À 18 ans, on devient officiellement majeur. On peut voter, signer un contrat, conduire seul ou encore ouvrir un compte bancaire sans autorisation parentale. Pourtant, ce passage administratif ne dit pas tout. Beaucoup de jeunes adultes se sentent encore en construction, tandis que certaines personnes plus âgées continuent à avoir du mal à gérer leurs émotions ou à prendre des décisions de manière autonome.
Depuis plusieurs décennies, les psychologues s’intéressent justement à cette différence entre l’âge chronologique et la maturité psychologique. Car grandir ne consiste pas seulement à accumuler des années. Il s’agit aussi de développer progressivement certaines compétences émotionnelles, relationnelles et cognitives qui permettent de faire face aux aléas de la vie.
Être adulte, ce n’est pas seulement avoir un certain âge
Devenir adulte ne se résume pas à souffler un certain nombre de bougies. Les spécialistes distinguent généralement deux réalités. D’un côté, il y a l’adulte au sens juridique ou biologique, c’est-à-dire une personne majeure, dont le corps a achevé sa croissance et qui dispose de droits et de responsabilités reconnus par la loi. De l’autre, il existe l’adulte au sens psychologique, c’est-à-dire une personne qui a progressivement acquis une certaine autonomie, sait gérer ses émotions, prendre des décisions et assumer les conséquences de ses choix.
Cette différence est au cœur des travaux du psychologue américain Jeffrey Jensen Arnett, auteur du concept d’« emerging adulthood » (« âge adulte émergent »). Au début des années 2000, il observe que, dans de nombreux pays occidentaux, l’entrée dans l’âge adulte ne se fait plus aussi rapidement qu’autrefois. Les jeunes de 18 à 29 ans traversent souvent une période d’exploration où les études se prolongent, les premiers emplois se succèdent, les relations amoureuses évoluent et les projets de vie se construisent progressivement. Pour Jeffrey Jensen Arnett, cette période ne correspond plus tout à fait à l’adolescence, mais pas encore à un âge adulte pleinement installé. Autrement dit, devenir adulte est aujourd’hui moins un événement qu’un processus.
Mais alors, comment savoir si vous êtes vraiment devenu adulte mature ?
La maturité émotionnelle, un élément central
Lorsqu’on parle de maturité, il ne s’agit pas d’être sérieux en permanence ni de ne jamais commettre d’erreur. Les psychologues décrivent plutôt la maturité émotionnelle comme la capacité à reconnaître ses émotions, à les comprendre et à les réguler sans se laisser systématiquement déborder par elles. Les travaux de James Gross, professeur de psychologie à l’université Stanford et spécialiste de la régulation émotionnelle, montrent que les personnes capables d’identifier leurs émotions et d’adapter leurs réactions gèrent généralement mieux le stress et entretiennent des relations sociales plus satisfaisantes. Concrètement, cela signifie par exemple être capable de :
- reconnaître sa colère avant qu’elle n’explose ;
- accepter une frustration sans réagir impulsivement ;
- remettre en question son propre point de vue ;
- demander de l’aide lorsque cela est nécessaire.
La maturité ne consiste donc pas à ne plus ressentir d’émotions, mais à apprendre à vivre avec elles.
Savoir assumer ses responsabilités
Autre caractéristique souvent associée à l’âge adulte : la responsabilité. Cela ne signifie pas seulement payer ses factures ou respecter ses engagements professionnels. Il s’agit également d’accepter les conséquences de ses choix, sans systématiquement attribuer ses difficultés aux autres ou aux circonstances.
Selon les recherches en psychologie du développement, cette capacité repose notamment sur le développement des fonctions exécutives, c’est-à-dire l’ensemble des compétences qui permettent de planifier, d’anticiper, de prendre des décisions et de contrôler ses comportements. Ces fonctions continuent d’évoluer pendant une bonne partie de la vingtaine, en parallèle de la maturation du cortex préfrontal, une région du cerveau impliquée dans la prise de décision et le contrôle des impulsions.
L’autonomie ne veut pas dire tout faire seul
On imagine souvent qu’un adulte autonome est une personne capable de tout gérer seule, sans jamais demander d’aide. Pourtant, cette vision est réductrice. L’autonomie ne désigne pas l’indépendance absolue, mais la capacité à faire ses propres choix en accord avec ses valeurs, ses besoins et ses convictions. Demander conseil à un proche, accepter un coup de main ou s’appuyer sur son entourage dans une période difficile ne remet donc pas en cause cette autonomie. Au contraire, savoir reconnaître ses limites et solliciter de l’aide lorsque c’est nécessaire est souvent considéré comme un signe de maturité.
Cette idée est au cœur de la théorie de l’autodétermination, développée par les psychologues Edward Deci et Richard Ryan. Selon eux, le bien-être psychologique repose sur trois besoins fondamentaux :
- L’autonomie : se sentir libre de faire des choix qui correspondent à ses valeurs et à ses aspirations.
- Le sentiment de compétence : avoir le sentiment d’être capable d’agir efficacement et de relever les défis du quotidien.
- Le besoin de lien social : entretenir des relations de qualité, fondées sur le soutien, la confiance et le respect mutuel.
Autrement dit, être adulte ne signifie pas vivre isolé ni tout affronter seul. C’est être capable de prendre ses propres décisions tout en construisant des relations équilibrées, choisies plutôt que subies.
Accepter que l’on ne contrôle pas tout
La vie ne se déroule jamais exactement comme prévu. Une rupture, un licenciement, un échec ou un problème de santé peuvent bouleverser un équilibre construit parfois depuis des années. C’est justement dans ces moments que la maturité psychologique se révèle. Les personnes les plus matures ne sont pas celles qui contrôlent tout, mais celles qui savent distinguer ce qui dépend d’elles de ce qui leur échappe. Plutôt que de s’épuiser à vouloir tout maîtriser, elles apprennent à s’adapter, à revoir leurs priorités et à avancer malgré les obstacles.
Cette capacité est étroitement liée à la résilience, un concept largement étudié par le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik. Contrairement à une idée reçue, être résilient ne signifie pas rester fort en toutes circonstances ou ne jamais souffrir. Il s’agit plutôt de retrouver progressivement un équilibre après une épreuve, en mobilisant ses ressources personnelles, mais aussi le soutien de son entourage. Autrement dit, devenir adulte, c’est aussi accepter que l’incertitude fait partie de la vie et comprendre que l’on ne maîtrise pas toujours les événements… mais que l’on peut apprendre à mieux y répondre.
Peut-on continuer à grandir toute sa vie ?
Grandir ne s’arrête pas à l’entrée dans la vie active, au premier enfant ou à la retraite. À chaque étape de l’existence, nos expériences peuvent continuer à nous faire évoluer. Des traits de personnalité comme la stabilité émotionnelle, le sens des responsabilités ou la capacité à coopérer avec les autres continuent souvent de progresser au fil des années. Les difficultés traversées, les rencontres, les changements de vie ou encore les apprentissages participent à cette évolution.
Cette capacité à changer s’explique notamment par la neuroplasticité. Les neurosciences désignent ainsi l’aptitude du cerveau à remodeler ses connexions en fonction de ce que nous vivons, apprenons ou répétons. Si cette plasticité est particulièrement importante durant l’enfance, elle ne disparaît jamais complètement. Autrement dit, il n’est jamais « trop tard » pour gagner en maturité. Apprendre à mieux gérer ses émotions, à prendre du recul face aux difficultés, à communiquer plus sereinement ou à remettre en question certaines habitudes reste possible à tout âge. C’est d’ailleurs peut-être l’un des plus grands paradoxes de l’âge adulte : on ne cesse jamais vraiment de grandir.
Il n’existe pas un seul modèle d’adulte
Dans certaines cultures, devenir adulte est associé à la parentalité. Dans d’autres, c’est l’indépendance financière qui fait figure de référence. Pour d’autres encore, ce sont les responsabilités professionnelles ou l’engagement social qui symbolisent ce passage. Mais en réalité, il n’existe pas de cap universelle à partir duquel nous décrochons le diplôme d’adulte confirmé.
On peut vivre seul ou en famille, avoir des enfants ou non, changer de carrière à 40 ans ou reprendre des études à 60 ans sans être moins “adulte” qu’une autre personne. La maturité se mesure finalement moins à un statut social qu’à la manière dont chacun gère les défis du quotidien, prend soin de lui-même et des autres, assume ses choix et continue à évoluer. Grandir ne s’arrête donc probablement jamais.
À SAVOIR
Les personnes âgées se souviennent souvent davantage des émotions positives que des négatives. Ce phénomène, appelé « effet de positivité », a été mis en évidence par la psychologue américaine Laura L. Carstensen. Selon sa théorie de la sélectivité socio-émotionnelle, en avançant en âge, nous accordons progressivement plus d’importance aux expériences qui procurent du bien-être et avons davantage tendance à retenir les souvenirs positifs.




