
Selon une étude britannique, près d’un jeune sur deux au Royaume-Uni préférerait grandir dans un monde sans internet. Ce constat, à la fois déroutant et révélateur, traduit un ras-le-bol face à l’hyperconnexion. En France, les signaux vont dans le même sens : fatigue, anxiété, troubles du sommeil… Derrière les écrans, c’est tout un pan de la santé mentale des 15-25 ans qui vacille. Le « digital burn-out », ou épuisement numérique, s’impose peu à peu comme un symptôme de notre époque.
Selon le British Standards Institution (BSI), 46 % des jeunes âgés de 16 à 21 ans déclarent qu’ils préféreraient être jeunes dans un monde sans internet. Mieux encore, la moitié d’entre eux se disent favorables à un couvre-feu numérique après 22 heures, et près de 70 % affirment se sentir plus mal après avoir passé du temps sur les réseaux sociaux.
Ce chiffre a de quoi faire réfléchir. Les générations Z et Alpha, souvent décrites comme « nées avec un smartphone en main », semblent désormais chercher à reprendre le contrôle. Une génération saturée de notifications, fatiguée du « trop plein » numérique, et parfois en quête d’un retour au réel.
En France, une jeunesse connectée… jusqu’à l’épuisement
Si aucune étude française ne pose la question de façon aussi directe, les chiffres parlent d’eux-mêmes. D’après l’Insee, plus d’un jeune sur deux âgé de 18 à 24 ans passe plus de quatre heures par jour devant un écran hors temps d’étude ou de travail, et près d’un tiers dépasse les six heures quotidiennes selon l’Insee.
29,6 % des 18-24 ans consultent les réseaux sociaux plusieurs fois par heure. Une cadence qui ne laisse guère de répit au cerveau. Et cela se ressent. Selon une autre étude de l’Insee publiée en 2023, 57 % des internautes de moins de 20 ans déclarent ressentir au moins un effet néfaste lié à l’usage des écrans, contre 34 % pour l’ensemble de la population.
Les effets psychiques et physiques s’accumulent :
- fatigue,
- irritabilité,
- baisse de concentration,
- troubles du sommeil.
L’Observatoire régional de santé (ORS) d’Île-de-France notait déjà en 2020 qu’un adolescent sur deux présente au moins un trouble du sommeil et qu’un sur cinq dort moins de sept heures par nuit, alors qu’il leur en faudrait entre huit et dix.
Difficile, dans ces conditions, d’être reposé, attentif, ou simplement bien dans sa peau. La fatigue s’installe, la lassitude aussi.
Hyperconnexion : comment expliquer ce mal du siècle ?
Le “burn-out numérique”, un épuisement bien réel
Le « digital burn-out », ou « épuisement numérique », n’est pas encore un diagnostic médical officiel. C’est une expression qui s’impose dans le langage courant pour décrire une fatigue psychique, émotionnelle et cognitive liée à une surexposition aux écrans.
Chez les jeunes, ce phénomène s’explique par plusieurs facteurs bien identifiés :
- La surcharge cognitive : le cerveau est constamment sollicité. Entre messages, stories, vidéos, notifications et multitâches, il ne se repose jamais.
- La comparaison sociale permanente : sur les réseaux, les autres semblent toujours mieux réussir, mieux vivre, mieux paraître. Une spirale qui mine l’estime de soi.
- La perte de contrôle : les algorithmes captent l’attention, le scroll infini remplace le simple zapping. On se connecte “juste pour 5 minutes”, et on y reste une heure.
- Le manque de sommeil : la lumière bleue, les notifications tardives, les échanges nocturnes… Le rythme biologique se dérègle.
Ces mécanismes sont désormais bien documentés. Le ministère de la Santé rappelle régulièrement les risques liés à l’exposition excessive aux écrans : troubles du sommeil, baisse de l’attention, isolement social, anxiété et sédentarité.
Le constat est d’autant plus préoccupant que le numérique est partout : études, travail, loisirs, vie sociale. Difficile de “débrancher” sans se couper du reste.
Un mal qui ronge le moral
Ce qui inquiète les spécialistes, c’est la progression du mal-être mental chez les jeunes. Toujours selon l’Insee, les jeunes femmes de 18-24 ans qui se connectent aux réseaux sociaux plusieurs fois par heure sont deux fois plus nombreuses à présenter un syndrome dépressif que la moyenne de leur tranche d’âge selon l’Insee.
Un lien de cause à effet ? Pas forcément, mais une corrélation forte. Les réseaux peuvent amplifier la comparaison, la peur de manquer, ou ce qu’on appelle le FOMO (Fear Of Missing Out, ou peur de rater quelque chose). À force de tout vouloir suivre, beaucoup finissent par se sentir dépassés.
Et le phénomène ne s’arrête pas là. 72 % des 15-25 ans estiment entretenir une relation “toxique” avec leur téléphone, selon une enquête menée pour la Fondation d’entreprise Ramsay Santé. Une toxicité parfois douce, insidieuse, on ne peut pas s’en passer, mais on n’en tire plus vraiment de plaisir.
Digital burn-out : la nouvelle génération veut changer de cap
Quand la vérité scientifique ne suffit plus à convaincre
Les autorités de santé, les chercheurs, les associations de prévention répètent les mêmes recommandations depuis des années :
- éviter les écrans une heure avant le coucher,
- limiter leur usage chez les plus jeunes,
- encourager les activités sans écran,
- préserver des moments “déconnectés”.
Mais dans les faits, ces messages peinent à passer. D’abord parce qu’ils s’adressent souvent à la raison alors que le numérique joue sur l’émotion et l’instantanéité. Ensuite parce que les réseaux sociaux sont devenus le lieu principal de sociabilité des jeunes. Alors , s’en éloigner revient parfois à s’exclure. Enfin, parce que les plateformes sont pensées pour retenir l’attention : plus on scrolle, plus on reste.
Résultat, même quand les jeunes savent que trop d’écran nuit à leur sommeil ou à leur moral, la connaissance ne suffit plus à changer le comportement. Un peu comme la prévention du tabac sur les paquets de cigarette. La vérité scientifique existe, mais elle se heurte à la puissance des habitudes, des émotions, et à l’économie de l’attention.
En quête de sens et de déconnexion
Les jeunes expriment un besoin croissant de répit numérique, de respiration. Les mouvements de “digital detox” se multiplient : séjours sans connexion, challenges de déconnexion, journées “sans téléphone”.
Certaines écoles ou universités expérimentent des “zones sans écran”, et plusieurs campagnes publiques incitent à des pauses numériques régulières. Le rapport remis à l’Élysée en 2024 sur “Enfants et écrans” allait dans le même sens, appelant à repenser la place du numérique dans la vie des plus jeunes.
Le message n’est pas de diaboliser la technologie, mais de réapprendre à l’utiliser avec mesure. De reprendre la main.
Hyperconnexion : un enjeu de santé publique
L’hyperconnexion n’est plus seulement une question de génération ou de mode de vie : c’est un enjeu de santé publique. Le manque de sommeil, la sédentarité et la fatigue cognitive touchent de plus en plus d’adolescents et de jeunes adultes. Le risque ? Voir s’installer une forme d’épuisement silencieux, qui sape la motivation, la créativité et le bien-être.
Face à ce constat, les experts appellent à une approche globale : éducation au numérique dès le plus jeune âge, accompagnement des parents, conception d’applications moins addictives, promotion de la santé mentale à l’école.
La solution ne viendra pas seulement de la science, mais aussi d’un changement culturel : apprendre à vivre avec le numérique sans s’y dissoudre.
À SAVOIR
Une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publiée en septembre 2024 indique que l’usage problématique des médias sociaux a augmenté chez les adolescents européens, passant de 7 % en 2018 à 11 % en 2022.







