
Après quinze ans d’absence, le paracétamol va de nouveau être produit en France à partir de 2027. Le laboratoire français Seqens relance une fabrication stratégique à Roussillon, en Isère, avec pour objectif d’éviter de nouvelles pénuries comme celles vécues pendant le Covid-19. Mais paradoxe inattendu, les futures boîtes vendues en pharmacie ne pourront probablement pas afficher la mention « Made in France ». On fait le point.
Pendant des années, il a été le médicament banal par excellence. Et puis est arrivée la pandémie de Covid-19. En quelques semaines, le paracétamol est devenu un symbole de fragilité industrielle et de dépendance sanitaire. Au printemps 2020, les pharmacies françaises ont connu des tensions d’approvisionnement inédites. Certains patients peinaient à trouver du Doliprane, de l’Efferalgan ou des génériques.
À l’époque, le gouvernement prend plusieurs mesures d’urgence pour éviter les pénuries et Emmanuel Macron promet alors de tirer les leçons de la crise sanitaire. Lors d’un déplacement à l’usine pharmaceutique Seqens de Villeneuve-la-Garenne, en juin 2020, le président de la République affirme vouloir « rebâtir notre indépendance sanitaire » et relocaliser la production de plusieurs médicaments jugés stratégiques, dont le paracétamol.
Car derrière les comprimés vendus en pharmacie, un maillon essentiel échappait largement à la France depuis plus de quinze ans : la fabrication du principe actif du paracétamol, c’est-à-dire la molécule utilisée pour produire le médicament. Si des laboratoires continuaient bien de fabriquer, conditionner ou assembler des médicaments à base de paracétamol en France, comme Sanofi pour le Doliprane ou le laboratoire lyonnais Benta, qui a lancé sa propre production de paracétamol à Saint-Genis-Laval en 2024, la substance pharmaceutique elle-même provenait très majoritairement de Chine ou d’Inde. Un modèle mondialisé, moins coûteux, mais particulièrement vulnérable en cas de pandémie, de tensions géopolitiques ou de rupture logistique.
Six ans après le choc du Covid-19, cette dépendance est devenue un enjeu majeur de souveraineté sanitaire. À Roussillon, en Isère, le groupe français Seqens construit actuellement une nouvelle unité destinée à produire à nouveau le principe actif du paracétamol sur le territoire national. Soutenu financièrement par l’État dans le cadre du plan France Relance, ce projet doit permettre de sécuriser une partie de l’approvisionnement français et européen. Les premières boîtes contenant une molécule de paracétamol fabriquée en France sont attendues en pharmacie à partir de 2027.
Une usine géante en Isère pour relancer la production
C’est à Roussillon, dans le département de l’Isère, que le groupe français Seqens construit actuellement sa nouvelle unité de production. L’entreprise, spécialisée dans les ingrédients pharmaceutiques, a officiellement lancé les travaux du site en 2024. L’objectif est de produire entre 10 000 et 15 000 tonnes de paracétamol par an. Selon Seqens, cela représenterait environ la moitié des besoins européens.
Le projet bénéficie d’un soutien financier important de l’État français dans le cadre du plan de relocalisation industrielle lancé après la crise du Covid-19. Plusieurs grands acteurs du médicament, comme Opella (la filiale de Sanofi qui commercialise le Doliprane) ou UPSA, se sont également engagés dans cette relance industrielle. Concrètement, l’usine fabriquera le principe actif du paracétamol, appelé aussi « API » dans le jargon pharmaceutique, pour Active Pharmaceutical Ingredient. C’est cette poudre blanche qui permet ensuite de fabriquer les comprimés, gélules ou sirops vendus en pharmacie.
Paracétamol : pourquoi la France avait-elle abandonné sa production ?
Dans les années 1990 et 2000, une grande partie de l’industrie pharmaceutique européenne a progressivement délocalisé la fabrication des principes actifs vers l’Asie. Une stratégie essentiellement économique. Produire en Chine ou en Inde coûtait beaucoup moins cher :
- main-d’œuvre moins chère,
- normes environnementales différentes,
- capacités industrielles massives.
Résultat, de nombreuses usines européennes ont fermé. Mais cette dépendance a fini par montrer ses limites. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), les signalements de ruptures ou de risques de rupture de médicaments ont fortement augmenté ces dernières années en France. Le phénomène concernait déjà plusieurs milliers de signalements avant même la pandémie. Le Covid-19 a joué le rôle d’électrochoc. Quand certains pays ont restreint leurs exportations de médicaments ou de matières premières, l’Europe a soudainement réalisé à quel point sa production pharmaceutique était devenue dépendante du reste du monde. Le paracétamol est alors devenu un cas emblématique. Un médicament utilisé quotidiennement par des millions de Français… mais dont la fabrication avait quasiment disparu du territoire européen.
Production de médicaments : un enjeu de souveraineté sanitaire
Depuis 2020, la notion de « souveraineté sanitaire » revient régulièrement dans les discours politiques et industriels. L’idée est de pouvoir continuer à produire certains médicaments essentiels même en période de crise. Le paracétamol figure parmi ces médicaments dits « stratégiques ». En France, il fait partie des antalgiques les plus consommés. Selon l’Assurance maladie, plusieurs centaines de millions de boîtes sont vendues chaque année dans le pays.
Relocaliser une partie de sa production doit permettre de sécuriser les approvisionnements, mais aussi de réduire certains risques liés au transport international ou aux tensions géopolitiques. Seqens affirme également avoir développé un procédé de fabrication plus moderne et moins polluant. L’entreprise évoque une production dite « en continu », censée limiter la consommation d’énergie, les déchets chimiques et les émissions de CO₂ par rapport aux procédés industriels plus anciens. Un argument loin d’être anodin à l’heure où l’industrie pharmaceutique est de plus en plus interrogée sur son impact environnemental.
Le paradoxe du « made in France »
Mais un détail intrigue déjà industriels et consommateurs : les futures boîtes de paracétamol ne devraient probablement pas afficher clairement une mention « Made in France ». En cause, les règles européennes très complexes sur l’origine des médicaments. Car fabriquer le principe actif en France ne suffit pas forcément à attribuer une origine française au produit final. D’autres étapes entrent en compte : fabrication du comprimé, conditionnement, emballage ou lieu de transformation finale. Résultat, même si une partie essentielle du médicament est produite en Isère, rien ne garantit que le consommateur pourra l’identifier facilement en pharmacie.
Un paradoxe qui agace certains industriels ayant investi massivement dans cette relocalisation. D’autant que plusieurs enquêtes montrent que les Français accordent une importance croissante à l’origine des produits de santé depuis la crise du Covid-19. Aujourd’hui, il n’existe pas de système harmonisé et facilement lisible permettant d’indiquer clairement l’origine de fabrication d’un médicament en Europe.
Une relocalisation symbolique… mais encore partielle
Pour autant, cette relance du paracétamol français ne signifie pas que toute la chaîne de production redevient hexagonale. Une partie des composants, des excipients ou du conditionnement pourra encore provenir d’autres pays. Et surtout, la France restera dépendante des importations pour de nombreux autres médicaments. Selon l’Académie nationale de pharmacie, la relocalisation de la production pharmaceutique européenne prendra plusieurs années et nécessitera des investissements massifs.
Le retour du paracétamol produit en France reste néanmoins hautement symbolique. Parce qu’il touche un médicament du quotidien. Parce qu’il rappelle les fragilités révélées par la pandémie. Et parce qu’il pose une question devenue centrale : jusqu’où un pays peut-il dépendre du reste du monde pour sa santé ? En 2027, les Français achèteront peut-être un Doliprane fabriqué à partir de paracétamol produit en Isère… sans même le savoir.
À SAVOIR
Selon l’ANSM, le paracétamol est aujourd’hui la première cause de greffe du foie liée à un médicament en France, en raison de surdosages souvent involontaires.







