Oublier ses clés, chercher un prénom, entrer dans une pièce sans se rappeler pourquoi… Ces petits ratés du quotidien ne signifient évidemment pas que l’on souffre de la maladie d’Alzheimer. Mais bien avant que de véritables troubles de la mémoire ou du raisonnement ne deviennent perceptibles, des changements biologiques peuvent déjà être à l’œuvre dans le cerveau.
Une vaste étude internationale apporte une nouvelle pièce au puzzle. Les chercheurs ont analysé dans le sang la p-tau217, une protéine dont la quantité peut augmenter lorsque certaines lésions caractéristiques d’Alzheimer se développent dans le cerveau. Ils ont également regardé APOE, un gène que nous possédons tous, mais dont certaines versions sont associées à un risque plus élevé de développer la maladie.
En combinant ces deux informations, les scientifiques cherchent désormais à déterminer combien de temps pourrait s’écouler avant l’apparition des premiers problèmes de mémoire, de raisonnement ou d’orientation. Chez certaines personnes encore sans symptômes, cette prise de sang pourrait ainsi donner des indications plusieurs années avant que la maladie ne commence à se manifester au quotidien.
Alzheimer : la maladie peut laisser des traces bien avant les premiers oublis
La mémoire peut encore très bien fonctionner alors que la maladie a déjà commencé son travail dans le cerveau. C’est justement ce décalage que les chercheurs veulent exploiter. Plusieurs années avant les premiers symptômes, Alzheimer peut déjà provoquer des changements invisibles au quotidien, notamment l’accumulation anormale de certaines protéines dans le cerveau. Et une partie de ces changements peut laisser une trace jusque dans le sang. C’est le cas de la p-tau217, une forme particulière de la protéine tau. Lorsque son taux augmente, cela peut indiquer que des mécanismes caractéristiques d’Alzheimer sont déjà en cours dans le cerveau.
Une simple prise de sang pourrait donc donner l’alerte alors qu’une personne n’a encore aucun problème de mémoire, d’orientation ou de raisonnement. L’étude publiée en septembre 2026 dans The Lancet Neurology va même plus loin en cherchant à savoir si ce marqueur peut aider à estimer combien de temps sépare cette phase silencieuse de l’apparition des premiers troubles. Attention toutefois, un taux élevé de p-tau217 ne permet pas, à lui seul, de poser un diagnostic d’Alzheimer. Il s’agit d’un indice biologique, que les médecins doivent interpréter avec d’autres informations et examens.
Un nouveau test sanguin pour détecter la maladie plus tôt
Peut-on savoir quand les troubles vont commencer ?
Les chercheurs ont analysé les données de 8 582 personnes âgées en moyenne de 70 ans, suivies au Canada, aux États-Unis et en République dominicaine. Parmi elles, 4 569 ne présentaient aucun problème de mémoire ou de raisonnement au début du suivi. Ils ont ensuite comparé leur taux de p-tau217 avec leur profil génétique. Ils se sont particulièrement intéressés à APOE-ε4, une particularité génétique connue pour augmenter le risque de développer Alzheimer.
Mais posséder APOE-ε4 ne signifie pas que l’on aura forcément la maladie. À l’inverse, une personne peut développer Alzheimer sans posséder cette particularité. En réunissant la prise de sang et la génétique, les chercheurs ont voulu voir s’il devenait possible de mieux estimer quand les premiers troubles pourraient apparaître.
Des différences visibles plusieurs années avant les symptômes
Les résultats montrent que plus le taux de p-tau217 est élevé, plus le risque de développer ensuite des problèmes de mémoire ou de raisonnement augmente. Mais la maladie ne semble pas évoluer à la même vitesse chez tout le monde. Chez les personnes porteuses d’APOE-ε4, la hausse de p-tau217 était associée à une arrivée plus rapide des premiers troubles.
Les chercheurs ont calculé que le délai avant leur apparition était raccourci de 24 % chez les porteurs d’APOE-ε4, contre 13 % chez les non-porteurs. Surtout, des différences pouvaient déjà être observées trois à quatre ans avant les premiers symptômes. C’est ce que les chercheurs espèrent tirer de cette combinaison entre prise de sang et génétique. Repérer la maladie tôt, mais aussi mieux situer le moment où les premiers problèmes de mémoire risquent de commencer.
Non, le test ne prédit pas votre date d’apparition d’Alzheimer
Attention toutefois à ne pas transformer cette prise de sang en boule de cristal. Elle ne permet pas d’annoncer à une personne qu’elle développera Alzheimer dans quatre ou cinq ans. Les chercheurs obtiennent une estimation à partir de groupes de patients. Le résultat ne permet donc pas de prévoir avec certitude ce qui arrivera à une personne en particulier.
Autre nuance importante, les participants n’ont pas tous développé Alzheimer. Les chercheurs ont suivi l’apparition de problèmes de mémoire ou de raisonnement allant de troubles légers jusqu’à une démence. Cette méthode pourrait surtout être utile chez certaines personnes qui n’ont encore aucun symptôme mais présentent déjà un risque plus élevé, notamment en raison de leur profil génétique ou de leurs antécédents familiaux.
Maladie d’Alzheimer : le test existe déjà en France
Le dosage de la protéine p-tau217 est déjà disponible dans certains laboratoires et hôpitaux français. En septembre 2026, le CHU de Nantes a notamment annoncé son utilisation dans ses consultations mémoire. Mais son rôle est aujourd’hui bien différent de celui étudié par les chercheurs. En France, le test sanguin sert à aider au diagnostic chez des personnes qui présentent déjà des problèmes de mémoire ou de raisonnement. Il n’est pas destiné aux personnes sans symptôme qui voudraient simplement connaître leur risque de développer Alzheimer.
Même avec des symptômes, une prise de sang ne suffit pas à poser le diagnostic. Le médecin doit tenir compte des difficultés rencontrées par le patient, réaliser des tests de mémoire et parfois demander d’autres examens, comme une imagerie du cerveau. La prise de sang présente tout de même un avantage évident. Elle est beaucoup plus simple qu’une ponction lombaire, qui nécessite de prélever du liquide dans le bas du dos.
Certains laboratoires privés proposent également le dosage de la p-tau217 pour environ 100 euros, non remboursés par l’Assurance maladie. Là encore, pas question de le réaliser « juste pour savoir ». Le laboratoire Cerba précise que son test n’est pas destiné à prédire le risque de démence chez une personne sans symptôme.
Plus d’un million de personnes concernées en France
Ces avancées pourraient concerner beaucoup de monde dans les années à venir. Entre 1 et 1,2 million de personnes vivent aujourd’hui avec Alzheimer en France, selon l’Inserm. Environ 225 000 nouveaux cas seraient diagnostiqués chaque année. La maladie reste rare avant 65 ans puis devient beaucoup plus fréquente en vieillissant. Et avec une population française de plus en plus âgée, Alzheimer devrait prendre encore davantage de place dans les années à venir.
Pouvoir la repérer plus tôt pourrait donc devenir essentiel, surtout si les traitements parviennent progressivement à agir avant que les problèmes de mémoire ne deviennent trop importants. Car plus les médecins seront capables de voir venir la maladie, plus ils pourront espérer intervenir au bon moment.
À SAVOIR
L’odorat peut lui aussi donner l’alerte. Une diminution progressive de la capacité à reconnaître certaines odeurs est associée à un risque plus élevé de troubles de la mémoire. Des chercheurs américains ont même observé un lien avec l’accumulation dans le cerveau de protéines impliquées dans Alzheimer.




