Le multitâche est partout. Dans les bureaux, en télétravail, dans les open spaces ou même à la maison, il est devenu presque un réflexe. Les outils numériques promettent de gagner du temps, mais ils multiplient aussi les sollicitations : e-mails, messageries instantanées, appels, réunions, notifications… Résultat, il devient de plus en plus difficile de rester concentré sur une seule activité.
Or, contrairement à une idée largement répandue, le cerveau humain n’est pas conçu pour mener plusieurs tâches complexes simultanément. Depuis une vingtaine d’années, les neurosciences et la psychologie cognitive accumulent les preuves : ce que nous appelons le plus souvent « multitâche » est en réalité une succession extrêmement rapide de changements d’attention. Un mécanisme coûteux pour notre cerveau, qui finit par peser sur les performances, le bien-être et, à long terme, sur la santé mentale.
Qu’appelle-t-on exactement la charge cognitive ?
La charge cognitive désigne l’effort mental nécessaire pour traiter des informations, prendre des décisions, mémoriser des éléments ou résoudre un problème. Cette notion a été développée dans les années 1980 par le psychologue australien John Sweller, à l’origine de la théorie de la charge cognitive. Selon cette théorie, notre mémoire de travail possède une capacité limitée : elle ne peut traiter qu’un nombre restreint d’informations à un instant donné.
Lorsque cette capacité est dépassée, les performances diminuent. Les erreurs deviennent plus fréquentes, la concentration se dégrade et les tâches demandent davantage d’efforts. Concrètement, un salarié qui doit interrompre sans cesse un travail de fond pour répondre à des sollicitations mobilise continuellement cette mémoire de travail. Le cerveau doit alors retrouver où il en était, reconstituer le contexte et relancer son raisonnement. Une opération beaucoup plus coûteuse qu’on ne l’imagine.
Multitâches : notre cerveau est-il vraiment capable de supporter cette charge cognitive ?
Le multitâche est surtout une illusion du cerveau
Le cerveau humain est très peu capable de réaliser plusieurs tâches complexes en même temps. « Le multitâche » est en réalité un abus de langage. Comme l’ont montré les travaux du psychologue américain David Meyer, spécialiste des mécanismes de l’attention, le cerveau ne traite généralement pas deux activités exigeantes simultanément, mais passe très rapidement de l’une à l’autre. C’est ce qui se produit lorsqu’une personne rédige un rapport tout en répondant à des e-mails ou tente de suivre une visioconférence tout en consultant sa messagerie. Plutôt que d’effectuer ces actions en parallèle, le cerveau interrompt sans cesse une tâche pour se consacrer à l’autre, avant de revenir à la première quelques instants plus tard.
Les chercheurs parlent de « changement de tâche » (task switching). À chaque bascule, le cerveau doit suspendre son raisonnement, conserver temporairement les informations utiles dans la mémoire de travail, puis reconstituer le contexte lorsqu’il reprend la tâche initiale. Ce processus ne dure souvent que quelques secondes, mais il mobilise des ressources cognitives à chaque interruption. Répété des dizaines, voire des centaines de fois au cours d’une journée de travail, il finit par ralentir l’exécution des tâches, augmenter le risque d’erreurs et accroître la fatigue mentale.
Les interruptions fatiguent davantage qu’on ne le croit
Les interruptions sont devenues omniprésentes dans le monde professionnel. Selon l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), les salariés sont confrontés à des sollicitations permanentes liées aux outils numériques, qui peuvent fragmenter l’activité et accroître la charge mentale lorsqu’elles empêchent de travailler de manière continue.
Les neurosciences montrent que chaque interruption impose un coût cognitif. Le cerveau doit d’abord détourner son attention vers la nouvelle information, puis retrouver le fil de son activité initiale. Des travaux publiés dans le Journal of Experimental Psychology montrent que ces changements de tâches entraînent un ralentissement de l’exécution et une augmentation des erreurs, même lorsque les transitions ne durent que quelques secondes. Autrement dit, plus une journée est hachée, plus le cerveau dépense d’énergie… sans forcément produire davantage.
Pourquoi le multitâche donne-t-il une fausse impression d’efficacité ?
Beaucoup de personnes ont le sentiment d’être plus productives lorsqu’elles répondent simultanément à plusieurs sollicitations. Les e-mails sont traités rapidement, les notifications disparaissent, les messages s’enchaînent… Cette activité permanente donne l’impression d’avancer plus vite. Pourtant, les recherches en psychologie cognitive montrent que cette sensation est souvent trompeuse. En réalité, le cerveau a tendance à assimiler le fait d’être constamment occupé à une forme d’efficacité, alors que les performances réelles se dégradent. Chaque interruption impose un « coût de reprise » : il faut retrouver où l’on en était, se remémorer les informations utiles et reconstruire son raisonnement. Mis bout à bout, ces temps de réadaptation allongent la durée nécessaire pour terminer une tâche et augmentent le risque d’erreurs.
En pratique, consacrer vingt minutes d’attention ininterrompue à un dossier est généralement plus rapide et plus efficace que de le traiter par courtes séquences entrecoupées d’appels, de réunions ou de messages. Autrement dit, ce qui donne l’impression de gagner du temps finit souvent par en faire perdre.
Multitâches : une fatigue mentale qui peut devenir chronique
Cette accumulation d’efforts cognitifs ne provoque pas seulement une baisse de concentration. Elle peut aussi entraîner une véritable fatigue mentale. Selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), une charge mentale excessive apparaît lorsque les exigences du travail dépassent durablement les ressources dont dispose la personne pour y faire face. Elle peut favoriser le stress, l’épuisement professionnel, les troubles du sommeil et une diminution des capacités d’attention.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans la quantité de travail, mais aussi dans sa fragmentation permanente. À la fin de la journée, certaines personnes ont ainsi le sentiment d’avoir été très occupées sans avoir réellement avancé sur leurs missions prioritaires. Cette impression est directement liée aux efforts invisibles que le cerveau fournit pour passer sans cesse d’une tâche à une autre.
Peut-on réduire sa charge cognitive ?
Il est évidemment impossible de supprimer toutes les interruptions. En revanche, plusieurs stratégies permettent d’en limiter les effets. Les spécialistes recommandent notamment de :
- regrouper la consultation des e-mails à certains moments de la journée ;
- désactiver les notifications non indispensables ;
- réserver des plages de travail sans interruption pour les tâches nécessitant de la concentration ;
- éviter de commencer plusieurs dossiers importants en parallèle ;
- prévoir de courtes pauses régulières afin de permettre au cerveau de récupérer.
Ces recommandations rejoignent celles de l’Anact, qui encourage les entreprises à mieux organiser les sollicitations numériques afin de préserver la qualité du travail et la santé des salariés.
Surcharge cognitive : un enjeu de santé au travail de plus en plus reconnu
Longtemps considéré comme une qualité professionnelle, le multitâche apparaît aujourd’hui sous un jour bien différent. Avec l’essor du télétravail, des messageries instantanées et des réunions en ligne, les interruptions sont devenues plus nombreuses que jamais. Les chercheurs s’intéressent désormais moins à la capacité des individus à « tout gérer » qu’à la manière dont les organisations peuvent réduire cette surcharge cognitive.
L’enjeu dépasse la simple question de la productivité. Préserver les capacités d’attention est aussi un moyen de limiter le stress, de réduire les erreurs, d’améliorer la qualité du travail et de protéger durablement la santé mentale des salariés. Car le cerveau humain n’a jamais été conçu pour être constamment sollicité sur plusieurs fronts. Lui laisser le temps de se concentrer sur une seule tâche n’est pas une perte de temps, c’est probablement l’une des meilleures façons de travailler… et de s’épuiser moins.
À SAVOIR
Les personnes qui pratiquent le plus souvent le « multitâche médiatique » (alterner entre e-mails, messageries, réseaux sociaux, vidéos, etc.) ne sont pas forcément les plus à l’aise pour gérer plusieurs tâches. Dans une étude menée à Stanford University, elles se sont révélées plus facilement distraites par les informations non pertinentes et moins performantes lors de tests évaluant l’attention et le changement rapide d’une tâche à l’autre.




