
Jamais la France métropolitaine n’avait connu une telle flambée, qui se matérialise depuis le mois de septembre par le signalement d’une cinquantaine de nouveaux cas par semaine. 695 cas de chikungunya transmis localement ont été recensés depuis le début de la surveillance par Santé Publique France (contre 633 la semaine dernière et 570 la précédente). En cause, le moustique-tigre, désormais bien installé sur presque tout le territoire. Alors, simple alerte sanitaire ou signe avant-coureur d’un bouleversement durable ?
Le chikungunya n’a rien d’un inconnu pour les territoires ultramarins. On se souvient de la flambée épidémique à La Réunion en 2005-2006, qui avait touché plus d’un tiers de la population. Cette maladie virale, transmise par les moustiques du genre Aedes, provoque une fièvre brutale, des maux de tête, mais surtout des douleurs articulaires intenses qui peuvent persister des semaines, voire des mois.
Jusqu’à récemment, en métropole, le chikungunya était perçu comme une « maladie importée ». Les cas détectés concernaient essentiellement des voyageurs revenant d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique.
Mais la donne a changé avec l’installation durable du moustique tigre (Aedes albopictus). Introduit en France en 2004, probablement par le biais du commerce international, il est désormais présent dans 81 départements sur 96. Sa progression, favorisée par le réchauffement climatique, a ouvert la voie à une transmission locale.
Plus de 600 cas autochtones : un signal inédit
Le constat est tombé comme un couperet. Au 1er octobre 2025, la France hexagonale comptait déjà 633 cas autochtones de chikungunya, recensés par Santé publique France dans son dernier bulletin de surveillance. Soit une soixantaine de plus que la semaine précédente. Ces cas, regroupés dans 69 foyers de transmission locale (65 la semaine dernière), vont de quelques malades isolés à plus d’une centaine dans certaines zones. 21 foyers sont aujourd’hui clos (24 la semaine précédente), mais la plupart restent actifs.
C’est une bascule historique car jamais le pays n’avait connu une telle ampleur de transmission locale des chikungunya. En 2022, le record s’établissait à 65 cas. Trois ans plus tard, ce chiffre a été multiplié par près de dix. D’autant qu’il faut adjoindre à ce nombre celui des cas dits importés (infections durant un séjour à l’étranger ou hors métropole), évalué à un millier depuis le 1er mai par Santé publique France, mais qui n’augmente plus depuis la semaine dernière, signe que le virus s’épanouit de manière autonome en métropole.
Le chikungunya n’est plus un épiphénomène lié à quelques piqûres estivales, il s’installe désormais comme une réalité sanitaire nationale, comme le prédisaient certaines experts, mais peut-être pas à aussi court terme.
Chikungunya : comment expliquer cette flambée ?
Du Sud au Grand Est : la France entière concernée
Historiquement, les transmissions locales se concentraient dans le sud de la France, où le climat méditerranéen est propice au moustique tigre. Cette année, des foyers autochtones ont été confirmés en Nouvelle-Aquitaine, en Bourgogne-Franche-Comté, et même dans le Grand Est, selon un communiqué de l’Institut Pasteur.
Le moustique tigre n’est plus une curiosité confinée aux territoires méditerranéens, mais un problème de santé publique national.
Une dynamique amplifiée par le climat et les mobilités
Pourquoi maintenant ? Plusieurs facteurs se combinent. D’abord, la météo. L’été 2025 a été particulièrement chaud et humide, des conditions idéales pour la reproduction des moustiques. Ensuite, les mobilités estivales. Les vacanciers revenant des Antilles, d’Amérique du Sud ou d’Asie, où le chikungunya circule activement, ont pu importer le virus.
En temps normal, ces cas importés ne suffiraient pas à provoquer une épidémie. Mais avec un moustique tigre désormais installé sur une grande partie du territoire, les conditions de transmission locale sont réunies. Alors, le virus se propage d’une personne à l’autre via les piqûres, sans qu’il soit nécessaire d’avoir voyagé.
Chikungunya : face à l’inconnu, quelle riposte adopter ?
Multiplication des cas autochtones de chikungunya : faut-il s’inquiéter ?
À ce stade, les experts se veulent prudents. Non, le chikungunya n’est pas une maladie mortelle dans la grande majorité des cas. Oui, les symptômes sont le plus souvent bénins ou modérés, même si les douleurs articulaires peuvent se révéler très invalidantes. Contrairement à la dengue, le chikungunya n’entraîne pas de formes hémorragiques graves.
Mais la multiplication des foyers autochtones est un signal fort. « Nous devons apprendre à vivre avec ces virus tropicaux qui deviennent désormais européens », estime un chercheur de l’Institut Pasteur.
En clair, pas de raison de céder à la panique, mais une nécessité d’adaptation. Le chikungunya pourrait, à l’avenir, s’installer comme une maladie saisonnière récurrente, au même titre que la grippe ou la bronchiolite.
La réponse des autorités
Face à la recrudescence des cas, Santé publique France a renforcé depuis mai 2025 son dispositif de surveillance épidémiologique. Chaque cas suspect est signalé par les médecins et confirmé par un test PCR. Des campagnes de démoustication sont lancées autour des foyers identifiés, et des messages de prévention sont diffusés régulièrement.
Le ministère de la Santé appelle la population à « des gestes simples mais essentiels » : vider les soucoupes, couvrir les récupérateurs d’eau de pluie, entretenir les gouttières. Car 80 % des gîtes larvaires du moustique tigre se trouvent dans les jardins et balcons privés.
Se protéger au quotidien
En attendant un éventuel vaccin (plusieurs sont en développement, mais aucun n’est encore homologué en Europe), la protection individuelle reste de mise.
- Utiliser des répulsifs cutanés, surtout en journée, car le moustique tigre pique principalement le matin et en fin d’après-midi.
- Porter des vêtements longs et clairs, plus difficiles à cibler pour le moustique.
- Installer des moustiquaires aux fenêtres et autour des lits des jeunes enfants.
- Surveiller sa santé : en cas de fièvre et de douleurs articulaires après une piqûre, consulter rapidement.
Virus tropicaux : un avant-goût de l’avenir ?
Le chikungunya, la dengue, le Zika… tous ces virus circulent désormais en Europe grâce au moustique tigre. Selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), l’aire de répartition de l’insecte couvre désormais tout le pourtour méditerranéen, mais aussi l’Allemagne, la Suisse et même certaines régions d’Europe centrale.
Le défi est immense. Il ne s’agit plus seulement de protéger les voyageurs, mais bien d’anticiper l’installation durable de maladies dites « tropicales » en Europe tempérée. Pour les scientifiques, c’est une conséquence directe du changement climatique, qui élargit la fenêtre de survie des moustiques et prolonge leur saison d’activité.
À SAVOIR
Le chikungunya fait partie de ces virus dits « émergents » en Europe. Identifié pour la première fois en Tanzanie dans les années 1950, il doit son nom à un mot de la langue makondée signifiant « celui qui se recourbe », en référence à la posture courbée des patients atteints de douleurs articulaires.







