
Une étude espagnole prometteuse sur le cancer du pancréas, menée par le chercheur Mariano Barbacid, a été retirée en 2026 après la découverte de conflits d’intérêts non déclarés. Mais de quels liens parle-t-on exactement ? En quoi posent-ils problème ? Et que reste-t-il réellement de cette avancée scientifique ? Le point.
Publié dans PNAS en décembre 2025 puis présenté par le CNIO le 29 janvier 2026, l’article de l’équipe de Mariano Barbacid décrivait une trithérapie expérimentale capable de faire régresser durablement des tumeurs pancréatiques chez la souris.
La revue l’a ensuite rétracté après avoir constaté un conflit d’intérêts non déclaré. Barbacid et deux coautrices, Vasiliki Liaki et Carmen Guerra, détenaient des intérêts financiers dans Vega Oncotargets, une société liée à cette piste thérapeutique. Un revers éthique, plus qu’une invalidation scientifique, pour une recherche encore très loin d’un traitement chez l’humain.
Car, avant d’arriver jusqu’aux patients, un traitement passe par plusieurs étapes longues et rigoureuses. Selon l’Institut national du cancer (INCa), le développement d’un médicament contre le cancer peut prendre plus de 10 ans, entre les premières recherches et une éventuelle mise sur le marché.
Cancer du pancréas : de quelle étude parle-t-on exactement ?
Pancréas : un cancer particulièrement difficile à traiter
Le cancer du pancréas est aujourd’hui l’un des cancers au pronostic le plus sombre. En France, on estime à environ 14 000 le nombre de nouveaux cas par an, selon Santé publique France, avec une survie à cinq ans inférieure à 10 %, d’après l’Institut national du cancer.
Plusieurs raisons expliquent cette difficulté :
- Un diagnostic tardif : la maladie évolue longtemps sans symptômes clairs, ce qui retarde sa découverte
- Une forte résistance aux traitements : chimiothérapie et thérapies ciblées ont une efficacité limitée
- Une tumeur biologiquement complexe : les cellules cancéreuses développent des mécanismes pour échapper aux médicaments
Chaque nouvelle piste de recherche est donc scrutée de près et peut rapidement susciter beaucoup d’espoir, parfois avant même d’avoir été testée chez l’humain.
Trois médicaments combinés pour piéger la tumeur
Dans cette étude, les chercheurs ont testé une association de trois médicaments administrés en même temps. Leur objectif était de bloquer les principaux “points forts” des cellules cancéreuses du pancréas.
Cette combinaison visait à :
- freiner la multiplication des cellules tumorales
- couper les signaux qui leur permettent de se développer
- empêcher la tumeur de contourner le traitement
Chez la souris, cette stratégie a permis de faire disparaître les tumeurs. Un résultat notable, car ce cancer résiste habituellement aux traitements.
Mais ces essais ont été réalisés uniquement chez l’animal. Il reste donc à vérifier si cette approche fonctionne aussi chez l’être humain et si elle est bien tolérée.
Une communication qui a dépassé la réalité scientifique
Très vite, l’annonce a été présentée comme une possible « guérison » du cancer du pancréas. Une lecture largement exagérée au regard des données disponibles.
Car entre un résultat obtenu chez la souris et un traitement efficace chez l’humain, la distance est considérable. Selon l’Inserm, moins de 10 % des molécules testées en phase préclinique franchissent toutes les étapes nécessaires jusqu’à un médicament validé.
Dans le cas présent, aucun essai clinique chez des patients n’avait encore été mené. L’étude restait donc une étape exploratoire, certes intéressante, mais encore très préliminaire.
Concrètement, pourquoi l’étude a-t-elle été retirée ?
Le retrait de l’étude : une question de transparence
Quelques mois après sa publication, coup de théâtre, l’étude est retirée de la revue scientifique qui l’avait diffusée.
La raison n’est pas liée à une erreur scientifique majeure ni à une fraude sur les résultats. Elle tient à la transparence des conflits d’intérêts.
Les auteurs n’avaient pas déclaré correctement leurs liens avec une entreprise impliquée dans le développement du traitement étudié. Or, selon les standards internationaux de publication scientifique (notamment ceux du Comité international des éditeurs de revues médicales, ICMJE), ces liens doivent être explicitement mentionnés.
Pourquoi est-ce si important ? Parce qu’un conflit d’intérêts, financier notamment, peut potentiellement influencer :
- la conception de l’étude,
- l’interprétation des résultats,
- ou la manière dont ils sont présentés.
Même en l’absence de manipulation volontaire, l’absence de transparence suffit à fragiliser la crédibilité d’un travail scientifique.
Une rupture avec ses intérêts privés après la polémique
Au cœur de la controverse, la question des liens financiers a rapidement pris une tournure concrète. L’oncologue espagnol Mariano Barbacid a annoncé, le mardi 5 mai 2026, sa rupture totale avec l’entreprise Vega Oncotargets, ainsi que l’abandon de ses droits de propriété sur deux brevets liés au Centre national de recherche sur le cancer (CNIO).
Un geste destiné à lever les doutes sur son indépendance scientifique, alors que la crédibilité de ces travaux dépend désormais autant de leur validité que du respect des règles de transparence.
Toutefois, le retrait d’un article ne signifie pas automatiquement que ses conclusions sont fausses. Dans ce cas précis, les données expérimentales ne sont pas nécessairement remises en cause. Mais la procédure de publication, elle, n’a pas respecté les règles éthiques attendues.
En science, la rigueur ne concerne pas seulement les résultats, mais aussi la manière de les produire et de les partager.
À SAVOIR
Le tabagisme est bien le principal facteur de risque évitable du cancer du pancréas. Selon l’Institut national du cancer, il est impliqué dans environ 20 à 30 % des cas.







