En France, on parle volontiers de “Movember” et de moustaches pour sensibiliser au cancer de la prostate. Mais dès qu’il s’agit d’anus, les regards des hommes se baissent. Or cette gêne ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher : elle pèse aussi sur la santé publique, notamment sur le dépistage du cancer colorectal. Une nouvelle enquête Ifop–LELO montre que ce qu’on tait dans l’intimité, on le tait aussi dans le cabinet du médecin.
Le cancer colorectal reste un sujet dont on parle trop peu. Chaque année, il touche près de 47 500 Français et cause environ 17 000 décès, selon l’Institut national du cancer (INCa). C’est la troisième cause de cancer chez l’homme, la deuxième chez la femme, et, tous sexes confondus, la deuxième cause de décès par cancer en France.
Pourtant, lorsqu’il est détecté à un stade précoce, il se guérit dans 9 cas sur 10. La prévention repose sur un test immunologique simple, gratuit et réalisable chez soi, adressé tous les deux ans aux personnes âgées de 50 à 74 ans. Ce test permet de repérer la présence de sang occulte dans les selles, un signe précoce de polype ou de tumeur.
Mais malgré cette simplicité, la participation au dépistage reste très faible. Seulement 34,2 % des Français éligibles ont effectué ce test entre 2022 et 2023, alors que les recommandations européennes visent un seuil d’au moins 45 %. Et, sans surprise, les hommes participent moins que les femmes : 32,8 % contre 35,4 %.
Sexualité anale : un tabou qui bloque jusque dans le cabinet médical
Quand “être un homme” veut dire “ne rien laisser entrer”
Selon une grande enquête Ifop réalisée pour la marque de bien-être intime LELO, publiée à l’occasion du Movember 2025, la honte autour de la sexualité anale reste tenace. Près de 37 % des hommes estiment encore qu’“être pénétré analement quand on est un homme est une atteinte à la masculinité”. Cette proportion grimpe à plus de 50 % chez les hommes très religieux.
Ces chiffres, issus d’un échantillon représentatif de 2 000 Français, traduisent une persistance des stéréotypes virilistes. Pour beaucoup, un homme “doit pénétrer” et ne pas “être pénétré”.
À cela s’ajoute une homophobie intériorisée. 28 % des personnes interrogées pensent que “les rapports anaux sont une pratique réservée aux hommes homosexuels”, et 24 % adhèrent à l’idée qu’un “vrai homme ne se laisse pas introduire un doigt dans l’anus, même si cela peut lui procurer du plaisir”.
Cette conception rigide du masculin conditionne la manière dont les hommes perçoivent leur corps, leurs organes… et même les gestes médicaux.
Du lit au cabinet médical : le même blocage
L’enquête Ifop–LELO établit un lien direct entre ces représentations et la santé publique. Seulement un homme sur deux (51 %) se dit prêt à se faire dépister du cancer colorectal par un professionnel de santé. Et, chez les hommes n’ayant jamais été pénétrés sexuellement, cette disposition tombe à 32 %, contre 69 % chez ceux qui ont déjà vécu une forme de pénétration anale.
Autrement dit, plus un homme a “désacralisé” cette zone dans sa vie intime, plus il est à l’aise avec le dépistage médical.
Camille Guerfi, sexologue et ambassadrice France de la marque LELO, confie dans le rapport Ifop–LELO : « Ce que cette étude met en lumière, c’est à quel point le rapport à l’anus reste chargé d’une honte silencieuse, surtout chez les hommes. Derrière le refus d’un toucher médical, il y a souvent la peur de perdre une forme de contrôle. Or, travailler sur la désinhibition du plaisir anal, c’est aussi travailler sur la santé. Le corps ne ment pas : ce que l’on tait au lit, on le tait aussi dans le cabinet du médecin. »
Ce tabou, plus que tout autre, freine l’accès à un dépistage vital.
Comment la honte de “là-derrière” freine le dépistage du cancer colorectal ?
Cancer colorectal : un dépistage salvateur, mais encore mal compris
Rappelons-le, la grande majorité des cancers colorectaux se développent à partir de petits polypes bénins qui évoluent lentement. S’ils sont détectés tôt, ils peuvent être retirés avant de devenir dangereux.
Le test immunologique, mis à disposition gratuitement, est purement fécal. Il s’effectue chez soi, sans examen intrusif. En cas de résultat positif (environ 4 % des cas selon Santé publique France), une coloscopie est proposée. Cet examen, réalisé sous anesthésie, permet de visualiser l’intérieur du côlon et de retirer d’éventuelles lésions.
Les complications graves restent rares. Selon l’INCa, la perforation survient dans moins d’un cas sur 1 000, et le risque d’hémorragie importante ne dépasse pas 0,5 %. Autrement dit, le risque de ne pas se faire dépister est infiniment plus élevé que celui de subir un effet indésirable.
Pourtant, le simple fait que le geste médical concerne l’anus suffit souvent à susciter une gêne ou un refus. Le “toucher rectal” reste, pour beaucoup d’hommes, un symbole d’humiliation.
La sexualité anale : un tabou qui évolue, mais ne disparaît pas
L’étude Ifop–LELO montre que les pratiques anales ne sont plus marginales, y compris chez les hommes hétérosexuels. Pour la première fois, 52 % des hommes déclarent avoir déjà été pénétrés analement, contre 62 % des femmes. La pénétration digitale est la plus répandue (40 % des hommes, 46 % des femmes), suivie de l’anulingus (34 % contre 33 %). L’usage de sextoys anaux reste plus confidentiel (14 % des hommes, 16 % des femmes), mais il progresse.
Ces chiffres démentent l’idée que l’anal serait “l’apanage des homosexuels”. En réalité, il s’intègre progressivement aux répertoires sexuels de nombreux couples, notamment les plus jeunes et les plus urbains.
Mais la libéralisation n’est pas synonyme d’égalité. L’étude met en lumière une asymétrie de genre. Du côté des femmes, la première expérience anale est souvent subie ou ambiguë. Moins de la moitié (45 %) déclarent avoir réellement souhaité cette pratique la première fois, et près de 40 % l’ont acceptée “pour faire plaisir à leur partenaire”.
Chez les hommes, à l’inverse, l’expérience est majoritairement volontaire et vécue comme une exploration du plaisir. Pour les femmes, il se mêle encore aux questions de consentement ; pour les hommes, il devient un marqueur de “déconstruction”, une façon d’élargir la définition du plaisir masculin.
Virilité et prévention : le même combat
Ce que révèle finalement cette enquête, c’est que la santé masculine ne souffre pas seulement d’un manque d’information, mais aussi d’un poids idéologique. En associant la pénétration anale à une perte de virilité, certains hommes se privent non seulement de sources de plaisir, mais aussi d’un rapport plus apaisé à leur propre corps – et donc, d’une relation plus sereine à la médecine.
Le chercheur François Kraus, directeur du pôle Genre, sexualités et santé sexuelle à l’Ifop, le souligne : « En associant la pénétration anale à une perte de virilité, ces représentations dissuadent aujourd’hui des milliers d’hommes de réaliser des examens médicaux potentiellement salvateurs. »
L’enjeu dépasse donc la sexualité, il touche à la capacité des hommes à prendre soin d’eux-mêmes.
À SAVOIR
En France, le dépistage du cancer colorectal est l’un des plus efficaces en santé publique : selon l’INCa, il permet d’éviter environ 4 000 décès chaque année grâce à la détection précoce et à l’ablation de polypes avant qu’ils ne deviennent cancéreux.








