
Des yeux qui jaunissent seraient le signe… d’un cancer du pancréas. La rumeur enfle, portée par des raccourcis médicaux et une bonne dose d’anxiété. Pourtant, l’ictère, ce jaunissement bien réel, répond à des mécanismes variés, le plus souvent bénins, parfois sérieux, mais jamais réductibles à une seule maladie. Décryptage.
Le jaunissement du blanc des yeux, ou ictère, fait partie de ces signaux corporels qui inquiètent d’emblée. L’œil humain réagit vivement aux changements de couleur et la moindre teinte jaune paraît inhabituelle, parfois alarmante. Sur les réseaux sociaux, ce phénomène pourtant bien connu en médecine est souvent surinterprété, au point que certains y voient immédiatement la preuve d’un cancer du pancréas.
Cette équation n’a aucune base médicale solide. L’ictère est un symptôme pluriel, et comprendre ce qui le provoque réellement est essentiel pour éviter les diagnostics précipités.
Ictère : pourquoi les yeux jaunissent-ils ?
Yeux jaunes : une surproduction de bilirubine
L’ictère n’est pas une maladie, mais la conséquence visible d’une accumulation dans le sang d’un pigment jaune-orange, la bilirubine, issue de la dégradation naturelle des globules rouges.
En temps normal, la bilirubine suit un parcours précis :
- elle est produite lors de la destruction des globules rouges ;
- elle est transportée vers le foie ;
- elle y est transformée ;
- puis éliminée via la bile dans l’intestin.
Lorsque l’une de ces étapes se dérègle, le pigment s’accumule et colore d’abord la sclérotique (le blanc de l’œil) avant de potentiellement jaunir la peau.
Un foie qui fonctionne moins bien
Le foie joue le rôle d’usine de transformation. Lorsqu’il est malade, il perd en efficacité. Plusieurs affections peuvent réduire sa capacité à métaboliser la bilirubine :
- hépatites virales, décrites dans les recommandations de la HAS ;
- stéatohépatite non alcoolique ;
- consommation excessive et chronique d’alcool ;
- maladies hépatiques chroniques, dont la cirrhose.
Dans ces cas, l’ictère résulte d’un ralentissement du traitement de la bilirubine. Selon Santé publique France, les maladies chroniques du foie constituent une cause fréquente d’ictère en France.
Une obstruction des voies biliaires
Lorsque la bilirubine est correctement produite et transformée, encore faut-il qu’elle puisse être évacuée. Les voies biliaires peuvent être obstruées. Les causes les plus fréquentes sont :
- les calculs biliaires bloquant le canal cholédoque ;
- certaines infections ou inflammations ;
- des compressions mécaniques.
Dans ces cas, l’ictère est dit « obstructif ».
Le cancer du pancréas : une cause possible, mais loin d’être la plus fréquente
Il existe une situation où l’ictère peut effectivement signaler un cancer du pancréas. Lorsque la tumeur se développe au niveau de la tête du pancréas, à proximité immédiate du canal cholédoque. Dans ce cas, la tumeur peut comprimer le canal, empêchant l’écoulement de la bile et provoquant un ictère.
Selon l’INCa, l’ictère cholestatique peut représenter un symptôme révélateur, mais jamais le seul ni le plus fréquent à lui seul. L’INCa souligne également que le dépistage repose sur un faisceau d’éléments : douleurs abdominales, perte de poids, troubles digestifs, altération de l’état général.
Il est donc essentiel de rappeler que :
- l’ictère n’est pas spécifique d’un cancer du pancréas ;
- la majorité des ictères observés en pratique clinique n’ont aucun lien avec une pathologie pancréatique ;
- d’autres causes, bien plus fréquentes, doivent toujours être envisagées en premier.
L’ictère léger et bénin : le cas fréquent du syndrome de Gilbert
Parfois, le jaunissement est simplement lié à une variation physiologique du métabolisme de la bilirubine. Le syndrome de Gilbert est une condition génétique bénigne, qui altère légèrement la capacité du foie à conjuguer la bilirubine.
Selon les publications de l’Inserm consacrées à la génétique de ce trouble, il ne s’agit pas d’une maladie mais d’une particularité métabolique qui peut entraîner un ictère discret lors du stress, du jeûne ou d’un épisode infectieux banal.
Ce syndrome est considéré comme sans gravité, ne nécessite aucun traitement, et représente une cause très courante de jaunisse intermittente en population générale.
Yeux jaunes : pourquoi la fausse croyance persiste-t-elle ?
Si l’idée continue de tourner, c’est qu’elle coche toutes les cases d’une rumeur qui rassure peu et inquiète beaucoup. Le cancer du pancréas, souvent perçu comme l’un des plus redoutables, nourrit naturellement une forme d’angoisse collective. Dès qu’un symptôme visible entre en scène, l’amalgame est vite fait.
Les réseaux sociaux n’aident pas à calmer le jeu. Leur logique favorise les messages rapides et percutants, qui oublient volontiers les nuances médicales. Résultat, un réflexe simpliste s’installe.
Quelques ingrédients suffisent à faire prospérer cette fausse croyance :
- un cancer très redouté, qui attire immédiatement l’attention ;
- des contenus courts qui transforment un mécanisme complexe en équation facile ;
- des messages de prévention parfois trop elliptiques pour être pleinement compris.
Dans cet environnement, la désinformation trouve un terrain idéal, surtout lorsqu’un symptôme aussi visible que l’ictère entre en ligne de mire.
À SAVOIR
Certains médicaments peuvent eux aussi provoquer un ictère, non pas en raison d’une maladie grave, mais parce qu’ils perturbent temporairement le foie ou l’écoulement de la bile. Certains antibiotiques, les anti-inflammatoires ou certains traitements utilisés dans les maladies cardiovasculaires peuvent être concernés.







