
En Belgique, un homme de 27 ans devenu stérile, a recommencé à produire des spermatozoïdes grâce à un fragment de tissu testiculaire congelé lorsqu’il était enfant, avant une chimiothérapie lourde. Une première mondiale ! Mais comment un tissu prélevé avant la puberté a-t-il pu relancer sa fertilité près de vingt ans plus tard ?
À 10 ans, il ne pensait évidemment ni à devenir père, ni à la possibilité d’être un jour stérile. Comme beaucoup d’enfants atteints de maladies graves, ce jeune Belge devait surtout survivre. Atteint d’une drépanocytose sévère, une maladie génétique du sang, il a reçu, durant l’enfance, un traitement particulièrement agressif pour ses cellules reproductrices : une chimiothérapie précédant une greffe de moelle osseuse.
Avant le traitement, les médecins ont pourtant pris une précaution inhabituelle. Ils ont prélevé un petit fragment de tissu testiculaire, puis l’ont congelé. Dix-sept ans plus tard, ce tissu a été réimplanté dans son organisme. Et victoire, sa production de spermatozoïdes est revenue.
L’annonce, faite par l’équipe de l’Université libre de Bruxelles et de l’Hôpital universitaire de Bruxelles, marque une première mondiale chez l’humain ! Un tissu testiculaire prépubère congelé peut restaurer une fonction reproductive à l’âge adulte.
Qualité de vie : une question devenue centrale dans les traitements pédiatriques
Longtemps, l’objectif principal des médecins a été de sauver des vies. Désormais, la médecine cherche aussi à préserver la vie d’après.
Car les traitements anticancéreux, certaines chimiothérapies, les radiothérapies ou les greffes de moelle peuvent altérer durablement la fertilité. Selon l’Institut national du cancer (INCa), le risque dépend notamment :
- du type de traitement,
- des doses administrées,
- de l’âge du patient,
- et des zones irradiées.
Chez les adultes, les spermatozoïdes ou les ovocytes sont congelés avant le traitement. Mais chez les enfants prépubères, le problème est tout autre. Les garçons ne produisent pas encore de spermatozoïdes. Les filles n’ont pas toujours une activité ovarienne suffisante pour recourir aux techniques classiques de stimulation ovarienne. Il a donc fallu imaginer autre chose.
Préserver la fertilité avant les traitements
Prélèvement des tissus reproductifs : comment ça marche ?
Pour éviter qu’un traitement lourd ne rende un enfant stérile plus tard, les médecins peuvent aujourd’hui conserver une partie des tissus reproducteurs avant le début des soins.
Un petit fragment d’ovaire ou de testicule est prélevé chez l’enfant, puis congelé dans l’azote liquide à -196 °C. Des années plus tard, une fois la maladie guérie, ce tissu peut être réimplanté pour tenter de relancer la fertilité.
Chez les filles, un progrès déjà en marche
Chez les filles, cette technique est déjà utilisée dans certains hôpitaux. Les recommandations françaises de l’Agence de la biomédecine et de l’Institut national du cancer indiquent que la conservation de tissu ovarien peut être proposée avant des traitements toxiques pour les ovaires, y compris chez les jeunes patientes qui n’ont pas encore atteint la puberté.
Concrètement, les chirurgiens prélèvent une petite partie de l’ovaire contenant des follicules immatures, c’est-à-dire les cellules qui donneront plus tard les ovocytes. Une fois la patiente guérie, le tissu peut être réimplanté afin de relancer l’activité hormonale et, dans certains cas, permettre une grossesse naturelle.
Et les résultats existent déjà. Selon les données analysées par l’INCa, la fonction ovarienne redémarre dans 85 à 95 % des cas après une greffe de tissu ovarien. Les taux de naissance varient selon les études, mais atteignent environ 25 à 40 %.
La première naissance au monde après une greffe de tissu ovarien a eu lieu en Belgique en 2004, grâce à l’équipe du professeur Jacques Donnez.
Chez les garçons, un défi scientifique bien plus complexe
La situation masculine était jusqu’ici beaucoup plus incertaine. Avant la puberté, les testicules ne produisent pas encore de spermatozoïdes matures. Ils contiennent en revanche des cellules souches germinales, destinées plus tard à fabriquer les spermatozoïdes.
Pendant longtemps, les résultats sont restés limités aux modèles animaux. Des expériences chez la souris, le singe ou le macaque avaient montré qu’une production de spermatozoïdes pouvait reprendre après greffe de tissu testiculaire cryoconservé. Mais chez l’humain, aucune démonstration n’avait encore été obtenue.
L’équipe belge vient donc franchir un cap symbolique et médical majeur.
Une avancée pleine d’espoir… mais encore expérimentale
L’annonce a suscité beaucoup d’enthousiasme dans la communauté médicale. Pour autant, les spécialistes restent prudents.
D’abord parce qu’il s’agit d’un seul patient. Ensuite parce que la reprise de la spermatogenèse ne signifie pas encore qu’une grossesse sera possible. Les médecins devront évaluer :
- la quantité de spermatozoïdes produits,
- leur qualité,
- leur capacité à féconder un ovocyte,
- et la durée de fonctionnement du tissu greffé.
Autre sujet sensible : le risque théorique de réintroduire des cellules malades lors de la greffe, notamment dans certains cancers hématologiques. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces techniques restent très encadrées.
En France, la conservation de tissus testiculaires prépubères demeure encore expérimentale. Selon l’Agence de la biomédecine, plusieurs centres hospitaliers proposent néanmoins ce prélèvement dans le cadre de protocoles de recherche clinique pour les enfants exposés à un risque élevé d’infertilité.
Une médecine du futur… déjà dans les hôpitaux
Aujourd’hui, grâce aux progrès thérapeutiques, plus de 80 % des enfants atteints de cancer guérissent, selon l’INCa. La question n’est donc plus seulement de survivre, mais aussi de vivre après la maladie.
Pouvoir avoir des enfants plus tard, traverser une puberté normale, conserver une activité hormonale correcte… Autant de points essentiels devenus des sujets importants dans le suivi des jeunes patients.
Dans les hôpitaux spécialisés, les consultations dédiées à la préservation de la fertilité se multiplient. Les médecins abordent désormais très tôt avec les familles les effets possibles des traitements sur la fertilité future de l’enfant.
Ce sont des discussions souvent difficiles. Parler d’infertilité potentielle à des parents qui viennent d’apprendre que leur enfant souffre d’une leucémie ou d’une drépanocytose sévère reste un moment particulièrement éprouvant. Mais les avancées récentes changent peu à peu les perspectives.
À SAVOIR
En France, les médecins doivent désormais aborder la question de la fertilité avant certains traitements lourds. Depuis 2004, les lois de bioéthique et l’article L2141-11 du Code de la santé publique, les patients dont les soins risquent d’altérer la fertilité peuvent bénéficier d’une conservation de leurs gamètes ou de leurs tissus reproducteurs.







