
Fatigue, anxiété, perte de sens… Les arrêts maladie explosent en France, et la santé mentale s’impose désormais comme une cause majeure, notamment pour les arrêts longs. Mais, qu’est-ce qui, dans le travail d’aujourd’hui, fragilise autant les salariés ? Décryptage.
C’est une triste réalité. Depuis la crise sanitaire, les arrêts maladie ne cessent d’augmenter. Selon le Datascope 2026 d’AXA qui vient d’être publié, le nombre d’arrêts a progressé de 50 % depuis 2019, avec un taux d’absentéisme atteignant 4,8 % en 2025. Ce qui interpelle surtout, ce n’est pas seulement l’augmentation globale, mais la nature de ces arrêts.
Les arrêts de longue durée, ceux qui dépassent plusieurs semaines, voire plusieurs mois, représentent désormais plus des deux tiers des absences. Et dans ces arrêts prolongés, les troubles psychologiques occupent une place de plus en plus centrale.
Ce constat s’inscrit dans une tendance plus large. Selon Santé publique France (2022), les troubles anxieux et dépressifs ont fortement augmenté depuis la pandémie, notamment chez les actifs. De son côté, la Drees (2023) souligne une progression des épisodes dépressifs caractérisés dans la population adulte, avec des effets particulièrement marqués chez les personnes en emploi.
Donc, les arrêts maladie ne sont pas seulement plus nombreux, ils sont aussi plus longs, et plus souvent liés à une souffrance psychique.
Quand le travail devient facteur de fragilisation
Alors, que se passe-t-il dans le monde du travail ?
Les spécialistes parlent de risques psychosociaux (RPS). Ce terme regroupe plusieurs réalités : stress chronique, surcharge de travail, conflits, manque d’autonomie ou encore insécurité professionnelle.
Selon l’Anact (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail), ces risques émergent lorsque les exigences professionnelles dépassent les ressources dont disposent les salariés pour y faire face. Et ces situations semblent se multiplier.
Parmi les facteurs les plus souvent identifiés :
- L’intensification du travail : faire plus, plus vite, avec moins de moyens
- La perte de repères : transformations rapides, digitalisation, télétravail parfois mal encadré
- Le manque de reconnaissance : sentiment que l’effort fourni n’est pas valorisé
- La dilution du collectif : isolement, affaiblissement des liens entre collègues
- Les tensions managériales : objectifs flous, pression, manque de soutien
Selon Eurofound, près d’un salarié européen sur trois déclare être soumis à un stress lié au travail. Et en France, ce sont près de la moitié qui en souffre. Inquiétant !
Santé mentale : une frontière floue entre vie pro et vie perso
Le développement du télétravail, accéléré par la pandémie, a apporté plus de flexibilité. Mais il a aussi brouillé les limites. Répondre à ses mails le soir, travailler le week-end, ne plus vraiment “déconnecter”… ces pratiques se sont installées, parfois insidieusement.
Selon l’Insee, 45 % des salariés travaillent en dehors des horaires habituels, et plus d’un tiers restent joignables hors temps de travail. Cette hyperconnexion limite la récupération mentale. Or, selon l’OMS, l’exposition prolongée au travail, même à distance, augmente les risques de troubles psychiques.
Le cerveau, lui, ne fait pas la différence entre un stress “urgent” et un stress chronique. Et résultat la fatigue s’accumule… jusqu’à l’épuisement.
C’est là que des troubles comme le burn-out (épuisement professionnel) peuvent apparaître. Bien qu’il ne soit pas reconnu comme une maladie à part entière dans les classifications médicales, il est largement étudié. Selon l’OMS, il résulte d’un stress chronique au travail qui n’a pas été correctement géré.
Des arrêts longs, révélateurs d’un mal plus profond
Pourquoi les arrêts durent-ils plus longtemps aujourd’hui ?
Parce que les troubles psychiques ne se “réparent” pas comme une grippe ou une entorse. Ils s’installent souvent progressivement… et mettent du temps à se résorber.
Selon la Haute Autorité de Santé (HAS), un épisode dépressif caractérisé nécessite une prise en charge structurée, qui combine généralement un suivi médical, une psychothérapie, et parfois un traitement médicamenteux. Le traitement s’étale souvent sur plusieurs mois, y compris après amélioration des symptômes, pour éviter les rechutes.
Même logique pour les troubles anxieux ou l’épuisement professionnel. Ils impliquent des mécanismes biologiques et psychologiques complexes (fatigue intense, troubles du sommeil, altération de la concentration, perte d’élan) qui ne disparaissent pas en quelques jours de repos.
Une prise de conscience encore incomplète
Face à ces constats, les entreprises commencent à s’emparer du sujet. Programmes de prévention, cellules d’écoute, formations au management… les initiatives se multiplient. Mais leur efficacité reste variable.
Selon l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), la prévention des risques psychosociaux reste encore trop souvent centrée sur l’individu (gestion du stress, développement personnel), plutôt que sur l’organisation du travail elle-même.
Or, agir uniquement sur les salariés, sans modifier les conditions de travail, revient à traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes.
Une situation qui pourrait continuer à se dégrader
Les perspectives ne sont pas particulièrement rassurantes. Au contraire, plusieurs évolutions structurelles du monde du travail risquent d’entretenir, voire d’accentuer, la pression sur les salariés :
- Les transformations rapides des métiers (numérisation, intelligence artificielle)
- Les incertitudes économiques
- Le vieillissement de la population active
- Les attentes croissantes en matière de performance
Dans ce contexte, le travail devient un espace de tension, mais aussi d’attentes contradictoires : être performant, engagé, flexible… tout en préservant son équilibre personnel. Et ces mutations pourraient accentuer les inégalités face au travail et à la santé.
Avant l’arrêt de travail, des signaux faibles à ne pas ignorer
Les experts sont unanimes. L’arrêt maladie n’arrive jamais par hasard. Il est souvent précédé de signaux faibles, parfois discrets :
- Fatigue persistante
- Irritabilité
- Difficultés de concentration
- Perte de motivation
- Troubles du sommeil
Pris isolément, ces symptômes peuvent sembler anodins. Mais, selon la HAS, ces manifestations font partie des premiers signes de troubles psychiques comme la dépression ou les troubles anxieux, surtout lorsqu’ils durent dans le temps et commencent à impacter le quotidien, hors travail.
Le problème, c’est qu’ils sont souvent banalisés. Côté salariés, ils sont fréquemment attribués à une “mauvaise passe” ou à de la fatigue passagère. Côté entreprises, ils restent difficiles à repérer, car ils ne relèvent pas encore d’un arrêt formel.
Pourtant, agir tôt, en ajustant la charge de travail, en rétablissant du soutien managérial ou en recréant du collectif, permet de limiter la dégradation de la santé et donc d’éviter des arrêts longs. Une lente mais insidieuse descente aux enfers qu’il s’agit d’enrayer au plus vite… sous peine de se noyer.
À SAVOIR
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la dépression et les troubles anxieux représentent à eux seuls près de 12 milliards de journées de travail perdues chaque année dans le monde.







