
Sur le front des virus tropicaux, jamais la France métropolitaine n’avait connu une telle situation : plus de 380 cas autochtones de chikungunya ont été identifiés depuis le début de la saison de surveillance vectorielle, début mai 2025. À cette date, 38 foyers de transmission locale sont confirmés à travers plusieurs régions, dont certaines pour la première fois. En parallèle, la dengue autochtone réapparaît aussi, avec une dizaine de foyers et une vingtaine de cas. Ces chiffres, confirmés par Santé publique France dans son bulletin du 10 septembre, trahissent une situation nouvelle, portée par l’implantation massive du moustique-tigre et des conditions climatiques favorables. Ils posent surtout la question de l’ampleur de ce glissement épidémiologique, de ce qu’il faut redouter pour l’avenir et ce qui doit être fait pour limiter les dommages dans les années à venir.
Depuis plusieurs années, les arboviroses — maladies virales transmises par des moustiques — faisaient l’objet d’une attention croissante en France métropolitaine : la dengue, le chikungunya, le Zika…
Mais la saison 2025 marque un tournant. Le chikungunya, en particulier, connaît une explosion de cas autochtones, un phénomène jusque-là rare, sporadique, voire limité à certaines régions du sud de la France. Les foyers sont plus nombreux, les régions touchées plus étendues, les cas importés plus nombreux aussi. Quant à la dengue, bien que moins spectaculaire pour l’heure, sa recrudescence n’est pas négligeable.
Chikungunya et dengue : un bilan sans précédent
Des foyers et un nombre de cas records en 2025
Au 8 septembre 2025, les chiffres, publiés dans le bulletin de surveillance hebdomadaire de Santé publique France du 10 septembre, parlent d’eux-mêmes : 382 cas autochtones de chikungunya, répartis sur 38 épisodes de transmission vectorielle (entre 1 et 71 cas par foyer). Dans le même temps, la dengue autochtone compte 21 cas, dont 11 foyers identifiés.
Les cas importés sont également très nombreux : environ 966 cas pour le chikungunya, 894 pour la dengue.
Certains foyers sont particulièrement importants : à Antibes (Alpes‑Maritimes), 71 cas de chikungunya dans un foyer ; à Fréjus (Var), 51 cas ; à Vitrolles (Bouches‑du‑Rhône), 46 cas. Un des foyers majeurs se situe aussi à Bergerac (Dordogne), avec 54 cas.
En 2024, la métropole avait observé un nombre bien plus faible de cas autochtones : pour la dengue, par exemple, 66 cas sur toute la saison (mai‑novembre) ; pour le chikungunya, un ou deux foyers parfois, mais jamais une telle ampleur.
Des régions jusqu’ici épargnées touchées à leur tour
Selon Santé publique France, “le nombre croissant de foyers de transmission confirme le risque accru de transmission autochtone de ces virus en France hexagonale. Avec la persistance de foyers actifs, notamment dans des zones touristiques du sud de la France, et le retour des vacances d’été, le risque de foyers secondaires dans d’autres régions en France est augmenté”.
En 2025, non seulement le nombre de cas de chikungunya autochtones est monté en flèche, mais des régions jusque-là épargnées connaissent aussi des épisodes autochtones : “ils se situent dans les régions Provence-Alpes-Côte d’Azur, Corse, Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Île de France, déjà affectées les années précédentes, et pour la première fois cette année en Grand Est, Nouvelle-Aquitaine et Bourgogne-Franche Comté”, précise Santé publique France.
Le moustique-tigre (Aedes albopictus), vecteur principal, est maintenant implanté dans 81 départements sur les 96 métropolitains.
Les infections à virus West Nile augmentent aussi
C’est un virus tropical dont on parle moins, mais qui est présent en France métropolitaine depuis plusieurs années et qui suit la même courbe ascendente que la dengue ou le chikungunya. Ce virus, c’est le West-Nile, apparu pour la première fois dans le Midi, au début des années 2000.
“Au 8 septembre 2025, 23 cas humains d’infection par le virus West Nile acquis par voie vectorielle ont été identifiés dans 7 départements de France hexagonale”, note Santé publique France, qui confirme là aussi des expansions inédites du virus. “Les régions affectées sont les régions Provence-Alpes-Côte d’Azur, Occitanie et pour la première fois Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes”.
Quelles sont les raisons de cette augmentation brutale ?
Des facteurs environnementaux et climatiques
Plusieurs éléments convergent pour rendre possible cette hausse inédite de cas autochtones de chikungunya et de dengue. D’abord, la colonisation étendue du moustique tigre : ce vecteur est désormais présent dans une très large majorité des départements métropolitains, ce qui permet aux virus importés de trouver un terrain favorable pour se transmettre localement.
Ensuite, les conditions climatiques — été chaud, étés précoces, températures favorables au développement des moustiques (larves, reproduction) — ont accéléré la saison de transmission. Les pluies ponctuelles qui favorisent les gîtes larvaires complètent le tableau.
Un autre facteur déterminant : les cas importés. L’épidémie de chikungunya à La Réunion et dans l’océan Indien a généré de nombreux voyageurs infectés, chez lesquels la source virale pouvait ensuite être transmise localement par des moustiques tigres sur le territoire métropolitain. De plus, certains de ces cas importés sont asymptomatiques ou mal diagnostiqués, ce qui rend difficile la détection précoce des foyers.
Le rôle des aspects humains et médicaux
La surveillance renforcée depuis le 1er mai — avec déclaration obligatoire, investigations systématiques, laboratoires, etc. — joue aussi un rôle : elle permet de détecter davantage de cas autochtones qu’auparavant, probablement certains foyers qui seraient restés invisibles avec une surveillance moins active.
De plus, l’urbanisation, les mouvements de population, les voyages, et les échanges avec les zones endémiques créent un réservoir de virus importés. Enfin, parfois les mesures de prévention (traitement des gîtes, démoustication, protection individuelle) ne sont pas appliquées ou pas assez tôt, ce qui permet la reproduction de foyers.
Hausse des cas : ce qu’il faut craindre pour l’avenir
Le risque d’épidémies récurrentes ou d’endémisation est réel
Le scénario qui inquiète, c’est que ces épisodes autochtones ne restent pas des épisodes isolés mais deviennent plus fréquents, voire saisonniers.
Avec le moustique tigre largement présent, un climat chaque année plus chaud, des hivers plus doux et une activité des moustiques prolongée, les virus tropicaux comme le chikungunya ou la dengue peuvent s’installer de façon plus durable. Ainsi, chaque importation présente un risque élevé de déclencher un foyer.
Des experts estiment que dans quelques années, certaines de ces maladies pourraient être considérées comme endémiques dans certaines régions métropolitaines, d’ici une quinzaine d’années.
Vigilance sans panique immédiate
Interrogé par Ma Santé avant le début de la saison estivale, le Pr Olivier Epaulard, infectiologue au CHU de Grenoble, évacuait les risques d’une lourde épidémie à court terme. S’il soulignait une situation à suivre avec attention, il précisait qu’il n’y a pas pour l’instant de raison d’être alarmé après une simple piqûre de moustique, dans la mesure où la transmission exige des conditions spécifiques : présence du moustique infecté, quantité de virus, etc.
Il avertissait toutefois que l’augmentation du nombre de cas autochtones est un signal fort : la prévention doit être renforcée, la sensibilisation aussi. Le risque n’est pas immédiat pour tous, mais il est réel, et potentiel pour tous.
Comment faire face à cette future menace ?
Mesures de prévention et surveillance renforcée
Il est essentiel de continuer à améliorer la surveillance — repérer rapidement les cas importés, diagnostiquer les cas autochtones, tracer les foyers, fermer rapidement les épisodes dès qu’ils sont détectés.
Autre impératif, renforcer les campagnes de lutte contre les moustiques, entre élimination des gîtes larvaires, opérations de démoustication et surtout sensibilisation du public. Il est en effet essentiel d’expliquer comment se protéger et participer, individuellement, à la lutte contre la prolifération du moustique-tigre.
Des politiques adaptatives pour mieux anticiper
Les autorités sanitaires doivent adapter leurs stratégies aux scénarios du changement climatique : anticiper des saisons plus longues, entendre que des foyers peuvent surgir dans des régions jusque‑là « hors zone ».
Les chercheurs soulignent qu’il faudra peut‑être revoir les seuils d’alerte, les modalités de diagnostic et de déclaration, même des approches vaccinales ou thérapeutiques si elles se développent. Et sensibiliser la population pour qu’elle ne sous‑estime pas les risques, qu’elle reconnaisse les symptômes et consulte rapidement.
L’année 2025 restera dans les mémoires comme celle où la France métropolitaine a franchi un seuil : celui où le chikungunya autochtone n’est plus une curiosité locale mais un phénomène de large ampleur, touchant de multiples régions et posant des défis sanitaires nouveaux. Pour éviter que ces arboviroses ne deviennent récurrentes – voire saisonnières – la réponse doit être globale et rapide, à travers une stratégie durable pour limiter les cas, protéger les populations, et éviter que ce record de 2025 ne devienne la norme.
À SAVOIR
Un cas autochtone désigne une personne contaminée localement, c’est-à-dire en France métropolitaine, sans avoir voyagé dans une zone où le virus circule habituellement. À l’inverse, un cas importé concerne une personne infectée à l’étranger, dans une région tropicale ou endémique, puis diagnostiquée à son retour en France.







