Des chercheurs de l’Université de Cambridge ont identifié le mécanisme qui pourrait expliquer pourquoi l’aspirine semble limiter la propagation de certains cancers. Publiés dans la revue Nature, leurs travaux montrent que ce médicament, utilisé depuis plus d’un siècle, aiderait le système immunitaire à éliminer certaines cellules cancéreuses avant qu’elles ne forment des métastases. Explications.
Chez certains patients atteints de cancer, la prise régulière d’aspirine semble être associée à un risque plus faible de développer des métastases.
Une équipe de chercheurs de l’Université de Cambridge pense avoir trouvé une partie de l’explication. Dans une étude publiée dans la revue Nature, les scientifiques anglais décrivent un mécanisme biologique jusqu’alors méconnu qui relie l’action de l’aspirine aux défenses immunitaires de l’organisme. Selon leurs travaux, le médicament pourrait aider certains lymphocytes, des cellules chargées de protéger l’organisme, à repérer et détruire les cellules cancéreuses avant qu’elles ne colonisent d’autres organes.
Les métastases, principal danger de nombreux cancers
Lorsqu’un cancer apparaît, il se développe d’abord dans un organe ou un tissu précis, comme le sein, le côlon, le poumon ou la prostate. Mais la maladie devient souvent beaucoup plus difficile à traiter lorsque certaines cellules cancéreuses se détachent de la tumeur d’origine, migrent vers d’autres parties du corps et forment des métastases. En empruntant la circulation sanguine ou le système lymphatique, elles peuvent s’implanter dans un nouvel organe et y former une tumeur secondaire, c’est ce que l’on appelle une métastase.
Ces métastases peuvent toucher de nombreux organes, notamment le foie, les poumons, les os ou le cerveau. Elles conservent les caractéristiques du cancer initial, comme par exemple, une métastase hépatique issue d’un cancer du côlon reste un cancer colorectal et non un cancer du foie. C’est cette capacité à se propager qui rend de nombreux cancers particulièrement dangereux.
Selon Institut National du Cancer, les métastases sont responsables de la grande majorité des décès liés au cancer. Empêcher les cellules cancéreuses de survivre dans la circulation sanguine, d’échapper au système immunitaire puis de coloniser un nouvel organe constitue donc l’un des principaux objectifs de la recherche en cancérologie.
Aspirine : comment ce médicament freine-t-il les cancers métastatiques ?
Une découverte née d’un détour inattendu
Les chercheurs ne cherchaient pas initialement à comprendre le rôle de l’aspirine. Ils étudiaient un gène appelé ARHGEF1, impliqué dans le fonctionnement du système immunitaire. En observant des souris génétiquement modifiées, ils ont remarqué que les animaux dépourvus de ce gène développaient beaucoup moins de métastases que les autres. Cette observation a conduit les scientifiques à explorer les mécanismes biologiques impliqués. Leur enquête les a progressivement menés vers une molécule produite par les plaquettes sanguines : le thromboxane A2 (TXA2). Cette molécule aide les plaquettes sanguines à se regrouper lorsqu’un vaisseau est endommagé, ce qui permet de limiter les saignements.
Mais les chercheurs ont découvert que l’aspirine possède également une fonction beaucoup moins connue. Selon leurs travaux, le thromboxane A2 agirait comme un signal capable de freiner l’activité de certaines cellules immunitaires chargées de détecter et d’éliminer les cellules cancéreuses. En d’autres termes, cette molécule pourrait involontairement aider certaines cellules tumorales à échapper à la surveillance du système immunitaire et à poursuivre leur dissémination dans l’organisme.
Le rôle clé des lymphocytes T
Parmi les nombreuses cellules qui composent notre système immunitaire, les lymphocytes T occupent une place particulière. Leur mission consiste à repérer et éliminer les cellules anormales, qu’il s’agisse de cellules infectées par un virus ou de cellules cancéreuses. Les chercheurs ont montré que le thromboxane A2 active le gène ARHGEF1, ce qui réduit l’efficacité de ces lymphocytes T. En quelque sorte, cette molécule agit comme un frein qui empêche le système immunitaire de travailler à pleine capacité.
Or, lorsqu’une cellule cancéreuse quitte sa tumeur d’origine pour circuler dans le sang, elle se retrouve dans une phase de grande vulnérabilité. Si les lymphocytes T parviennent à la repérer à ce moment-là, ils peuvent potentiellement la détruire avant qu’elle ne s’installe dans un nouvel organe. Selon les chercheurs, le thromboxane A2 limiterait justement cette capacité de surveillance immunitaire, offrant ainsi aux cellules cancéreuses davantage de chances de survivre et de former des métastases.
Comment l’aspirine entre en jeu ?
L’aspirine bloque l’action d’une enzyme appelée COX-1, dont les plaquettes sanguines ont besoin pour fabriquer le thromboxane A2. C’est d’ailleurs grâce à cet effet qu’elle est utilisée à faible dose chez certaines personnes pour réduire le risque d’infarctus ou d’accident vasculaire cérébral en limitant la formation de caillots sanguins.
Selon les chercheurs, en réduisant la production de thromboxane A2, l’aspirine supprimerait également le signal qui freine l’activité de certains lymphocytes T, des cellules essentielles du système immunitaire. Libérés de cette inhibition, ces lymphocytes seraient alors plus efficaces pour repérer et détruire les cellules cancéreuses qui circulent dans l’organisme avant qu’elles ne s’implantent dans un nouvel organe. L’aspirine ne s’attaquerait donc pas directement à la tumeur mais agirait plutôt en aidant le système immunitaire à mieux accomplir son travail de surveillance et d’élimination des cellules cancéreuses, réduisant ainsi leurs chances de former des métastases.
Une nouvelle piste dans la lutte contre les cancers avancés ?
Les chercheurs invitent toutefois à la prudence. Ces résultats ne signifient pas que l’aspirine doit être prise pour prévenir un cancer ou limiter le risque de métastases. Ce médicament n’est pas dénué de risques et peut provoquer des effets indésirables parfois graves, notamment des saignements digestifs et des hémorragies. D’autant que les travaux ont été réalisés principalement chez la souris. Des études complémentaires seront nécessaires pour déterminer si ce mécanisme fonctionne de la même manière chez l’être humain, quels patients pourraient en bénéficier et à quelles doses.
Cette découverte n’en demeure pas moins importante. Après des décennies d’interrogations, les chercheurs disposent enfin d’une explication biologique crédible au lien observé entre l’aspirine et la diminution du risque de métastases. Une avancée qui pourrait, à terme, ouvrir la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques visant à empêcher les cellules cancéreuses de coloniser d’autres organes.
À SAVOIR
Les métastases peuvent apparaître plusieurs années, voire plusieurs décennies après le traitement d’un cancer. Certaines cellules cancéreuses sont capables d’entrer dans un état de « dormance » et de rester silencieuses dans l’organisme pendant très longtemps avant de recommencer à se multiplier.








