
« N’est-il pas contradictoire de vouloir soigner une souffrance psychique tout en laissant à disposition l’instrument qui la nourrit ? » La question, posée par le rapport parlementaire sur l’influence de TikTok, traverse aujourd’hui les couloirs des services de psychiatrie pour mineurs. Faut-il retirer le smartphone à un adolescent hospitalisé pour dépression, anorexie ou idées suicidaires ? Ou au contraire lui permettre de conserver ce lien, fragile mais vital, avec l’extérieur ?
Difficile d’imaginer un adolescent sans téléphone portable. Aujourd’hui, plus de 95 % des 12-17 ans possèdent un smartphone, selon Statista (2024). L’appareil n’est plus seulement un outil de communication : il est devenu un espace d’identité, de sociabilité et parfois de refuge.
Chez les 6-17 ans, le temps passé devant les écrans atteint en moyenne 4 h 11 par jour hors temps scolaire selon le rapport de Santé publique France, 2024). Entre 13 et 19 ans, il dépasse même 5 h par jour. Autant dire que la séparation avec le portable, en particulier à l’hôpital, n’est jamais anodine.
La santé mentale des jeunes, une urgence nationale
La fragilité des adolescents n’a jamais été aussi marquée. L’étude Mentalo, publiée en février 2025, montre qu’un jeune sur trois présente des symptômes d’anxiété ou de dépression, et qu’un sur sept vit une grande détresse psychologique. Le Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Adolescence a, lui, révélé une explosion des hospitalisations pour gestes auto-infligés : +246 % chez les filles de 10 à 14 ans et +163 % chez les 15-19 ans ces dernières années.
À cette vulnérabilité s’ajoute un rapport compliqué aux écrans. Selon l’Insee (2024), 57 % des moins de 20 ans déclarent avoir déjà ressenti des effets négatifs liés à leur usage numérique :
- manque de sommeil,
- sentiment de dépendance,
- tensions familiales,
- voire état dépressif.
Dans un tel contexte, l’hôpital psychiatrique se retrouve en première ligne face à une question cruciale : faut-il retirer l’objet qui participe à la souffrance, ou au contraire permettre son usage, sous conditions, pour maintenir un certain équilibre ?
Santé mentale : que faire avec la menace du numérique ?
Des pratiques hospitalières très contrastées
En France, il n’existe pas de règle nationale. Chaque établissement compose à sa manière, ce qui donne une mosaïque de pratiques. Dans certains services, les adolescents doivent remettre leur téléphone le matin et ne le récupèrent qu’à des moments précis de la journée. Le but est de limiter les excès tout en préservant un minimum de contact avec l’extérieur.
Dans d’autres hôpitaux, la coupure est totale : aucun téléphone n’entre dans le service. Les équipes défendent cette approche en expliquant qu’elle aide les jeunes à se recentrer sur eux-mêmes et à retisser des liens autrement qu’à travers un écran.
À l’opposé, certaines unités refusent l’interdiction brutale. Le téléphone est toléré, mais son usage est encadré : pas pendant les soins, pas au détriment de la vie collective.
Enfin, certains établissements se montrent plus souples encore et se contentent de recadrer lorsque des débordements surviennent, par exemple si des photos de l’hôpital apparaissent sur les réseaux sociaux.
Un objet à double tranchant
Le smartphone concentre toutes les contradictions. Pour les soignants qui plaident en faveur de l’interdiction, il expose les adolescents à des contenus dangereux, alimente l’isolement, perturbe les soins et met en péril la confidentialité.
Mais pour ceux qui défendent un encadrement plutôt qu’une confiscation, l’appareil reste un outil précieux. Il permet de maintenir le lien affectif avec les proches, d’offrir une bulle d’autonomie dans un environnement très cadré et de calmer certaines angoisses grâce à la musique, aux vidéos positives ou aux applications de relaxation.
Un débat relancé au Parlement
En septembre 2025, la commission d’enquête sur TikTok a apporté de nouvelles pistes. Ses rapporteurs recommandent l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, l’instauration d’un couvre-feu numérique pour les adolescents et la création d’un cadre national clair sur l’usage des téléphones en psychiatrie.
L’objectif affiché est de mettre fin à une situation paradoxale : des jeunes hospitalisés pour souffrance psychique continuent d’accéder sans contrôle aux mêmes contenus qui aggravent leur fragilité.
Quelle voie pour demain ?
Entre la coupure nette et la tolérance encadrée, la solution ne se trouve probablement pas dans les extrêmes. De nombreux spécialistes appellent à une approche graduée :
- évaluer le rapport de chaque adolescent à son portable lors de l’admission,
- fixer des règles claires et comprises,
- instaurer des plages horaires raisonnables,
- accompagner pédagogiquement l’usage des écrans
- proposer des alternatives collectives.
Protéger sans isoler
La question du portable en psychiatrie ne se limite pas à un règlement intérieur. Elle renvoie à des enjeux de société bien plus larges : la santé mentale des jeunes, leurs droits, mais aussi notre capacité à encadrer les usages numériques sans couper les liens qui comptent. Interdire peut protéger mais aussi isoler. Autoriser peut apaiser mais aussi exposer.
Le futur cadre national, attendu dans les prochains mois, devra donc trouver le juste milieu. Avec une exigence simple mais décisive : protéger sans punir, accompagner sans couper et surtout expliquer plutôt qu’interdire.
À SAVOIR
Selon l’OMS (2024), 11 % des adolescents présentent un usage problématique des réseaux sociaux, avec davantage de risques chez les filles. Cet usage intensif est lié à plus d’anxiété, de dépression et de troubles du sommeil.







