Gaz lacrymogènes : règles perturbées, douleurs, fausses couches… Quels risques pour les femmes ?

le 22 octobre 2026 à 17h11
Sous les gaz lacrymogènes, pendant les manifestations du 17 octobre 2026.
La rue de la République, à Lyon, sous les gaz lacrymogènes pendant les manifestations du 17 octobre 2026. © Romainbehar
Règles en avance, douleurs intenses, saignements inhabituels et même fausses couches suspectées… Des centaines de femmes témoignent de troubles gynécologiques après avoir été exposées aux gaz lacrymogènes lors de manifestations en France. Ces signalements relancent les questions sur les effets de ces substances, encore mal connues, sur la santé reproductive.
Sommaire

Très en vogue ces temps-ci dans les manifestations, les gaz lacrymogènes font pleurer, tousser et brûlent les yeux. Ces effets sont bien connus. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’ils pourraient aussi avoir des conséquences sur les règles et, plus largement, sur la santé reproductive des femmes. Depuis le début des manifestations lycéennes en octobre 2026, les témoignages se multiplient sur les réseaux sociaux. Des femmes racontent avoir eu leurs règles plusieurs jours trop tôt, ressenti des crampes particulièrement douloureuses ou présenté des saignements alors qu’elles prennent une contraception censée les supprimer.

Le collectif Lacrymo de sang, fondé par la journaliste Eva-Luna Tholance, a recueilli plus de 750 témoignages en seulement dix jours. Certains font même état de pertes de grossesse après une exposition aux gaz lacrymogènes. Ces récits, particulièrement relayés après les manifestations du 17 octobre, soulèvent de nouvelles inquiétudes. Car si les effets immédiats des gaz lacrymogènes sont bien documentés, leurs conséquences sur le système reproducteur restent encore largement méconnues.

Gaz lacrymogènes : existent-ils de vrais risques pour la santé des femmes ? 

De nombreuses femmes signalent des troubles menstruels

Les symptômes apparaissent après une exposition aux gaz lacrymogènes, parfois dès les premières heures. Certaines femmes racontent avoir ressenti des douleurs dans le bas-ventre, semblables à de fortes crampes menstruelles. D’autres ont constaté que leurs règles arrivaient plus tôt que prévu, parfois accompagnées de saignements beaucoup plus abondants que d’habitude. Les troubles les plus fréquemment rapportés sont :

  • Des règles qui arrivent en avance ou avec plusieurs jours de retard.
  • Des douleurs menstruelles plus intenses que d’habitude.
  • Des saignements inhabituels, parfois entre deux cycles.
  • Des règles particulièrement abondantes.
  • Des crampes dans le bas-ventre, même en dehors des règles.

Certaines femmes atteintes d’endométriose évoquent également une aggravation de leurs douleurs après avoir été exposées. D’autres signalent des saignements malgré une contraception hormonale qui supprimait habituellement leurs règles.

Et ces témoignages ne datent pas d’hier. Dès 2020, pendant le mouvement des Gilets jaunes, une enquête française menée auprès de 145 manifestantes avait déjà soulevé la question d’un lien entre les gaz lacrymogènes et les perturbations menstruelles. Les résultats avaient été diffusés sous forme de prépublication, sans validation scientifique indépendante. Ils avaient néanmoins permis de mettre en lumière un phénomène encore très peu étudié.

Gaz lacrymogènes et règles : que disent vraiment les études scientifiques ?

Les témoignages français rejoignent plusieurs études américaines menées après les manifestations Black Lives Matter en 2020. Une première recherche, publiée en 2021 dans BMC Public Health, a suivi les réponses de 2 257 personnes exposées aux gaz lacrymogènes à Portland. Parmi les 1 650 personnes interrogées sur leur santé menstruelle, 54,5 % ont signalé des troubles du cycle ou une sensibilité des seins.

Plus précisément, 36,6 % ont rapporté des crampes plus fortes, 27,8 % des saignements entre les règles et 23,6 % des règles plus abondantes. Une autre étude, publiée en 2023 dans Frontiers in Epidemiology, a interrogé 1 276 personnes. Résultat, 83 % ont signalé au moins un trouble de leur santé reproductive, dont des crampes utérines (69 %), des règles en avance (55 %) ou en retard (19 %).

Autre constat, les personnes exposées pendant au moins cinq jours avaient 2,6 fois plus de chances de signaler ces troubles que celles exposées une seule journée. Certes, ces résultats sont troublants, mais ils reposent sur des témoignages volontaires. Les chercheurs ne peuvent donc pas encore affirmer que les gaz lacrymogènes sont directement responsables de ces symptômes.

Pourquoi les gaz lacrymogènes pourraient-ils perturber les règles ?

Des gaz qui pourraient accentuer des douleurs de règles

D’abord, une précision importante. On les appelle « gaz lacrymogènes », mais ce ne sont pas vraiment des gaz ! Il s’agit surtout de minuscules particules chimiques qui flottent dans l’air. En France, on utilise notamment le CS, une substance qui fait pleurer, tousser et pique sérieusement les yeux.

Le problème, si l’on en croit certains témoignages, c’est que son action ne s’arrêterait peut-être pas là. Le CS stimule certains nerfs qui réagissent à la douleur et provoque une irritation de l’organisme. Or, ces mêmes mécanismes peuvent aussi intervenir dans les douleurs de règles. Cela pourrait expliquer pourquoi certaines femmes ressentent de fortes crampes dans le bas-ventre après avoir respiré des gaz lacrymogènes. Pour l’instant, cette piste reste à vérifier.

Les gaz lacrymogènes peuvent-ils chambouler les hormones ?

Maintenant, un peu de gynécologie. Les règles ont leur calendrier, et ce sont les hormones qui donnent le rythme. Les œstrogènes et la progestérone contrôlent notamment l’ovulation et l’arrivée des menstruations. Quand cet équilibre est perturbé, les règles peuvent débarquer en avance, se faire attendre ou devenir irrégulières.

Des expériences sur des animaux laissent penser que le CS pourrait justement jouer les trouble-fêtes dans ce fonctionnement hormonal. Une explication possible aux changements de cycle signalés par certaines femmes, même si les scientifiques n’ont pas encore confirmé cet effet chez l’humain.

Et le stress pourrait aussi s’en mêler ! Une manifestation tendue, la peur ou une grosse montée d’adrénaline peuvent suffire à décaler les règles. Reste à savoir quelle part revient aux gaz lacrymogènes et quelle part est liée au stress vécu pendant l’exposition.

Gaz lacrymogènes et grossesse : existe-t-il un risque de fausse couche ?

Parmi les femmes ayant répondu à l’appel du collectif Lacrymo de sang, certaines rapportent des saignements importants pendant leur grossesse. D’autres évoquent une fausse couche survenue après une exposition aux gaz lacrymogènes. Des situations similaires avaient déjà été signalées à l’étranger, notamment à Bahreïn, où des organisations médicales ont recueilli des témoignages de pertes de grossesse dans des contextes d’expositions répétées.

L’étude américaine de 2023 évoquée précédemment apporte également un élément troublant. Parmi les 1 276 personnes interrogées, 19 ont déclaré être enceintes au moment de leur exposition. Dix ont ensuite signalé une perte de grossesse. Les chercheurs ne disposaient pas de suffisamment d’informations sur le déroulement des grossesses, les antécédents médicaux ou les autres facteurs susceptibles d’expliquer ces événements. À ce jour, aucune étude ne permet donc d’affirmer que les gaz lacrymogènes provoquent directement des fausses couches. Leur éventuel effet sur le développement du fœtus reste également insuffisamment étudié.

Certaines femmes sont-elles plus sensibles aux gaz lacrymogènes ?

Autre constat, les gaz lacrymogènes ne semblent pas avoir les mêmes effets sur toutes les femmes. Certaines voient leurs règles complètement chamboulées, tandis que d’autres ne remarquent aucun changement. Et plusieurs facteurs pourraient expliquer pourquoi. D’abord, plus l’exposition se répète, plus les troubles semblent fréquents. Les études américaines montrent que les femmes ayant respiré des gaz lacrymogènes plusieurs jours de suite signalent davantage de problèmes de règles que celles exposées une seule fois.

La pilule contraceptive pourrait aussi avoir son importance. Une étude de 2023 a montré que les femmes sous traitement hormonal rapportaient plus souvent des symptômes inhabituels. Certaines ont même eu des saignements alors que leur contraception empêchait normalement leurs règles d’arriver. Le rôle exact des hormones reste encore à éclaircir.

Les femmes atteintes d’endométriose pourraient également être concernées. Cette maladie provoque déjà des douleurs parfois très fortes dans le bas-ventre. Après une exposition aux gaz lacrymogènes, certaines racontent avoir eu encore plus mal. Difficile toutefois de savoir si la maladie les rend réellement plus sensibles. Quant aux adolescentes, elles sont encore peu présentes dans les études. Leurs règles peuvent être irrégulières pendant les premières années, ce qui complique les recherches sur les effets possibles des gaz lacrymogènes.

Quels sont les autres dangers des gaz lacrymogènes pour la santé ?

En quelques secondes, les yeux piquent, les larmes coulent, la gorge brûle et respirer peut devenir compliqué. D’autres symptômes peuvent aussi apparaître :

  • Des yeux rouges qui piquent et pleurent beaucoup.
  • Une forte toux et des difficultés à respirer.
  • Des irritations et des brûlures sur la peau.
  • Des maux de tête, des nausées ou des vomissements.
  • Des crises d’asthme chez les personnes concernées.

En général, ces symptômes s’atténuent après quelques dizaines de minutes à l’air libre. Mais respirer une grande quantité de gaz, surtout dans un endroit fermé, peut causer des blessures plus graves aux yeux et aux poumons. Les risques dépendent aussi du temps passé dans les gaz et de l’état de santé de la personne.

À SAVOIR 

Les gaz lacrymogènes peuvent aussi laisser des traces sur les vêtements, les cheveux et la peau ! Même après avoir quitté la zone, des particules irritantes peuvent rester accrochées aux tissus et provoquer de nouvelles irritations lorsqu’on les touche. Après une exposition, mieux vaut donc retirer ses vêtements avec précaution, les laver séparément et prendre une douche à l’eau tiède, sans frotter la peau.

Image de Marie Briel
Marie Briel
Journaliste Ma Santé. Après un début de carrière en communication, Marie s’est tournée vers sa véritable voie, le journalisme. Au sein du groupe Ma Santé, elle se spécialise dans le domaine de l'information médicale pour rendre le jargon de la santé (parfois complexe) accessible à tous.

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