C’est une triste réalité. Trouver un médecin traitant peut aujourd’hui tourner au parcours du combattant. Un cabinet ne prend plus de nouveaux patients, le suivant non plus, et le troisième ne décroche même plus son téléphone. En France, 48,7 millions d’adultes avaient déclaré un médecin traitant à la mi-2025, soit 88,5 % de la population concernée. Un taux élevé, certes, mais qui laisse encore 6,3 millions de personnes sur le bord du chemin. Et la situation évolue peu puisque le taux de couverture oscille autour de 89 % depuis plus d’une décennie.
La Cour des comptes s’est penchée sur le dispositif du médecin traitant à la demande de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale. Dans son rapport, elle dresse le bilan de plus de vingt ans de fonctionnement. Et elle formule huit recommandations pour mieux répartir le suivi des patients et faciliter l’accès à un médecin, notamment pour les plus fragiles.
À quoi sert réellement un médecin traitant ?
Sans médecin traitant, un suivi médical plus compliqué
Créé par la réforme de l’Assurance Maladie de 2004, le dispositif permet à chaque assuré de choisir un médecin chargé de suivre sa santé sur le long terme. Dans les faits, son rôle va bien au-delà d’une consultation lorsqu’on a de la fièvre. Le médecin traitant connaît les antécédents de son patient, suit ses maladies chroniques, coordonne les différents professionnels qui interviennent dans ses soins et participe à la prévention, aux vaccinations ou aux dépistages. Il peut aussi l’orienter vers un spécialiste dans le cadre du parcours de soins coordonnés.
Ne pas avoir de médecin traitant peut donc compliquer le suivi. Mais aussi le remboursement de certaines consultations de spécialistes lorsque le patient sort du parcours de soins prévu. Le problème devient d’autant plus important que la population française vieillit et que les maladies chroniques progressent. La Cour relève ainsi que certains publics particulièrement fragiles restent surreprésentés parmi les personnes sans médecin traitant.
Des centaines de milliers de malades chroniques encore sans médecin traitant
Parmi les 6,3 millions d’adultes concernés, tous ne présentent évidemment pas les mêmes besoins médicaux. Mais environ 575 000 personnes atteintes d’une affection de longue durée (ALD) étaient encore sans médecin traitant. Une ALD correspond à une maladie grave ou chronique nécessitant généralement des soins prolongés, comme certains cancers, le diabète ou certaines maladies cardiovasculaires.
La Cour identifie également environ 850 000 bénéficiaires de la Complémentaire santé solidaire sans médecin traitant ainsi que 800 000 personnes de plus de 65 ans prenant plusieurs traitements. Les résidents d’Ehpad sont eux aussi concernés par ces difficultés d’accès au suivi médical.
Ne pas avoir de médecin traitant n’est donc pas toujours très problématique pour un jeune adulte qui consulte rarement. Cela devient nettement plus embêtant lorsqu’il faut jongler entre plusieurs médicaments, spécialistes et examens. Et avoir déclaré un médecin ne signifie d’ailleurs pas forcément être réellement suivi. En 2023, près d’un patient sur cinq ayant un médecin traitant déclaré ne l’avait pas consulté dans l’année, soit environ 11 millions de personnes, relève la Cour.
Une patientèle minimale bientôt imposée aux généralistes ?
8 553 généralistes sont peu ou pas médecins traitants
Sur les 53 840 généralistes libéraux installés recensés en 2024, 8 553 n’exerçaient pas la fonction de médecin traitant ou ne l’exerçaient que pour une faible patientèle. C’est-à-dire moins de 200 patients vus dans l’année. Cela représente environ 15 % des généralistes libéraux. Toutefois, cela ne signifie pas que ces médecins ne travaillent pas ou ne voient que 200 personnes dans l’année.
Un généraliste peut exercer autrement, notamment dans les soins non programmés. Il peut aussi consacrer son activité à des prises en charge qui ne supposent pas de devenir le médecin traitant des personnes reçues. Plus largement, tous les quelque 100 000 généralistes exerçant en France ne peuvent pas assurer cette fonction. Environ 32 500 travaillent comme salariés dans des établissements de santé et quelque 10 000 sont remplaçants. Reste que, parmi les médecins libéraux installés, la Cour considère qu’il existe une marge de manœuvre importante.
Et si chaque généraliste suivait au moins 500 patients ?
C’est l’une des propositions les plus sensibles du rapport. La Cour recommande que les prochaines négociations entre l’Assurance Maladie et les médecins libéraux instaurent un seuil minimal obligatoire de patients suivis comme médecin traitant pour chaque généraliste libéral installé. Un seuil de 500 patients est notamment évoqué. À titre de comparaison, un généraliste libéral exerçant comme médecin traitant en suivait en moyenne 1 130 en 2024.
Sur le papier, le calcul est séduisant. Si les 8 553 généralistes actuellement peu ou pas impliqués dans le dispositif atteignaient ce seuil, environ trois millions de patients supplémentaires pourraient trouver un médecin traitant, estime la Cour. Plus largement, elle évalue entre 2,5 et 4 millions le potentiel de patients supplémentaires qui pourraient être pris en charge en mobilisant davantage ces médecins. De quoi résorber une bonne partie des 6,3 millions de Français concernés, mais pas tous.
Et imposer le même chiffre à chaque cabinet serait difficile. Suivre 500 patients jeunes et globalement en bonne santé n’entraîne pas la même charge que suivre 500 personnes âgées atteintes de plusieurs maladies. Le temps de travail du médecin, son ancienneté ou le profil de sa patientèle devraient donc être pris en compte dans un éventuel dispositif.
Pourquoi certains médecins ne veulent-ils plus assurer ce suivi ?
Le problème ne se résume pas au nombre de blouses blanches disponibles. Être médecin traitant implique une responsabilité dans la durée. Il faut suivre les traitements, lire les résultats d’examens, coordonner les spécialistes, assurer la prévention et gérer des patients parfois atteints de plusieurs maladies. Bref, une partie du travail se déroule loin de la consultation classique.
La Cour pointe notamment les limites du paiement à l’acte, encore très présent dans la médecine libérale. Ce modèle rémunère principalement le médecin lorsqu’il réalise une consultation ou un acte. Alors qu’une partie du travail de coordination et de suivi ne prend justement pas cette forme.
Des représentants de la profession évoquent également l’attractivité d’activités moins lourdes en matière de suivi, notamment dans les centres de soins non programmés. Mais aussi l’évolution du rapport au travail et la recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
Mieux suivre les patients : mieux payer les médecins… ou surtout les payer autrement ?
Depuis le 1er janvier 2026, un nouveau forfait médecin traitant (FMT) est progressivement mis en place. Contrairement à une consultation payée à l’acte, il s’agit d’une rémunération annuelle calculée pour chaque patient suivi. Son montant varie notamment en fonction de l’âge, de l’existence d’une affection de longue durée et de la précarité du patient.
Par exemple, le montant socle annuel atteint 100 euros pour un patient de 80 ans ou plus atteint d’une ALD. Pour un bénéficiaire de la Complémentaire santé solidaire, une majoration annuelle de 10 euros est ajoutée, portant dans ce cas précis le montant à 110 euros. L’objectif est de mieux rémunérer les médecins lorsque l’état de santé de leurs patients nécessite un suivi plus important.
La Cour souhaite aller plus loin en augmentant la place de ces rémunérations forfaitaires par rapport au paiement à l’acte. L’idée n’est donc pas uniquement de « payer davantage » les généralistes, mais de mieux rémunérer le temps consacré au suivi, à la prévention et à la coordination des soins.
À SAVOIR
Votre médecin traitant n’est pas forcément un généraliste. Un spécialiste, un médecin hospitalier ou encore un médecin salarié d’un centre de santé peut aussi être déclaré comme médecin traitant, à condition qu’il accepte d’assurer cette fonction. Un médecin peut même être son propre médecin traitant ou celui d’un membre de sa famille, sous réserve de disposer de l’objectivité et des compétences nécessaires.




