Quand on parle de cancer, on pense au tabac, à l’alcool, à l’exposition au soleil ou encore à la génétique. Beaucoup moins aux infections. Pourtant, certains virus et certaines bactéries peuvent, lorsqu’ils persistent plusieurs années dans l’organisme, favoriser l’apparition d’une tumeur. Et le phénomène est loin d’être marginal.
Une nouvelle étude du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l’agence spécialisée de l’Organisation mondiale de la santé basée à Lyon, vient d’en mesurer l’ampleur. Publiée en septembre 2026 dans The Lancet Oncology, elle estime qu’environ 2,3 millions de nouveaux cancers diagnostiqués dans le monde en 2024 étaient attribuables à une infection. Soit près d’un cas sur huit !
Derrière ce lourd bilan se trouvent surtout quatre agents infectieux. La bactérie Helicobacter pylori, impliquée dans le cancer de l’estomac. Les papillomavirus humains (HPV), responsables notamment du cancer du col de l’utérus. Les virus des hépatites B et C, qui peuvent favoriser le cancer du foie. Une réalité d’autant plus importante qu’une partie de ces cancers peut être évitée grâce à la vaccination, au dépistage ou au traitement précoce de ces infections.
Cancer : quelles sont les infections en cause ?
Helicobacter pylori, première infection responsable de cancers
En première position se trouve la bactérie Helicobacter pylori, ou H. pylori. Elle serait à l’origine d’environ 760 000 nouveaux cancers en 2024, essentiellement des cancers de l’estomac. À elle seule, elle représente ainsi près de 4 % de l’ensemble des cancers diagnostiqués dans le monde. Cette bactérie colonise la muqueuse de l’estomac et l’infection est généralement acquise pendant l’enfance par contact avec la salive, les vomissures ou les selles d’une personne infectée. Elle peut ensuite s’y installer pendant plusieurs décennies, souvent sans faire le moindre bruit.
En France, 15 à 30 % de la population serait infectée par H. pylori. La proportion est inférieure à 20 % chez les moins de 30 ans, mais atteint environ une personne sur deux après 50 ou 60 ans. Dans la très grande majorité des cas, cela ne conduit pas à un cancer. Environ 1 % des personnes infectées développeront un adénocarcinome gastrique après plusieurs décennies. En restant durablement dans l’estomac, la bactérie peut provoquer une inflammation chronique qui, chez certaines personnes, entraîne progressivement des lésions susceptibles d’évoluer en cancer.
Heureusement, l’infection se traite. Une association d’antibiotiques et de médicaments contre l’acidité permet d’éliminer la bactérie dans 80 à 90 % des cas et de réduire le risque de cancer de l’estomac. Le dépistage n’est toutefois pas systématique en France. Il concerne surtout les personnes présentant certains facteurs de risque.
Les papillomavirus responsables d’environ 750 000 cancers
Juste derrière H. pylori arrivent les papillomavirus humains, plus connus sous leurs initiales HPV. Ils seraient responsables d’environ 750 000 nouveaux cancers dans le monde en 2024. Les HPV forment une grande famille de virus extrêmement répandus, principalement transmis lors des contacts sexuels. La plupart des infections disparaissent spontanément. Mais certaines infections persistantes par des HPV dits « à haut risque » peuvent, au fil des années, provoquer des modifications des cellules et conduire à un cancer.
Le plus connu est celui du col de l’utérus, dont les HPV constituent la cause nécessaire dans la quasi-totalité des cas. Mais ils ne concernent pas seulement les femmes, ni uniquement le col de l’utérus. Une infection persistante peut également être impliquée dans des cancers de l’anus, du vagin, de la vulve, du pénis ainsi que certains cancers de la sphère ORL. Et c’est précisément là que la prévention dispose d’une arme particulièrement efficace : la vaccination.
HPV : la vaccination progresse en France, mais reste insuffisante
En France, la vaccination contre les HPV est recommandée aux filles comme aux garçons. Elle vise à protéger les jeunes avant leur exposition aux virus et donc, à terme, à éviter une partie des cancers qu’ils peuvent provoquer. La couverture vaccinale progresse. Selon le bilan d’avril 2026 de Santé publique France, 61,6 % des filles de 15 ans avaient reçu au moins une dose de vaccin contre les HPV en 2025, contre 58,4 % un an plus tôt. Chez les garçons du même âge, la progression est encore plus nette puisque 46 % avaient reçu une première dose, contre 36,9 % en 2024.
La France reste toutefois encore loin de son objectif. La Stratégie décennale de lutte contre les cancers prévoit d’atteindre 80 % de couverture vaccinale à l’horizon 2030. Depuis 2023, la vaccination est notamment proposée directement au collège, afin d’en faciliter l’accès. La prévention du cancer du col ne repose d’ailleurs pas uniquement sur le vaccin. Le dépistage reste indispensable, y compris chez les femmes vaccinées. En effet, la vaccination ne protège pas contre tous les HPV susceptibles de provoquer un cancer.
Hépatites B et C : quand une infection chronique abîme le foie
Autre famille d’infections particulièrement surveillée : les hépatites virales. Le virus de l’hépatite B (VHB) aurait été responsable d’environ 360 000 nouveaux cancers dans le monde en 2024, essentiellement des cancers du foie. Le virus de l’hépatite C (VHC) serait, lui, associé à environ 160 000 cas.
Là encore, le cancer n’apparaît pas juste après l’infection. C’est la persistance du virus pendant des années qui pose problème. Une hépatite chronique peut progressivement endommager le foie. Il peut aussi favoriser une cirrhose puis, chez certains patients, un carcinome hépatocellulaire, la principale forme de cancer primitif du foie. Les moyens de prévention diffèrent selon le virus. Un vaccin existe contre l’hépatite B, mais pas contre l’hépatite C. Cette dernière peut en revanche aujourd’hui être guérie dans la grande majorité des cas grâce aux antiviraux à action directe.
D’autres microbes peuvent aussi favoriser un cancer
L’étude du CIRC estime notamment qu’environ 260 000 cancers diagnostiqués en 2024 étaient attribuables au virus d’Epstein-Barr (EBV). Ce virus extrêmement répandu, notamment connu pour provoquer la mononucléose infectieuse, est associé à certains lymphomes, à des cancers du nasopharynx et à une partie des cancers gastriques.
Au total, le CIRC a identifié au fil de ses travaux 13 agents infectieux cancérogènes pour l’être humain, associés à une quarantaine de types ou sous-types de cancers. Virus, bactéries et même certains parasites peuvent être concernés.
Les mécanismes sont différents d’un microbe à l’autre. Certains entretiennent une inflammation chronique, d’autres perturbent directement le fonctionnement des cellules ou favorisent leur multiplication. Certains peuvent aussi profiter d’un affaiblissement du système immunitaire. Mais dans tous les cas, il s’agit généralement d’un processus lent, qui se construit sur plusieurs années.
Être infecté ne signifie pas que l’on aura un cancer
Attention, seule une fraction des personnes infectées par ces virus ou bactéries développeront un cancer. C’est surtout la persistance de l’infection pendant plusieurs années qui augmente le risque, en favorisant une inflammation chronique ou des modifications des cellules.
D’autres facteurs peuvent également entrer en jeu, notamment l’âge, le système immunitaire, la génétique, le tabac ou l’alcool. Ainsi, une infection par un HPV disparaît spontanément dans la majorité des cas . Quant à H. pylori, il peut rester présent dans l’estomac pendant des décennies sans provoquer de cancer. Le risque dépend donc à la fois de l’agent infectieux, de la durée de l’infection et de facteurs propres à chaque personne.
Tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne
Le poids de ces cancers varie fortement d’un pays à l’autre. Dans certaines régions d’Asie et d’Afrique subsaharienne, plus d’un cancer sur quatre est associé à une infection, selon les travaux du CIRC. En Europe, cette proportion est nettement plus faible. Une récente étude estime qu’environ 5 % des cancers diagnostiqués dans l’Union européenne en 2022 étaient attribuables aux principales infections cancérogènes, notamment H. pylori, les HPV et les hépatites B et C.
Ces différences tiennent notamment à la circulation plus ou moins importante de ces infections selon les régions. Mais aussi à l’accès à la vaccination, au dépistage et aux traitements. Autant de moyens qui permettent d’éviter l’infection, de l’éliminer ou de limiter son évolution vers un cancer.
Des cancers sur lesquels il est possible d’agir
Une partie de ces cancers pourrait être évitée avec des moyens que l’on connaît déjà. La vaccination protège contre les HPV et l’hépatite B, tandis que certaines infections comme H. pylori ou l’hépatite C peuvent être dépistées puis traitées avant qu’elles ne provoquent des dommages durables.
Pour les HPV, la prévention passe aussi par le dépistage du cancer du col de l’utérus. Celui-ci permet de repérer une infection persistante ou des lésions précancéreuses et, si nécessaire, d’intervenir avant qu’un cancer ne se développe. L’enjeu est donc d’agir suffisamment tôt. Car entre l’infection et l’apparition éventuelle d’un cancer, plusieurs années, voire plusieurs décennies, peuvent s’écouler. Un délai qui laisse justement une fenêtre importante pour prévenir la maladie.
À SAVOIR
Même certains vers parasites peuvent provoquer un cancer. Le CIRC classe Schistosoma haematobium, responsable de la bilharziose urinaire, parmi les agents cancérogènes certains pour l’être humain. Contracté au contact d’eau douce contaminée dans certaines régions du monde, ce parasite peut provoquer une inflammation chronique de la vessie et, des années plus tard, favoriser un cancer de cet organe.




