
Depuis plusieurs semaines, les tensions autour du détroit d’Ormuz, passage stratégique du pétrole mondial, inquiètent désormais aussi l’industrie du médicament. Paracétamol, antibiotiques, traitements génériques… Plusieurs experts alertent sur un risque de nouvelles tensions d’approvisionnement, dans un système pharmaceutique déjà fragilisé par des années de pénuries et une forte dépendance à la pétrochimie et aux usines asiatiques.
Quelques dizaines de kilomètres seulement entre Oman et l’Iran. Pourtant, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), environ un cinquième du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz chaque jour. Lorsque cette route maritime se grippe, c’est toute l’économie mondiale qui retient son souffle.
Depuis les frappes aériennes contre l’Iran le 28 février 2026, plusieurs compagnies maritimes ont commencé à contourner la zone ou à ralentir leurs opérations. Les prix du pétrole et du gaz restent extrêmement volatils. Et derrière cette crise géopolitique, l’inquiétude d’une nouvelle pénurie de médicaments essentiels plane.
Car fabriquer un comprimé de paracétamol ou un antibiotique ne dépend pas uniquement d’usines pharmaceutiques. Une grande partie de la chaîne repose aussi sur la pétrochimie, le transport maritime mondial et des matières premières fabriquées à des milliers de kilomètres.
Paracétamol, antibiotiques… ces médicaments très dépendants du pétrole mondial
De nombreux médicaments génériques dits « à petites molécules » utilisent des dérivés chimiques issus du pétrole ou du gaz naturel. C’est notamment le cas de certains solvants, excipients, réactifs chimiques ou emballages plastiques utilisés dans la fabrication des médicaments.
Le paracétamol, par exemple, nécessite des composés chimiques issus de procédés industriels fortement consommateurs d’énergie. Même logique pour de nombreux antibiotiques génériques.
Selon l’Académie nationale de pharmacie, la production des médicaments dépend aujourd’hui d’une chaîne industrielle extrêmement fragmentée, où les matières premières, les principes actifs et le conditionnement sont souvent fabriqués dans plusieurs pays différents avant d’arriver en Europe.
Le problème, c’est que cette organisation mondiale fonctionne très bien… tant que les routes commerciales restent fluides.
Médicaments : faut-il craindre une pénurie massive ?
Approvisionnement de médicaments : une dépendance massive à l’Asie
Depuis plusieurs années, les autorités sanitaires françaises alertent déjà sur la fragilité des approvisionnements. Selon le Sénat, dans un rapport publié en 2023 sur les pénuries de médicaments, entre 60 % et 80 % des principes actifs pharmaceutiques utilisés en Europe sont aujourd’hui produits en Chine ou en Inde.
Or ces deux pays restent eux-mêmes fortement dépendants des importations énergétiques transitant par le Moyen-Orient.
Si les coûts du pétrole explosent ou si les transports maritimes ralentissent fortement, les usines asiatiques peuvent voir leurs coûts de production grimper ou leurs délais s’allonger. Et cela finit parfois par se répercuter jusque dans les pharmacies françaises.
Ce phénomène est d’autant plus sensible pour les médicaments anciens et peu chers, comme certains antibiotiques ou antalgiques génériques. Les marges étant faibles, les industriels disposent de moins de souplesse pour absorber les hausses brutales de coûts logistiques ou énergétiques.
La France déjà confrontée à des tensions récurrentes
Le sujet n’arrive pas dans un désert sanitaire. Depuis plusieurs hivers, la France connaît déjà des tensions importantes sur certains médicaments du quotidien.
En 2023 et 2024, les difficultés d’approvisionnement en amoxicilline, paracétamol pédiatrique ou corticoïdes avaient obligé les autorités sanitaires à prendre des mesures exceptionnelles.
L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) avait notamment demandé aux pharmaciens de limiter certaines délivrances afin de préserver les stocks disponibles.
Selon l’ANSM, plus de 4 900 signalements de ruptures ou risques de rupture de stock ont été recensés en France en 2023, contre quelques centaines seulement une décennie plus tôt. Une explosion qui illustre la fragilité croissante des chaînes d’approvisionnement mondiales.
La crise du Covid-19 avait déjà servi d’électrochoc. Masques, anesthésiants, antibiotiques, paracétamol… La pandémie avait montré à quel point l’Europe dépendait d’usines situées à l’autre bout du monde. Depuis, plusieurs plans de relocalisation ont été annoncés.
Le paracétamol bientôt relocalisé en France
Face à cette dépendance, la France tente justement de reconstruire une partie de sa souveraineté pharmaceutique.
En 2023, le gouvernement avait soutenu la relocalisation de la production de paracétamol sur le territoire français, notamment à travers le projet mené par le groupe Seqens et d’autres industriels. L’objectif : sécuriser une partie de l’approvisionnement national pour éviter de nouvelles pénuries majeures.
Mais ces projets prennent du temps. Entre la construction des unités industrielles, les autorisations réglementaires et la montée en production, plusieurs années sont souvent nécessaires avant d’obtenir des volumes suffisants.
En attendant, la France reste encore très dépendante des flux internationaux.
Alors, faut-il craindre des pharmacies vides ?
Pour l’heure, les autorités sanitaires françaises ne parlent pas de pénurie généralisée imminente. Mais plusieurs experts du secteur logistique et pharmaceutique estiment que des tensions localisées restent possibles si la crise géopolitique devait durer ou s’aggraver.
Tout dépendra notamment :
- de la durée du blocage maritime ;
- de l’évolution des prix du pétrole et du gaz ;
- de la capacité des industriels à utiliser d’autres routes commerciales ;
- des stocks déjà disponibles en Europe.
Le secteur pharmaceutique dispose généralement de plusieurs semaines, voire plusieurs mois de réserves pour certains médicaments stratégiques. Cela limite le risque d’un effondrement brutal des approvisionnements du jour au lendemain.
En revanche, les médicaments les plus fragiles économiquement, souvent les moins chers, restent les plus vulnérables.
À SAVOIR
Selon l’ANSM, la France dispose de stocks de sécurité obligatoires pour certains médicaments dits « d’intérêt thérapeutique majeur ». Les laboratoires doivent désormais conserver jusqu’à quatre mois de réserves pour certaines molécules essentielles afin de limiter le risque de pénuries en cas de crise internationale ou de rupture d’approvisionnement.







