance pour les médicaments critiques afin de sécuriser les approvisionnements stratégiques.
L’ANSM a, de son côté, renforcé ses obligations imposées aux laboratoires pharmaceutiques concernant les stocks de sécurité pour certains médicaments essentiels.
Mais les experts restent prudents. Car relocaliser une industrie pharmaceutique ou une industrie de dispositifs médicaux prend du temps, parfois plusieurs années. Il faut construire des usines, former du personnel qualifié, sécuriser les matières premières et obtenir des autorisations réglementaires.
Et surtout, certaines dépendances demeurent structurelles. Selon un rapport du Sénat publié en 2024 sur les pénuries de médicaments, la France reste très exposée aux perturbations internationales pour de nombreuses molécules critiques et composants médicaux.
Guerre au Moyen-Orient : faut-il craindre une pénurie généralisée ?
À ce stade, les autorités sanitaires françaises ne parlent pas de rupture massive imminente. Mais plusieurs signaux inquiètent :
- l’augmentation des coûts des matières premières ;
- les tensions logistiques internationales ;
- l’allongement des délais de livraison ;
- la forte concentration géographique de certaines productions ;
- la faiblesse relative des stocks hospitaliers.
Autrement dit, le risque est moins celui d’un effondrement brutal que d’une succession de tensions localisées, touchant certains produits ou certains établissements.
Le scénario rappelle ce qui s’était produit pendant le Covid : des pénuries progressives, parfois invisibles pour le grand public au départ, avant de devenir un problème national.
À SAVOIR
Une simple poche de perfusion peut traverser plusieurs continents avant d’arriver dans un hôpital français. La matière plastique peut être produite au Moyen-Orient à partir de dérivés du pétrole, transformée en granulés en Asie, assemblée dans une autre usine européenne puis stérilisée ailleurs avant d’être livrée aux établissements de santé.







