« Attention au processus long et insidieux du burn-out »

le 21 septembre 2026 à 10h39
Une femme victime de burn out.
Le burn out, un phénomène de société qui inquiète dans les entreprises. © Depositphotos
Considéré comme le nouveau « mal du siècle » en entreprise, le burn-out concernerait aujourd’hui un Français sur neuf. Une aggravation de la santé mentale accélérée par la crise sanitaire Covid et une course effrénée à la rentabilité. Quels sont les mécanismes du burn-out ? Les symptômes qui doivent alerter ? Comment réagir en cas d’épuisement professionnel ? Les réponses du Dr Didier Léchémia, éminent médecin lyonnais, expert du burn-out.
Sommaire

Qu’est-ce que le burn-out ?

Il y a de nombreuses définitions du burn-out mais celle de la Haute Autorité de Santé est particulièrement intéressante car, en seulement 2 phrases, elle définit le burn-out, et évoque ses causes et ses risques.

Pour la HAS le burn-out est “un syndrome d’épuisement physique, émotionnel et mental qui résulte d’un investissement prolongé dans des situations de travail exigeantes sur le plan émotionnel“.

Cette première phrase rappelle que le burn-out touche aussi bien le physique que le psychique de l’individu et qu’il faut du temps pour faire un burn-out (entre 3 et 6 mois). On peut lui reprocher de restreindre les causes aux causes professionnelles alors qu’un burn-out domestique, parental, conjugal est aussi possible. On peut aussi regretter qu’elle ne fasse mention que des causes émotionnelles alors qu’une surcharge physique, par exemple par des horaires de travail très lourds, peut aussi conduire au burn-out.

La HAS définit aussi le burn-out comme une “spirale dangereuse pouvant conduire au basculement dans la dépression ou maladie somatique et à la désinsertion socio-professionnelle mais aussi familiale”. Cette seconde phrase est importante car elle dit que le burn-out est un processus qui évolue par phases de sévérité croissante et non un phénomène on-off. Elle montre aussi la gravité potentielle de ce syndrome.

Quels sont les symptômes, les signes qui doivent alerter ?

Malheureusement, il n’y a pas de symptômes spécifiques du burn-out qui permettraient au médecin d’être certain immédiatement du diagnostic.

Dr Didier Léchémia
Le DR Didier Léchémia.

Les symptômes du burn-out sont ceux que l’on constate dans les états de stress. Il y a en a 132 répertoriés mais certains sont plus fréquents que d’autres comme la fatigue, les troubles du sommeil, des signes physiques divers comme des palpitations des troubles digestifs ou des douleurs musculosquelettiques.

Au niveau émotionnel, la victime de burn-out devient anxieuse, émotive, triste ou inversement vide de toute émotion. Son comportement change : elle se replie sur elle et s’isole de ses collègues et de sa famille. Elle devient irritable voire agressive. Elle ne s’investit plus dans son travail ou dans les activités sociales ou domestiques. Elle doute de ses capacités professionnelles et même de ses qualités humaines. Il n’est pas rare d’entendre des patients se plaindre d’être « mauvais en tout » : mauvais parent, mauvais conjoint, mauvais enfant.

Enfin les symptômes cognitifs sont souvent présents et traduisent une certaine gravité du tableau clinique : diminution de l’attention, de la concentration, de la mémoire et des fonctions exécutives.

Il y a deux notions importantes à garder à l’esprit. La première est que ces symptômes constituent ce que l’on appelle une « rupture avec l’état antérieur ». Autrement dit, le patient ne les avait pratiquement jamais ressentis auparavant.

La seconde est qu’il faut toujours faire le parallèle entre les symptômes constatés et la situation vécue par la personne. Le contexte est fondamental car, comme l’écrivait déjà le psychiatre Claude Veil en 1959, l’épuisement professionnel est le fruit de la rencontre entre un individu et une situation.

Y a-t-il des méthodes, des outils pour dépister en amont l’épuisement professionnel ?

Il y a des tests qui permettent d’évaluer l’état d’épuisement d’un individu. Le plus connu est le MBI (Maslach Burnout Inventory) qui existe depuis les années 80 et que l’on doit à Christin Maslach, psychologue américaine et pionnière de la recherche sur le burn-out. Il permet de mesurer séparément les 3 composantes du burn-out d’origine professionnelle : l’épuisement, la dépersonnalisation et le faible accomplissement personnel.

Plus récent, le BAT (Burnout Assessment Tool) créé en 2020 permet de faire la part des choses entre les burnouts professionnel et domestique.

Sur un plan pratique, vous pouvez craindre un burn-out :

  • quand vous passez votre temps à dire : je n’y arriverai pas, je m’en fiche et je suis nul ;
  • quand lorsque vous arrivez au travail vous avez l’impression de monter sur un ring de boxe ;
  • quand vous avez le sentiment que si vous vous arrêtez de travailler, vous n’aurez jamais la force de retravailler ;
  • quand vous êtes toujours fatigué (même après une semaine de vacances), que vous n’avez plus aucun plaisir à travailler et que vous ne pouvez pas commencer votre journée sans avoir pris 3 ou 4 cafés ;
  • quand vous êtes victime de ce que j’appelle la « malédiction du week-end ». Vous avez travaillé à fond toute la semaine. Vous attendez le week-end avec impatience pour aller faire du sport, faire du shopping, voir des amis. Mais quand le week-end arrive, vous ne faites rien de ce que vous aviez prévu de faire et vous le passez à dormir tellement vous êtes fatigué 

Constatez-vous une réelle augmentation du nombre de cas de burn-out dans les entreprises ?

Depuis 2020, on observe en France une aggravation très nette du burn-out. La crise sanitaire du COVID a joué un rôle d’accélérateur : télétravail brutal, isolement, surcharge, perte de repères, tensions dans les organisations.  Le burn-out sévère, qui concernait environ 8 % des salariés au début de la crise, a atteint un pic autour de 13 % en 2022. Depuis, les chiffres se sont un peu tassés, mais ils restent très élevés : en 2026, on reste autour de 11 % de burn-out sévère, soit environ un salarié sur neuf. Autrement dit, la crise est passée, mais ses effets sur la santé mentale au travail se sont installés durablement.

La politique de ressources humaines des grandes entreprises est-elle en cause avec une quête de la rentabilité exacerbée ?

Le problème n’est pas la recherche d’une rentabilité exacerbée mais l’existence d’un déséquilibre durable entre les exigences imposées au salarié pour obtenir cette rentabilité et les ressources dont il dispose pour y faire face.

Cela étant dit, certaines politiques de ressources humaines peuvent clairement favoriser ce déséquilibre : recherche permanente et déraisonnable de gains de productivité, réduction des effectifs, objectifs toujours plus ambitieux, transformations organisationnelles incessantes, intensification du travail ou encore perte d’autonomie. Lorsque la rentabilité devient le seul indicateur de performance, le risque est d’oublier que la première richesse d’une entreprise reste le capital humain.

Quand il y a respect entre les contraintes du travail et les ressources proposées, les études montrent un gain de productivité de 31%, une créativité augmentée de 55 % et une baisse des arrêts de travail de 50%. Les entreprises qui obtiennent les meilleurs résultats sur le long terme sont celles qui parviennent à concilier performance économique et santé de leurs collaborateurs. Prévenir le burn-out n’est pas un frein à la performance ; c’est une condition de sa durabilité. L’obsession d’une entreprise devrait être de « performer aujourd’hui sans hypothéquer demain ».

Le télétravail a-t-il favorisé l’augmentation du burn-out avec un entre vie privée et vie professionnelle ?

Le télétravail a incontestablement apporté des avantages : moins de temps perdu dans les transports, une plus grande souplesse d’organisation et, pour beaucoup, une meilleure qualité de vie. Mais lorsqu’il devient trop fréquent ou insuffisamment encadré, il peut aussi fragiliser la santé mentale. Les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle s’estompent, le droit à la déconnexion est plus difficile à respecter et le sentiment d’isolement peut s’installer.

À cela s’ajoute le phénomène de blur-out, c’est-à-dire l’effacement progressif des limites entre le travail et la vie privée. On ne sait plus vraiment quand la journée commence ni quand elle s’arrête. Cette disponibilité permanente favorise la fatigue chronique, l’épuisement psychique et peut, chez certaines personnes, constituer un terrain propice au burn-out. Le télétravail est donc un formidable outil, à condition qu’il reste un mode d’organisation choisi, équilibré et accompagné de règles claires.

Quels sont les autres pathologies dépressives en entreprise ?

Le burn-out n’est pas la seule souffrance psychique que l’on rencontre dans le monde du travail. On observe également des épisodes dépressifs, des troubles anxieux, des troubles de l’adaptation, mais aussi des états de stress post-traumatique après un harcèlement, une agression ou un événement particulièrement traumatisant.

À côté de ces pathologies reconnues, sont apparus des syndromes plus spécifiques à l’évolution du travail moderne, comme le bore-out, lié à un manque chronique d’activité ou de stimulation, et le brown-out, qui traduit une perte de sens des missions confiées. Ces différentes formes de souffrance ont chacune leurs particularités, mais elles ont un point commun : elles témoignent d’un déséquilibre durable entre les exigences du travail et les ressources psychologiques de la personne. Elles nous rappellent surtout que la santé mentale au travail est devenue un véritable enjeu de santé publique, avec des conséquences humaines, sociales et économiques considérables.

Comment prévenir le burn-out ?

La meilleure prévention du burn-out, c’est une véritable démarche de Qualité de Vie et des Conditions de Travail, la QVCT, parce qu’elle agit sur les causes mêmes du burnout. Elle améliore l’organisation du travail, favorise un management de qualité, développe le dialogue au sein de l’entreprise, veille à l’égalité entre les salariés, accompagne le développement des compétences et place la santé et la prévention au cœur des préoccupations. En d’autres termes, la QVCT ne cherche pas à apprendre aux salariés à mieux supporter un travail pathogène ; elle vise à rendre le travail lui-même plus soutenable, plus efficace et plus respectueux de la santé..

Lorsqu’ils sont réellement mis en œuvre, ces six leviers réduisent les facteurs de risque, renforcent les ressources des salariés et permettent de concilier performance de l’entreprise et santé des collaborateurs. La prévention du burn-out ne relève donc pas uniquement de la responsabilité du salarié ; elle est avant tout un enjeu collectif et organisationnel.

Quelles sont les thérapies pour venir à bout d’un burn-out ?

Il n’existe pas de traitement miracle du burn-out. La première étape consiste à protéger la personne, le plus souvent par un arrêt de travail, afin de rompre avec les causes de l’épuisement. Vient ensuite une prise en charge globale : retrouver un sommeil réparateur, reprendre progressivement une activité physique et bénéficier d’un accompagnement psychologique.

Le rôle du psychologue est essentiel pour aider la personne à comprendre pourquoi elle a développé un burn-out, à identifier les mécanismes qui l’y ont conduite et à modifier certaines contraintes internes – comme le perfectionnisme, le besoin de tout contrôler, la difficulté à dire non ou la recherche permanente de reconnaissance – qui favorisent l’épuisement. Dans certains cas, un traitement médicamenteux peut être nécessaire pour soulager une dépression, une anxiété ou des troubles du sommeil associés. Enfin, le retour au travail doit être soigneusement préparé afin d’éviter une rechute. Le burn-out se soigne bien, à condition qu’il soit reconnu suffisamment tôt et pris en charge de façon adaptée.

Le rôle de la famille et de l’entourage est-elle déterminant ?

Oui, le rôle de la famille et des proches est souvent déterminant. Le burn-out est une épreuve qui isole : la personne se replie sur elle-même, perd confiance en elle et a parfois le sentiment de ne plus être comprise. Un entourage bienveillant peut alors jouer un rôle essentiel en apportant écoute, soutien et réassurance, sans jugement ni pression. Il peut aussi aider la personne à accepter qu’elle est malade, l’encourager à consulter et l’accompagner tout au long de sa reconstruction. En revanche, minimiser la souffrance, culpabiliser ou pousser à reprendre le travail trop vite peut retarder la guérison. Le burn-out ne touche jamais une seule personne : il affecte toute la cellule familiale. C’est pourquoi les proches ont toute leur place dans le processus de guérison.

À SAVOIR

Le Dr Didier Léchémia interviendra fin septembre lors des 1eres Assises du burn-out, le lundi 28 septembre à l’Île Ô, théâtre flottant à Lyon. Une quinzaine d’experts interviendront lors de neuf conférences à destination des dirigeants et des DRH d’entreprises. Programme et inscriptions sur www.lesassisesduburnout.fr

Image de Pascal Auclair
Pascal Auclair
Enfant des radios locales, aujourd'hui homme de médias, il fait partager son expertise de la santé sur les supports print, web et TV du groupe Ma Santé AuRA.

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