Les vaccins contre le cancer ne relèvent plus seulement de la médecine du futur. Plusieurs sont aujourd’hui testés chez l’humain et l’ARN messager ouvre de nouvelles perspectives pour apprendre au système immunitaire à reconnaître et à combattre les cellules cancéreuses. Il ne s’agit toutefois pas d’un vaccin universel contre « le cancer », mais de stratégies adaptées à certains types de tumeurs, parfois même fabriquées sur mesure pour chaque patient.
Une étape importante a été franchie le 19 août 2026. Moderna et MSD ont annoncé des résultats positifs pour leur essai international de phase 3 INTerpath-001, qui évalue un vaccin personnalisé à ARNm chez des patients dont un mélanome à haut risque a été retiré chirurgicalement. Associé au pembrolizumab, une immunothérapie déjà utilisée contre plusieurs cancers, ce traitement doit aider les défenses immunitaires à repérer et éliminer les cellules cancéreuses qui pourraient subsister après l’opération et provoquer une récidive.
Selon l’Institut national du cancer, 1 089 patients participent à cet essai dans le monde, avec neuf centres investigateurs en France, notamment au CHU de Nice, à l’hôpital Lyon Sud, à l’hôpital Saint-Louis à Paris et à Gustave Roussy. La recherche française regarde déjà plus loin. Des équipes de l’Inserm travaillent désormais sur une autre stratégie, encore expérimentale, qui vise cette fois à préparer le système immunitaire à agir avant même l’apparition de certains cancers.
Un « vaccin contre le cancer », de quoi parle-t-on exactement ?
Un « vaccin contre le cancer » qui n’a rien d’un vaccin classique
Les vaccins anticancéreux actuellement développés contre le mélanome ne sont pas des vaccins au sens classique du terme. Ils ne sont pas administrés à des personnes en bonne santé pour les empêcher de développer un cancer, comme un vaccin contre la rougeole prévient une infection.
Il s’agit de vaccins thérapeutiques, utilisés chez des patients qui ont déjà développé un cancer. Dans le cas du mélanome, la tumeur est d’abord retirée chirurgicalement. Le traitement vise ensuite à apprendre au système immunitaire à reconnaître certaines caractéristiques propres aux cellules cancéreuses afin qu’il puisse repérer et éliminer celles qui auraient subsisté après l’opération. L’objectif n’est donc pas de devenir « immunisé contre le cancer », mais de réduire le risque de récidive d’une tumeur déjà diagnostiquée et traitée.
Il existe toutefois de véritables vaccinations préventives capables d’éviter certains cancers de manière indirecte. C’est notamment le cas du vaccin contre les papillomavirus humains (HPV), qui protège contre des infections pouvant être à l’origine de plusieurs cancers, dont ceux du col de l’utérus, de l’anus et certains cancers ORL.
Un traitement fabriqué sur mesure pour chaque patient
La particularité de V940 tient à sa personnalisation. Après l’opération, un échantillon de la tumeur du patient est analysé afin d’identifier ses mutations et les néoantigènes qu’elles peuvent produire. Ces molécules, spécifiques des cellules cancéreuses, constituent autant de cibles potentielles pour le système immunitaire. À partir de cette véritable carte d’identité de la tumeur, les chercheurs sélectionnent jusqu’à 34 néoantigènes et fabriquent un traitement à ARNm propre à chaque patient, selon les travaux publiés en 2024 dans Cancer Discovery.
Une fois injecté, l’ARN messager transmet temporairement à l’organisme les instructions nécessaires pour présenter ces cibles au système immunitaire. Les lymphocytes T sont alors entraînés à reconnaître les cellules qui les portent et à les attaquer si elles sont encore présentes. V940 fonctionne donc comme un signalement sur mesure de la tumeur transmis aux défenses immunitaires. Et puisque les mutations diffèrent d’un cancer et d’un patient à l’autre, le traitement est lui aussi personnalisé.
Mélanome : le vaccin à ARNm franchit un cap décisif
Des premiers résultats particulièrement encourageants
En France, 17 922 nouveaux cas de mélanome cutané étaient estimés en 2023, contre 7 510 en 1990, selon l’Institut national du cancer. Une première étape importante a été franchie avec l’essai KEYNOTE-942, mené auprès de 157 patients atteints d’un mélanome à haut risque, dont la tumeur avait été entièrement retirée par chirurgie. Parmi eux, 107 ont reçu V940 associé au pembrolizumab, une immunothérapie, tandis que 50 ont reçu le pembrolizumab seul. Ces premiers résultats avaient déjà placé le vaccin personnalisé à ARNm contre le mélanome parmi les pistes les plus prometteuses de l’immunothérapie anticancéreuse.
L’intérêt de cette association repose sur deux mécanismes complémentaires. V940 cible les néoantigènes propres à la tumeur de chaque patient, tandis que le pembrolizumab aide le système immunitaire à mieux combattre les cellules cancéreuses. Après environ trois ans de suivi, les résultats ont confirmé l’intérêt de cette stratégie. Une récidive ou un décès est survenu chez 23,4 % des patients ayant reçu V940 avec le pembrolizumab, contre 44 % de ceux traités par pembrolizumab seul. L’association a ainsi permis de réduire de 49 % le risque relatif de récidive ou de décès.
À deux ans et demi, 74,8 % des patients ayant reçu les deux traitements étaient toujours sans récidive, contre 55,6 % avec le pembrolizumab seul. Des résultats suffisamment encourageants pour passer à l’étape supérieure avec un essai de phase 3 mené à beaucoup plus grande échelle.
En 2026, la phase 3 franchit à son tour une étape majeure
Les résultats obtenus à plus petite échelle sont désormais testés auprès de plus d’un millier de patients dans l’essai international de phase 3 INTerpath-001. Tous ont été traités pour un mélanome cutané à haut risque entièrement retiré par chirurgie. L’étude compare l’association de V940 et du pembrolizumab au pembrolizumab administré avec un placebo. Le 19 août 2026, Moderna et MSD ont annoncé que l’essai avait atteint son objectif principal. Les patients ayant reçu le vaccin personnalisé à ARNm ont présenté une amélioration significative de la survie sans récidive, mais aussi de la survie sans métastase à distance, par rapport à ceux ayant reçu le pembrolizumab seul.
Il s’agit d’une étape majeure pour V940 et plus largement pour les traitements anticancéreux personnalisés à ARNm, puisqu’ils franchissent pour la première fois le cap d’un vaste essai de phase 3 avec des résultats positifs. Une inconnue importante demeure toutefois. Les résultats détaillés n’ont pas encore été rendus publics. Moderna et MSD n’ont notamment pas communiqué l’ampleur exacte de la réduction du risque de récidive ou de métastases observée dans cette phase 3. Les données complètes doivent être présentées lors d’un prochain congrès médical. Ces premiers résultats renforcent donc les espoirs autour de V940, mais il faudra attendre leur présentation complète pour mesurer précisément le bénéfice apporté aux patients.
L’ARNm ne s’arrête pas au mélanome
Le mélanome n’est qu’un premier terrain d’application. V940 est désormais évalué dans plusieurs autres cancers, notamment le cancer bronchique non à petites cellules, le cancer du rein et le cancer de la vessie. Le principe reste le même. La tumeur de chaque patient est analysée pour identifier ses néoantigènes, puis un traitement à ARNm personnalisé est fabriqué afin de diriger la réponse immunitaire contre les cellules cancéreuses qui présentent ces cibles.
Cette approche sur mesure constitue aussi l’un de ses principaux défis. Là où un médicament classique peut être produit à grande échelle puis administré à de nombreux patients, V940 doit être conçu individuellement à partir de chaque tumeur. Analyse génétique, sélection des cibles, fabrication puis administration doivent donc être réalisées pour chaque malade, ce qui rend le processus plus complexe qu’un traitement standard.
En France, des chercheurs veulent aller encore plus loin
Plutôt que d’intervenir après l’apparition d’un cancer pour éviter sa récidive, des chercheurs français travaillent sur une stratégie beaucoup plus précoce. Le projet DARVAC ambitionne de développer une vaccination capable d’agir avant même la formation de certaines tumeurs. Financé à hauteur de 2,9 millions d’euros dans le cadre du programme Impact Santé, il rassemble plusieurs équipes de l’Inserm, des universités et des CHU français.
La recherche cible notamment les cancers qui ne sont pas provoqués par une infection, contrairement à certains cancers liés aux papillomavirus humains. L’enjeu est d’identifier suffisamment tôt les transformations caractéristiques des cellules précancéreuses pour en faire de nouvelles cibles vaccinales.
Vacciner avant même l’apparition d’une tumeur ?
Pour trouver ces cibles, DARVAC explore notamment les ARN non codants, des molécules issues de régions du génome qui ne produisent pas directement de protéines. Certains semblent intervenir très tôt dans les mécanismes associés au développement du cancer colorectal et pourraient donc permettre de repérer les cellules en cours de transformation.
À terme, une telle vaccination pourrait être destinée à des personnes présentant un risque élevé de développer certains cancers, avec l’objectif d’empêcher la maladie de s’installer. Cette piste reste toutefois au stade de la recherche. DARVAC doit encore identifier les cibles pertinentes et démontrer qu’elles peuvent déclencher une réponse immunitaire préventive efficace avant d’envisager des essais chez l’être humain.
Alors, bientôt un vaccin contre « le cancer » ?
Probablement pas sous cette forme. Et certainement pas un seul. Avec 433 136 nouveaux cas estimés en France en 2023, le mot « cancer » recouvre en réalité une multitude de maladies différentes, avec des mutations, des facteurs de risque et des mécanismes biologiques très variés. L’avenir pourrait donc davantage ressembler à une famille de vaccins anticancéreux : certains préventifs contre des virus cancérigènes, comme ceux contre les HPV ou l’hépatite B ; certains personnalisés pour empêcher la récidive d’une tumeur déjà traitée ; et peut-être, à plus long terme, d’autres destinés aux personnes présentant un risque élevé afin de stopper certains cancers avant leur apparition.
Il reste désormais à connaître les résultats complets, leur ampleur exacte, leur tolérance à grande échelle et, surtout, leur capacité éventuelle à améliorer la survie des patients sur le long terme. La seringue anticancer universelle n’est donc pas pour demain. Mais pour la première fois, certaines de ses cousines beaucoup plus sophistiquées commencent sérieusement à sortir du laboratoire.
À SAVOIR
Le principe des vaccins anticancer ne date pas de l’ARNm. Dès 1891, le chirurgien américain William Coley avait observé des régressions tumorales après avoir provoqué une réponse immunitaire à l’aide de bactéries. Ses travaux sont aujourd’hui considérés comme l’un des premiers jalons de l’immunothérapie contre le cancer.




