
Elle dormait dans la glace depuis cinq millénaires. Exhumée d’une grotte roumaine, une bactérie ancestrale s’est révélée capable de résister à plusieurs antibiotiques modernes. Une découverte spectaculaire en apparence, mais qui rappelle que l’antibiorésistance n’est pas née dans nos hôpitaux. Elle est inscrite dans l’histoire même du vivant.
C’est dans la grotte de Scărișoara, en Roumanie, que des chercheurs ont mis au jour une bactérie piégée depuis environ cinq millénaires dans une couche profonde de glace souterraine. Cette cavité, connue pour abriter l’un des plus anciens glaciers souterrains d’Europe, constitue un véritable conservatoire naturel.
Selon Sciences et Avenir, la souche bactérienne a été extraite d’un carottage réalisé dans la glace, puis cultivée en laboratoire dans des conditions strictes de biosécurité. Les analyses génétiques ont permis d’identifier un micro-organisme appartenant au genre Psychrobacter, un groupe de bactéries adaptées aux environnements froids.
Son âge, d’environ 5 000 ans, a été estimé grâce à la datation des couches de glace dans lesquelles elle était enfermée.
Résistante à des antibiotiques… qui n’existaient pas encore
Les chercheurs ont soumis la bactérie à différents antibiotiques utilisés aujourd’hui en médecine humaine. Et elle s’est révélée résistante à plusieurs d’entre eux.
Selon la revue Sciences et Avenir, la souche présente une résistance à plusieurs familles d’antibiotiques modernes. L’analyse de son génome a mis en évidence plus d’une centaine de gènes associés à des mécanismes de résistance, rapporte également Science & Vie.
Pour rappel, il y a 5 000 ans, les antibiotiques de synthèse n’existaient évidemment pas. La pénicilline n’a été découverte qu’en 1928 par Alexander Fleming, et son usage médical ne s’est généralisé qu’à partir des années 1940.
Bactérie : comment expliquer alors cette résistance ?
L’antibiorésistance : un phénomène naturel et ancien
Contrairement à une idée reçue, la résistance aux antibiotiques n’est pas née avec la médecine moderne. C’est un phénomène biologique ancien.
Les antibiotiques sont, à l’origine, des molécules produites naturellement par des micro-organismes pour se défendre contre d’autres microbes. Dans les sols, les bactéries et les champignons se livrent depuis des millions d’années une guerre chimique invisible. Pour survivre, certaines bactéries ont développé des mécanismes de défense : enzymes capables de neutraliser la molécule toxique, modification de leur paroi cellulaire, pompes d’efflux expulsant l’antibiotique…
La résistance fait partie de l’évolution naturelle du vivant.
Comme le rappelle l’OMS, l’usage massif et parfois inapproprié des antibiotiques en médecine humaine et vétérinaire a fortement accéléré la sélection et la diffusion de ces résistances, mais n’en est pas l’origine.
La bactérie retrouvée en Roumanie illustre donc des gènes de résistance existant déjà dans des environnements totalement vierges de toute pression antibiotique humaine.
Une menace réelle pour la santé publique ?
Cette bactérie ancienne représente-t-elle un danger ?
À ce stade, rien n’indique qu’elle soit pathogène pour l’être humain. Il s’agit avant tout d’une découverte scientifique, réalisée dans un cadre sécurisé. En revanche, la problématique plus large est celle de la dissémination de gènes de résistance.
Les bactéries ont une capacité remarquable, elles peuvent échanger du matériel génétique entre elles, y compris entre espèces différentes, via des mécanismes appelés transferts horizontaux de gènes. Cela signifie que des gènes de résistance présents dans une bactérie environnementale peuvent, en théorie, être transmis à des bactéries pathogènes.
Avec le réchauffement climatique et la fonte progressive de certains milieux gelés, la question de la libération de micro-organismes anciens se pose de plus en plus souvent.
Dans un rapport de 2023, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) rappelait que l’antibiorésistance constitue « l’une des principales menaces sanitaires mondiales ». En France, Santé publique France estime que les infections à bactéries résistantes sont responsables de plusieurs milliers de décès chaque année.
L’antibiorésistance en France : un enjeu majeur
En France, la lutte contre l’antibiorésistance est une priorité de santé publique. Selon Santé publique France (rapport 2023 sur la résistance aux antibiotiques), la consommation d’antibiotiques a nettement diminué depuis les campagnes de sensibilisation des années 2000, mais reste plus élevée que dans plusieurs pays d’Europe du Nord.
Les bactéries les plus surveillées sont notamment :
- Escherichia coli, responsable d’infections urinaires ;
- Staphylococcus aureus, impliqué dans des infections cutanées et hospitalières ;
- certaines entérobactéries productrices de carbapénémases, particulièrement préoccupantes.
L’OMS estime que l’antibiorésistance pourrait devenir l’une des premières causes de mortalité mondiale d’ici 2050 si rien n’est fait.
Une surprise… qui ouvre des pistes thérapeutiques
L’étude de cette bactérie ancienne pourrait permettre d’identifier de nouveaux mécanismes biologiques et, potentiellement, de nouvelles molécules d’intérêt thérapeutique. Les environnements extrêmes (grottes glacées, sources hydrothermales, profondeurs océaniques) sont aujourd’hui explorés par les microbiologistes à la recherche de composés originaux. Certaines enzymes issues de bactéries adaptées au froid, par exemple, sont déjà utilisées en biotechnologie.
En étudiant les systèmes de résistance présents dans cette souche ancienne, les chercheurs pourraient mieux comprendre :
- comment ces mécanismes se sont construits au fil de l’évolution ;
- quelles stratégies les bactéries utilisent pour contourner les molécules antimicrobiennes ;
- comment concevoir de nouveaux antibiotiques capables de contourner ces défenses.
La clé n’est peut-être pas dans la peur du passé, mais dans son observation minutieuse.
Bactérie : faut-il craindre la fonte des glaces ?
L’hypothèse de micro-organismes millénaires libérés par le réchauffement climatique alimente les inquiétudes. Les experts invitent toutefois à la prudence. La plupart des bactéries anciennes identifiées ne sont pas pathogènes pour l’être humain, et leur capacité à survivre durablement hors de leur environnement d’origine reste incertaine.
Reste que le changement climatique modifie profondément les écosystèmes. Dans son rapport de synthèse publié en 2023, le GIEC souligne le recul rapide de la cryosphère, c’est-à-dire l’ensemble des zones gelées de la planète.
La découverte roumaine s’inscrit dans ce contexte : des milieux longtemps isolés deviennent accessibles, rappelant que les équilibres microbiens sont anciens et sensibles aux bouleversements environnementaux.
À SAVOIR
Selon Santé publique France, environ 125 000 infections à bactéries résistantes surviennent chaque année dans l’Hexagone et seraient associées à plus de 5 500 décès.







