
Relations qui tournent en rond, mauvaises habitudes qui collent à la peau, décisions que l’on regrette… Et si nos erreurs n’étaient pas vraiment des accidents ? Pourquoi avons-nous tendance à rejouer les mêmes scénarios ? Décryptage.
Quitter un emploi pour retomber sur le même type de poste, enchaîner des relations qui finissent de la même façon, ou replonger dans une habitude qu’on pensait derrière soi… Ça vous parle ? Sur le moment, on met souvent ça sur le compte d’un manque de volonté… Mais la réalité est toute autre.
Notre cerveau fonctionne beaucoup par automatismes. Il construit, au fil des expériences, des schémas comportementaux qu’il réutilise sans trop réfléchir. Comme l’a montré le psychologue Daniel Kahneman (2011), on privilégie spontanément les décisions rapides et familières, parce qu’elles demandent moins d’effort. Alors, même quand ces schémas ne nous réussissent pas, on a tendance à les répéter.
Mais pourquoi je refais toujours les mêmes erreurs ?
Le cerveau, amateur de raccourcis
Notre cerveau adore les automatismes. Et pour cause, ils lui permettent de fonctionner plus vite, avec moins d’effort. C’est ce que les scientifiques appellent les heuristiques, des raccourcis mentaux qui simplifient la prise de décision.
Selon les travaux du psychologue Daniel Kahneman, notamment dans ses recherches sur les systèmes de pensée, notre esprit oscille entre :
- un système rapide, intuitif et automatique
- un système lent, réfléchi et analytique
Mais le premier domine largement notre quotidien. On agit souvent par habitude, sans vraiment réévaluer la situation.
Ces automatismes sont utiles… jusqu’à ce qu’ils deviennent inadaptés. Continuer à faire confiance trop vite, éviter systématiquement le conflit, ou procrastiner… Autant de comportements qui peuvent devenir des erreurs répétées.
Des schémas ancrés dès l’enfance
La répétition ne sort pas de nulle part. Elle plonge souvent ses racines dans notre histoire personnelle.
En psychologie, on parle de schémas précoces inadaptés, un concept développé par Jeffrey Young. Il s’agit de croyances profondes construites dès l’enfance, à partir de nos expériences (familiales, affectives, sociales).
Par exemple :
- se sentir abandonné peut conduire à s’accrocher à des relations instables
- se croire “insuffisant” peut pousser à se saboter professionnellement
Ces schémas fonctionnent comme des filtres et influencent notre perception et nos choix, souvent à notre insu.
Refaire les mêmes erreurs pour comprendre… ou réparer
Cela peut sembler paradoxal, mais répéter une erreur peut aussi être une tentative, souvent inconsciente, de résoudre un problème.
La psychanalyse évoque le concept de compulsion de répétition, introduit par Sigmund Freud. Nous rejouons certaines situations difficiles dans l’espoir, cette fois, de les maîtriser ou de les “réparer”.
Par exemple, revivre des relations conflictuelles similaires, en espérant qu’elles se terminent différemment.
Même si cette approche est discutée aujourd’hui, notre cerveau cherche toujours à donner du sens à ce qu’il a vécu, et peut reproduire certaines situations pour tenter de les résoudre.
Comprendre ne suffit pas à changer
“Je sais que ce n’est pas bon pour moi… mais je recommence.” Cette phrase est familière à beaucoup et montre bien que la prise de conscience ne suffit pas toujours.
Les travaux en neurosciences, notamment ceux d’Ann Graybiel (MIT), montrent que les habitudes s’appuient en partie sur les ganglions de la base, des structures cérébrales impliquées dans l’apprentissage et l’automatisation des routines.
Autrement dit, une habitude bien installée devient presque automatique. La modifier demande :
- du temps
- de la répétition
- et souvent, un effort conscient important
C’est pourquoi changer de comportement peut être inconfortable parce qu’il va à l’encontre de circuits déjà “optimisés”.
Une question de récompense
Si l’on répète certains comportements, c’est aussi parce qu’ils apportent, au moins à court terme, une forme de bénéfice.
Le cerveau fonctionne avec un système de récompense, basé notamment sur la dopamine. Selon l’Inserm (2014), ce neurotransmetteur est impliqué dans la motivation et le plaisir.
Même une habitude négative peut être renforcée si elle procure :
- un soulagement immédiat (éviter une situation stressante)
- un plaisir temporaire (grignotage, procrastination)
Le cerveau retient alors le comportement comme “efficace”, même s’il est problématique à long terme.
La force du familier
Nous avons tendance à préférer ce que nous avons déjà vu, vécu ou expérimenté. En psychologie, on parle d’effet de simple exposition. Plus un individu est exposé à un stimulus (une personne, une situation, un environnement) plus il a de chances de le juger positivement. Un phénomène mis en évidence par le psychologue Robert Zajonc dès 1968.
Dans ses expériences, il montre que la répétition d’une exposition, même brève et sans interaction particulière, suffit à augmenter le sentiment de familiarité et, souvent, d’appréciation.
Dit autrement, le cerveau enregistre le familier comme moins risqué. Il demande moins d’effort de traitement et génère moins d’incertitude. À l’inverse, la nouveauté mobilise davantage de ressources cognitives et peut être perçue comme potentiellement menaçante.
Une situation inconfortable, voire objectivement négative, peut malgré tout être ressentie comme “gérable” simplement parce qu’elle est connue. Le cerveau sait à quoi s’attendre. Il anticipe.
Peut-on vraiment sortir de ce shéma de répétitions ?
Des approches thérapeutiques efficaces et encadrées
Concrètement, il existe des approches qui peuvent aider à sortir de ces schémas qui se répètent. Les plus connues, ce sont les thérapies cognitivo-comportementales, ou TCC.
Elles sont efficaces pour des troubles fréquents comme l’anxiété (phobies, anxiété généralisée), la dépression ou encore certaines addictions.
L’idée n’est pas seulement de comprendre pourquoi on en est arrivé là. Les TCC vont plus loin. Elles permettent de repérer très concrètement ce qui se joue, ce qui se déclenche automatiquement, et surtout de tester d’autres façons de réagir. Petit à petit, on sort du pilotage automatique pour installer de nouveaux réflexes, plus adaptés.
Comprendre ses automatismes pour mieux les modifier
Le point de départ, c’est d’aller regarder précisément ce qui se passe dans ces moments où “ça recommence”. Dans ces situations, il y a presque toujours un enchaînement automatique.
D’abord une pensée qui arrive toute seule, “ça ne va pas marcher”, “je vais me faire rejeter” ou “ce n’est pas si grave”. Cette pensée déclenche ensuite une émotion, comme de l’angoisse, de la peur ou parfois du soulagement. Et derrière, le comportement suit.
Et tant qu’on ne repère pas cette mécanique, elle se répète exactement de la même façon. L’idée, c’est donc d’apprendre à la voir au moment où elle se met en place, pour pouvoir, progressivement, ne plus réagir toujours pareil.
Le travail consiste justement à ralentir ce mécanisme pour le rendre visible. Concrètement, cela passe par :
- repérer ces pensées automatiques, celles qui arrivent sans filtre
- mettre le doigt sur les croyances plus profondes qui les alimentent, souvent installées depuis longtemps
- et comprendre comment tout ça influence, derrière, nos réactions
L’idée n’est pas juste de dire “ah oui, je fonctionne comme ça”. C’est de voir très clairement comment tout s’enchaîne. Une fois qu’il est identifié, on a déjà un peu plus de marge pour ne pas replonger automatiquement dans les mêmes schémas.
Tester de nouveaux comportements, concrètement
Une fois qu’on a compris ce qui se joue, il faut passer à la pratique. Parce que le vrai changement se fait sur le terrain, dans les situations du quotidien.
Il faut essayer autre chose, même si ça paraît inhabituel au début.
- Répondre différemment,
- prendre une autre décision,
- ne pas réagir comme d’habitude.
Pour sortir d’un schéma, il faut en construire un nouveau. Et ça passe forcément par la répétition. Les neurosciences parlent de plasticité cérébrale, c’est-à-dire la capacité du cerveau à se modifier avec l’expérience.
Au début, ça demande un effort. On doit y penser, se freiner, se forcer un peu. Et puis, avec le temps, ces nouvelles façons de faire deviennent plus simples, plus naturelles.
Accepter l’inconfort du changement
Même sans accompagnement, on peut déjà agir à son échelle. L’idée, ce n’est pas de tout changer d’un coup, mais de commencer à sortir du pilotage automatique dans certaines situations.
Ça peut passer par des choses simples :
- prendre un peu plus de temps avant de décider, surtout quand il y a un enjeu
- observer ses réactions sur le moment, sans chercher tout de suite à les corriger
- accepter de ressentir une part d’inconfort quand on fait autrement
C’est souvent ce dernier point qui bloque. Parce que changer, en pratique, c’est déroutant. On quitte ses habitudes, on ne sait pas trop où on va, et ça peut créer du stress ou de l’hésitation.
Mais c’est précisément à cet endroit que le changement devient possible. Si on évite cet inconfort, on retombe rapidement dans ses anciens réflexes.
À SAVOIR
Arrêter une habitude ne suffit pas toujours à la faire disparaître complètement. Les travaux de Ann Graybiel montrent que les circuits cérébraux qui la sous-tendent, notamment dans les ganglions de la base, peuvent persister dans le temps.







