
Des scientifiques espagnols ont identifié une signature biologique associée au piclorame, un herbicide utilisé depuis des décennies, dans des tumeurs colorectales diagnostiquées chez des adultes de moins de 50 ans. Publiée en avril 2026 dans Nature Medicine, l’étude met en évidence un lien entre ces tumeurs colorectales et ce pesticide largement utilisé.
Longtemps considéré comme un cancer « de la cinquantaine », le cancer colorectal apparaît désormais chez des adultes beaucoup plus jeunes. Des patients de 35, 40 ou 45 ans arrivent aujourd’hui dans les services hospitaliers avec des tumeurs parfois déjà avancées.
Selon le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence spécialisée de l’OMS, l’incidence des cancers colorectaux chez les moins de 50 ans augmente dans plusieurs dizaines de pays, notamment en Europe, en Amérique du Nord et en Australie.
En France aussi, les signaux se multiplient. Une étude de Santé publique France publiée en 2024 montrait une progression particulièrement marquée chez les adultes nés après les années 1980.
L’alimentation ultra-transformée, l’obésité, la sédentarité, l’alcool ou encore les perturbations du microbiote intestinal sont régulièrement évoqués. Mais aujourd’hui, la piste des expositions environnementales chroniques, notamment aux pesticides, est nettement avancée.
L’étude publiée dans la revue scientifique Nature Medicine par une équipe de chercheurs espagnols de l’Institut de recherche biomédicale de Barcelone (IRB Barcelona) et du Centre national espagnol de recherche sur le cancer (CNIO) identifie une signature moléculaire associée au piclorame, un herbicide utilisé depuis les années 1960 et jusqu’ici considéré comme présentant un faible risque sanitaire.
Un cancer qui touche de plus en plus de jeunes adultes
En France, le cancer colorectal reste le deuxième cancer le plus meurtrier après celui du poumon. Selon l’Institut national du cancer (INCa), environ 47 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année et près de 17 000 personnes en meurent.
Traditionnellement, le dépistage concerne les personnes âgées de 50 à 74 ans. Pourtant, les médecins voient arriver des patients bien plus jeunes, souvent sans facteur de risque évident ni antécédent familial.
Chez ces patients, le diagnostic est fréquemment plus tardif. Douleurs abdominales, troubles digestifs, sang dans les selles, fatigue persistante… Les symptômes du cancer colorectal sont parfois banalisés pendant plusieurs mois.
Selon une analyse publiée en 2023 dans The Lancet Oncology, l’incidence des cancers colorectaux chez les adultes de moins de 50 ans augmente d’environ 2 % par an dans plusieurs pays occidentaux. Les chercheurs parlent désormais d’« early-onset colorectal cancer », autrement dit de cancer colorectal à début précoce.
Cancer colorectal : une “empreinte chimique” retrouvée dans les tumeurs
L’étude espagnole repose sur l’analyse des signatures épigénétiques.
Concrètement, les chercheurs ont étudié les modifications biologiques présentes dans les cellules tumorales de patients jeunes atteints d’un cancer colorectal. L’objectif était de repérer des “empreintes” susceptibles de révéler une exposition passée à certains produits chimiques.
L’épigénétique correspond à des modifications de l’activité des gènes sans altération de l’ADN lui-même. Certains facteurs environnementaux comme l’alimentation, le tabac, la pollution ou les pesticides, peuvent laisser des traces biologiques durables dans les cellules.
En analysant plusieurs centaines de tumeurs, les scientifiques ont identifié une signature fortement associée au piclorame.
Le piclorame est un herbicide utilisé principalement pour éliminer certaines plantes invasives ou adventices dans les cultures et les pâturages. En Europe, son usage est réglementé, mais il reste autorisé dans plusieurs pays sous certaines conditions.
Jusqu’ici, les agences sanitaires ne le classaient pas comme cancérogène avéré chez l’humain. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) indiquait encore dans ses évaluations récentes que les données disponibles ne permettaient pas de conclure à un risque cancérogène direct aux niveaux d’exposition réglementaires.
Pesticides, herbicides : des tueurs silencieux ?
L’herbicide provoque-t-il vraiment des cancers ?
L’étude ne démontre pas que le piclorame provoque directement un cancer colorectal. Elle montre une association biologique compatible avec une exposition passée.
Autrement dit, les scientifiques ont retrouvé une sorte de “signature” correspondant à ce pesticide dans des tumeurs diagnostiquées chez des adultes jeunes. Mais cela ne suffit pas à établir une causalité formelle.
D’autres facteurs, déjà largement connus et en augmentation, interviennent :
- l’alimentation ;
- l’exposition à plusieurs substances simultanément ;
- des facteurs génétiques ;
- le mode de vie ;
- des interactions complexes encore mal comprises.
Cancers : les pesticides de plus en plus scrutés
Depuis plusieurs années, les recherches sur les effets sanitaires des pesticides se multiplient.
En France, l’Inserm avait déjà publié en 2021 une expertise collective faisant état d’une présomption forte de lien entre certaines expositions professionnelles aux pesticides et plusieurs cancers, notamment les lymphomes non hodgkiniens, les leucémies ou le cancer de la prostate.
Le lien avec les cancers colorectaux, lui, reste beaucoup moins documenté. Mais les chercheurs s’intéressent désormais aux effets de faibles expositions répétées sur plusieurs décennies, parfois dès l’enfance. Car certains composés pourraient agir de manière indirecte, notamment via des mécanismes inflammatoires, hormonaux ou épigénétiques.
Le microbiote intestinal est aussi au centre des recherches. Plusieurs travaux suggèrent que certains polluants environnementaux pourraient perturber l’équilibre intestinal et favoriser des phénomènes inflammatoires chroniques associés au développement tumoral.
Une hausse des cancers encore largement inexpliquée
Personne ne dispose aujourd’hui d’une explication unique et satisfaisante. Les spécialistes parlent plutôt d’un “effet cocktail” mêlant :
- changements alimentaires ;
- sédentarité ;
- obésité ;
- perturbateurs endocriniens ;
- pollution ;
- exposition chimique chronique ;
- modifications du microbiote.
Selon l’INCa, près de la moitié des cancers pourraient théoriquement être évités grâce à des mesures de prévention sur le tabac, l’alcool, l’alimentation, l’activité physique et certains facteurs environnementaux.
Mais dans le cas des cancers colorectaux précoces, beaucoup de zones d’ombre persistent.
Exposition aux herbicides : faut-il s’inquiéter ?
À ce stade, aucun élément ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’une exposition ponctuelle au piclorame entraîne un risque individuel clairement identifié. Les niveaux d’exposition réels dans la population générale restent d’ailleurs difficiles à mesurer précisément.
En revanche, cette étude renforce l’idée que les expositions environnementales de long terme pourraient jouer un rôle plus important qu’on ne le pensait dans certains cancers touchant les jeunes adultes.
Et elle rappelle aussi que les effets sanitaires d’un produit chimique peuvent parfois apparaître des décennies après sa mise sur le marché. Un scénario qui, dans l’histoire de la santé environnementale, a déjà laissé quelques souvenirs cuisants comme l’amiante, utilisé massivement dans le bâtiment jusqu’aux années 1990 avant d’être reconnu responsable de cancers pulmonaires et de mésothéliomes.
À SAVOIR
Au rayon des expositions chimiques préoccupantes pour la santé, l’affaire des PFAS près de Lyon a profondément marqué les esprits. Révélée en 2022 après la découverte d’importantes contaminations autour de la plateforme chimique d’Oullins-Pierre-Bénite, cette pollution a mis en évidence la présence de PFAS dans l’eau, les poissons du Rhône et les sols environnants. Utilisées depuis des décennies dans l’industrie, ces substances sont aujourd’hui suspectées d’être associées à certains cancers, à des troubles hormonaux ou à des atteintes du système immunitaire.







