Un jeune homme addict aux jeux d’argent qui ne peut pas s’arrêter de parier en ligne.
Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), les joueurs problématiques représentent une minorité des joueurs… mais génèrent une part très importante des revenus du secteur des jeux d’argent. © Magnific

L’Autorité nationale des jeux (ANJ) a présenté un nouvel outil algorithmique destiné à mieux repérer les joueurs dont la pratique devient excessive ou problématique. L’algorithme sera chargé de détecter plus tôt les comportements à risque sur les plateformes de paris, de poker ou de casino en ligne, afin de déclencher des mesures de prévention.

Un pari sportif entre amis, une grille d’Euromillions validée à la hâte au bureau de tabac, quelques mains de poker en ligne un dimanche soir. Et puis, parfois, la mécanique s’emballe. Les mises augmentent, les pertes aussi. Le joueur tente de “se refaire”. Il cache ses dépenses, joue plus souvent, plus longtemps. Jusqu’à perdre le contrôle.

C’est précisément ce basculement que l’Autorité nationale des jeux, l’Autorité nationale des jeux, veut mieux repérer. Le régulateur français des jeux d’argent a récemment présenté un système algorithmique destiné à identifier plus efficacement les joueurs à risque ou excessifs. 

Les opérateurs de jeux ont déjà l’obligation légale de surveiller les comportements problématiques. Mais l’ANJ estime que les dispositifs actuels restent encore trop hétérogènes, parfois insuffisants, et surtout trop tardifs. Dans son plan stratégique 2024-2026, l’Autorité a fixé comme priorité une “diminution drastique” du nombre de joueurs excessifs en France.

Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), plus de la moitié des Français âgés de 18 à 75 ans ont joué à un jeu d’argent et de hasard en 2023.

Parmi eux, environ 5 % présentent une pratique considérée comme “problématique”, selon l’Indice canadien du jeu excessif (ICJE), un questionnaire de référence utilisé pour mesurer le risque d’addiction au jeu. L’OFDT estime ainsi qu’environ 1,17 million de personnes sont concernées en France, dont près de 360 000 joueurs dits “excessifs”.

Plusieurs études montrent que certains publics sont particulièrement vulnérables : 

  • les jeunes adultes, 
  • les hommes, 
  • les personnes socialement fragilisées,
  •  les joueurs en ligne intensifs.

Les paris sportifs, notamment, inquiètent de plus en plus les professionnels de l’addictologie. Selon des données relayées par l’ANJ, les jeunes de 18 à 24 ans sont de plus en plus nombreux à demander une interdiction volontaire de jeu.

Addiction : comment fonctionne cet algorithme ?

Concrètement, l’algorithme développé sous l’impulsion de l’ANJ doit analyser des données de comportement déjà collectées par les plateformes de jeux : 

  • fréquence des connexions, 
  • montants misés, 
  • pertes répétées, 
  • augmentation brutale des dépenses, 
  • sessions nocturnes prolongées, 
  • multiplication des dépôts d’argent,
  • tentatives de récupération des pertes.

Pris séparément, ces signaux ne disent pas grand-chose. Mais croisés entre eux, ils peuvent dessiner une trajectoire à risque.

L’objectif affiché est donc d’obtenir une sorte de “score de vulnérabilité”, permettant de repérer plus précocement les joueurs susceptibles de développer une addiction. Une fois détecté, le joueur pourrait faire l’objet de mesures graduées : 

  • messages d’alerte, 
  • limitation volontaire des mises, 
  • prise de contact par le service client, 
  • voire suspension du compte dans certains cas.

L’algorithme n’a pas vocation à poser un diagnostic médical. Il s’agit d’un outil de repérage et non d’une machine capable de décréter qu’une personne souffre d’addiction.

Dans plusieurs décisions publiées début 2026, le régulateur demande d’ailleurs aux opérateurs de renforcer leur “dispositif d’identification des joueurs excessifs ou pathologiques”, en améliorant leurs indicateurs et leurs méthodes d’analyse.

Une logique déjà utilisée dans d’autres secteurs

Le principe n’est pas totalement inédit. Dans le secteur bancaire, des algorithmes détectent déjà les fraudes grâce à des comportements inhabituels. Les plateformes de streaming, elles, analysent nos habitudes pour recommander des contenus. Les jeux d’argent entrent désormais, eux aussi, dans cette ère de “surveillance comportementale”.

Et c’est justement ce qui soulève plusieurs questions éthiques. Jusqu’où peut-on analyser le comportement d’un joueur ? Qui décide qu’un usage devient problématique ? Que deviennent les données collectées ?

L’ANJ affirme que ces dispositifs devront respecter le cadre du règlement général sur la protection des données (RGPD). Mais plusieurs associations et spécialistes des addictions appellent déjà à la vigilance, notamment sur le risque de faux positifs ou de décisions automatisées mal interprétées.

Car un gros joueur n’est pas forcément un joueur addict. À l’inverse, certaines personnes peuvent développer une relation pathologique au jeu avec des montants relativement modestes.

Selon l’OFDT, près de 3,9 millions de personnes ont joué en ligne en 2024, avec une hausse marquée des comptes joueurs actifs.

Or, les spécialistes savent que le numérique modifie profondément le rapport au jeu. Les plateformes sont accessibles 24 heures sur 24, depuis un smartphone, avec des mécanismes conçus pour favoriser la répétition des mises : 

  • notifications, 
  • bonus, 
  • paris instantanés, 
  • effets visuels, 
  • récompenses rapides.

Dans une interview accordée à la plateforme VIH.org en 2022, plusieurs experts rappelaient que la prévalence du jeu excessif est nettement plus élevée dans les paris sportifs, le poker ou les jeux de casino que dans les loteries traditionnelles.

Le problème ne se résume donc pas à une question de volonté individuelle. De nombreux chercheurs parlent désormais d’“environnement addictogène”, c’est-à-dire un contexte qui favorise les comportements compulsifs.

Les autorités espèrent qu’une détection plus précoce permettra d’éviter des situations dramatiques : 

  • surendettement, 
  • isolement, 
  • troubles anxieux ou dépressifs, 
  • conflits familiaux.

Mais les addictologues rappellent qu’un outil technique, aussi sophistiqué soit-il, ne remplacera jamais l’accompagnement humain. L’addiction au jeu reste une pathologie complexe, multifactorielle, souvent liée à des fragilités psychologiques, sociales ou financières. Un algorithme peut détecter un signal faible. Il ne peut pas comprendre, à lui seul, ce qui pousse quelqu’un à continuer de jouer malgré les pertes.

L’enjeu sera donc probablement moins technologique que politique : les opérateurs accepteront-ils réellement de limiter les comportements les plus lucratifs ? Car les joueurs problématiques représentent une part importante du chiffre d’affaires du secteur.

L’ANJ rappelait ainsi en 2025 que 38,3 % du produit brut des jeux provenait de joueurs problématiques en 2019, dont plus de 20 % attribués aux joueurs excessifs.

À SAVOIR 

En France, il est possible de demander soi-même son interdiction de jeux. Cette procédure, gratuite et confidentielle, est gérée par l’Autorité nationale des jeux. Une fois activée, elle interdit l’accès aux casinos, clubs de jeux, sites de paris sportifs et de poker en ligne agréés pendant au moins trois ans.En 2024, plus de 85 000 personnes étaient inscrites au fichier des interdits de jeux en France, un niveau jamais atteint auparavant.

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Marie Briel
Journaliste Ma Santé. Après un début de carrière en communication, Marie s’est tournée vers sa véritable voie, le journalisme. Au sein du groupe Ma Santé, elle se spécialise dans le domaine de l'information médicale pour rendre le jargon de la santé (parfois complexe) accessible à tous.

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