
Une étude de Santé publique France révèle une prévalence très élevée de troubles métaboliques chez les patients hospitalisés à l’hôpital psychiatrique Le Vinatier, près de Lyon. Surpoids, stéatose hépatique, déséquilibres lipidiques… Comment expliquer le développement de ces troubles au sein d’une unité psychiatrique ? Explications.
La psychiatrie est plus rarement abordée sous l’angle de la santé physique des patients, pourtant essentielle à leur évolution. Dans les services, le suivi somatique reste souvent insuffisant, éclipsé par la gestion des crises et la complexité des troubles mentaux, alors même que les troubles métaboliques (surpoids, stéatose hépatique, anomalies lipidiques ou glycémie élevée) sont fréquents chez les personnes hospitalisées.
C’est ce déséquilibre que met en évidence l’étude LIVERSPIN, publiée par Santé publique France dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire. Pendant près de deux ans, les équipes de l’hôpital Le Vinatier ont évalué l’état de santé de 450 patients adultes hospitalisés. Les résultats dressent un état des lieux préoccupant et invitent à repenser la prise en charge psychiatrique dans son ensemble.
Au Vinatier, on constate un excès de poids largement supérieur à la moyenne française
44,9 % des patients hospitalisés présentent un surpoids ou une obésité. À titre de comparaison, en France, 18 % des adultes sont obèses selon les données ObÉpi-Roche, et environ 47 % sont en situation d’excès pondéral.
Ce qui frappe ici, ce n’est pas tant la prévalence brute, mais le concentré de facteurs de risque chez une population déjà très vulnérable. À l’hôpital psychiatrique, la prise de poids n’est jamais un simple “détail clinique”. Elle peut être le signal d’alarme d’un métabolisme en dérive, accéléré par la sédentarité, les traitements psychotropes, les troubles du comportement alimentaire ou encore l’organisation même des unités d’hospitalisation.
Stéatose, lipides, glycémie : un paysage métabolique rouge vif
Si l’excès de poids est fréquent, il n’arrive jamais seul. L’étude LIVERSPIN montre que 24,3 % des patients présentent une stéatose hépatique, autrement dit un “foie gras” qui augmente le risque d’hépatopathie chronique.
Cette proportion dépasse les estimations nationales habituelles, qui tournent autour d’un adulte sur cinq, mais rarement chez des personnes jeunes ou d’âge moyen, comme c’est le cas ici. Les analyses sanguines renforcent ce tableau :
- 24,6 % affichent un taux de triglycérides trop élevé,
- 9,2 % présentent une hémoglobine glyquée (HbA1c) anormale, signe d’un diabète potentiel ou mal contrôlé.
Une part importante des patients psychiatriques hospitalisés cumule des marqueurs métaboliques à haut risque cardiovasculaire. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les personnes souffrant de troubles psychiques sévères perdent en moyenne 10 à 20 ans d’espérance de vie, en grande partie à cause de maladies cardiovasculaires non diagnostiquées ou mal traitées.
Psychotropes, sédentarité, organisation des soins : une vulnérabilité multifactorielle
Les psychotropes, un équilibre thérapeutique à haut risque métabolique
En psychiatrie, les antipsychotiques et autres psychotropes constituent souvent des traitements incontournables pour stabiliser des troubles mentaux sévères. Leur efficacité clinique est reconnue, mais elle s’accompagne d’effets indésirables désormais bien identifiés. Parmi les plus fréquents figurent :
- une prise de poids parfois rapide,
- une augmentation de l’appétit,
- des perturbations de la glycémie,
- des déséquilibres du cholestérol et des lipides sanguins.
Dans la pratique hospitalière l’attention reste largement focalisée sur l’urgence psychique. Le suivi métabolique, pourtant recommandé, peine encore à s’imposer comme une priorité systématique.
Une sédentarité structurelle liée à l’hospitalisation
Aux effets des traitements s’ajoute la sédentarité. L’hospitalisation en psychiatrie se déroule dans un environnement où les occasions de bouger sont rares. Les unités disposent souvent de peu d’espaces adaptés, manquent de programmes d’activité physique structurés ou de professionnels spécifiquement formés.
À cela s’ajoutent les symptômes mêmes de la maladie (apathie, fatigue, retrait social) qui limitent l’initiative et l’engagement corporel. Cette immobilité prolongée favorise mécaniquement la prise de poids et l’installation progressive de troubles métaboliques.
Des soins somatiques encore fragmentés
Enfin, l’organisation des soins joue un rôle central. Pour de nombreux patients psychiatriques, l’accès aux soins somatiques reste complexe :
- bilans biologiques difficiles à programmer,
- refus ou interruptions de soins,
- ruptures de suivi après la sortie d’hospitalisation,
- coordination inégale avec la médecine de ville.
Dans ce contexte, les anomalies métaboliques sont fréquemment détectées tardivement, quand elles ne passent pas totalement inaperçues. Ces constats font écho aux prises de position de la psychiatre Maeva Musso, qui défend une prescription plus mesurée des psychotropes et une surveillance rigoureuse de leurs effets indésirables.
Vers une psychiatrie qui surveille enfin le corps autant que l’esprit
L’étude LIVERSPIN montre la nécessité d’intégrer pleinement la santé physique dans la prise en charge psychiatrique. Cela implique un dépistage systématique, régulier, protocolisé :
- du poids,
- de la glycémie,
- du taux de lipides,
- et de la fonction hépatique.
Mais cela suppose aussi un changement culturel dans les services pour considérer le corps comme un élément central du soin, et non comme une annexe périphérique de la maladie mentale. Des initiatives existent déjà au Vinatier et dans d’autres établissements : bilans somatiques à l’admission, consultations intégrées, ateliers d’activité physique, programmes d’éducation thérapeutique. Mais leur déploiement reste inégal et dépend largement des ressources locales.
À SAVOIR
Selon le Baromètre santé mentale 2024 de Santé publique France, près d’un adulte sur six (16 %) en France a vécu un épisode dépressif caractérisé au cours des 12 derniers mois, et plus de 12 % de la population présente un état anxieux déclaré. Ces troubles, fréquents dans la population générale, soulignent l’ampleur des souffrances psychiques qui touchent le pays.







