La cocaïne, bien plus rare et « élitiste » il y a encore quelques années, s’impose désormais comme la première drogue illicite en valeur en France. Si ce basculement peut sembler avant tout économique ou judiciaire, il doit aussi être perçu comme une alerte sanitaire.
Pendant des décennies, le cannabis occupait sans conteste la première place des drogues illicites en France, tant en termes de nombre d’usagers que de volume global. Mais selon le dernier rapport de Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), 2023 marque un tournant. Le marché de la cocaïne dépasse désormais celui du cannabis en valeur. Le nombre d’usagers annuels de cocaïne atteint 1,1 million de Français (11–75 ans), contre quelque 600 000 en 2017.
En 2023, 2,7 % des adultes déclaraient avoir consommé de la cocaïne au moins une fois au cours de l’année. Parallèlement, l’environnement du marché a changé. La pureté moyenne de la cocaïne vendue a fortement augmenté ces dernières années, alors que le prix au gramme reste stable autour de 66 € en 2023.
Cette combinaison (disponibilité, pureté, prix abordable) rend la cocaïne beaucoup plus accessible qu’auparavant.
Marché global, trafic modernisé, banalisation : pourquoi cette montée de la cocaïne ?
Si la France voit la courbe de la consommation grimper, ce n’est pas un hasard. En toile de fond, la production mondiale de cocaïne a littéralement explosé ces dernières années. Les quantités affluent, les prix se maintiennent, et le marché européen (français en tête) devient un terrain de jeu idéal pour les trafiquants. Plus de produit, plus de circuits, plus de disponibilité.
Mais le changement le plus saisissant se joue du côté des réseaux. Fini l’image du deal d’angle de rue, aujourd’hui, la cocaïne circule comme un service. Commandes sur messagerie cryptée, livraison à scooter en bas de l’immeuble, micro-doses prêtes à consommer… Le trafic s’est professionnalisé, presque industrialisé. On achète désormais sa cocaïne comme on commanderait un repas à emporter, en quelques minutes.
Et puis il y a la culture. La « poudre blanche », longtemps symbole de soirées dorées, se démocratise. Elle quitte les clubs élitistes pour gagner les appartements d’étudiants, les afterworks, parfois même les milieux professionnels sous tension. L’image de drogue dure s’effrite. La crainte recule. La cocaïne n’effraie plus, elle circule.
Cocaïne : pourquoi faut-il s’inquiéter de son impact ?
Des complications parfois fulgurantes, dès la première prise
La cocaïne n’est pas un simple stimulant festif. En quelques minutes, elle agit comme un électrochoc sur le cerveau, le système nerveux et le cœur, provoquant une montée brutale de dopamine, d’adrénaline et de tension artérielle. Cette décharge n’est pas sans conséquence, et peut parfois se solder par une urgence médicale grave.
Parmi les effets les plus documentés :
- cardiaques : crises cardiaques, arythmies, spasmes coronariens, insuffisance cardiaque aiguë ;
- vasculaires : accidents vasculaires cérébraux (AVC), hémorragies, chute d’oxygénation des tissus ;
- neurologiques : convulsions, atteintes cérébrales, troubles cognitifs, anosognosie, désorientation ou agitation violente.
Ces complications ne concernent pas uniquement les consommateurs chroniques. Elles peuvent survenir dès la première prise, y compris chez des jeunes sans facteurs de risque connus.
Et le phénomène pourrait s’accentuer. La cocaïne circulant en France est aujourd’hui souvent plus pure, ce qui intensifie les effets, réduit le temps d’action et augmente mécaniquement la probabilité d’accident.
Dépendance psychique, santé mentale, recours aux soins
La cocaïne ne crée pas forcément une dépendance physique comme l’héroïne, mais la dépendance psychique, elle, peut s’installer très vite. L’effet euphorisant donne envie de recommencer, encore et encore. Beaucoup de consommateurs pensent garder le contrôle, puis glissent sans s’en rendre compte. L’OFDT rappelle que cette addiction peut devenir forte, tenace, difficile à arrêter seule.
Cette dépendance s’accompagne souvent de troubles psychiques :
- anxiété,
- crises d’angoisse,
- irritabilité,
- paranoïa,
- comportements compulsifs,
- et parfois hallucinations.
Ces effets ne sont pas toujours visibles de l’extérieur, mais ils pèsent lourd sur la vie personnelle, le travail, les relations. La cocaïne peut isoler, fragiliser, voire bouleverser le quotidien.
En 2022, près de 14 000 personnes ont été prises en charge dans un CSAPA pour un usage de cocaïne ou de crack. Un chiffre important, mais probablement en dessous de la réalité. Beaucoup n’osent pas consulter, par honte ou parce qu’ils pensent pouvoir arrêter seuls. Les réseaux d’addictovigilance constatent pourtant une hausse des complications psychiatriques, preuve que l’addiction progresse en silence.
Une charge croissante sur les services d’urgence
L’augmentation de la consommation ne reste pas sans conséquence pour les services hospitaliers. En 2024, 5 067 passages aux urgences liés à l’usage de cocaïne ont été enregistrés en France, dont 1 619 hospitalisations après passage. Cela représente environ 97 passages par semaine.
Selon Santé publique France, les personnes admises aux urgences pour usage de cocaïne sont majoritairement des hommes (74 %) et âgés en moyenne de 32 ans. Un profil « type » qui ne dit pas tout, mais qui dessine une tendance : des jeunes adultes, souvent consommateurs occasionnels, parfois associés à l’alcool ou à d’autres substances. Des usages qui se veulent ponctuels… mais qui peuvent déraper vite.
Un enjeu de santé publique et un appel à la prévention
La montée de la cocaïne impose un vrai changement de cap en matière de santé publique. Il va falloir repérer plus tôt les usages, informer mieux, faciliter l’accès aux soins et renforcer les actions de prévention et de réduction des risques. Non plus seulement réprimer, mais accompagner, comprendre, anticiper.
Car la question dépasse le seul cadre policier, c’est un enjeu sanitaire majeur, collectif, qui concerne les consommateurs, bien sûr, mais aussi leurs proches, les soignants, et plus largement la société entière. Plus on agit tôt, plus on évite que la situation ne s’aggrave.
À SAVOIR
En France, la part des décès liés aux drogues dans lesquels la cocaïne est retrouvée a fortement augmenté. En 2021, elle était présente dans près de 4 cas sur 10 recensés lors d’analyses médico-légales (EUDA, Rapport sur les drogues 2024).








