« Je te fais le pari que je serai sorti avant Noël ». Six semaines, au lieu des six mois nécessaires à la rééducation d’un homme qui, un jour d’octobre 2000, a perdu la jambe dans un effroyable accident de la circulation.
Ce matin-là, le chauffard laisse David Dalmasso baigner dans son sang sur le bitume de Craponne, dans l’Ouest lyonnais. Le membre arraché de l’éboueur de 27 ans gît à 4 mètres de là, terrible symbole d’une certitude, celle que d’une vie qui ne sera plus jamais la même. Cette deuxième vie, pourtant, le jeune habitant de Saint-Genis-les-Ollières a choisi d’en faire un cadeau, plutôt qu’un fardeau.
Car si le sang-froid d’un passant secouriste, le talent de ses chirurgiens et le soutien de sa famille l’ont sauvé, c’est avant tout grâce à une détermination peu commune que David a pu se relever. ‘’Se relever‘’, c’est justement le titre de l’ouvrage dans lequel il raconte son expérience hors norme, qui l’a conduit des froids couloirs du Centre Hospitalier des Massues, à Lyon, aux terrains les plus exigeants du tennis handisport. « Mon premier réflexe, le jour de mon accident, a été de me relever. J’ai appris ensuite à me relever physiquement et mentalement. La vie, c’est se relever tous les jours et je trouve que ce mot résume bien mon parcours ».
« Je n’aurais pas eu la vie dont je rêvais sans mon accident »
David est champion du monde handisport de tennis. Son courage et sa résilience l’ont mené vers des sommets auxquels il ne croyait plus. À l’adolescence, une mauvaise blessure le stoppe net dans son ascension : « je suis monté en flèche. À 16 ans, j’étais espoir de tennis valide », se souvient-il. « C’était ma passion, mais ce rêve s’est subitement transformé en cauchemar. Après un mauvais claquage, tout s’est écroulé ». Il remonte la pente et donne des cours de tennis, toujours accro à la terre battue. « Mais le tennis ne me suffisait pas pour vivre, c’est pour cela que je travaillais comme éboueur, un emploi qui me permettait de jumeler les deux activités ».
Jusqu’au 9 octobre 2000, donc, quand son accident est venu redistribuer les cartes de sa trajectoire. « J’aurais dû mourir, ce jour-là, mais je ne suis pas mort. J’ai une bonne étoile : grâce à ça, j’ai pu faire du sport de haut niveau, créer mon entreprise… La vie que j’ai aujourd’hui, celle que je rêvais étant jeune, je ne l’aurais pas eue sans l’accident ».
« Quand la Marseillaise résonne, je me dit qu’on ne pourra jamais m’enlever ce titre »
Au départ, pourtant, David n’imagine pas une seconde un retour à la raquette. Il pense d’abord à se reconstruire, fort de cette étonnante détermination, qui le fait réussir son défi de quitter l’hôpital en six semaines, au lieu des six mois annoncés. Une drôle de rencontre, à son entrée en rééducation, lui donne cette force : « dans le couloir, une petite fille de 8 ans me dit que ‘’c’est pas beau, un monsieur à qui il manque une jambe’’. Elle marchait avec un déambulateur, des clous plein la tête : les médecins m’ont dit qu’elle venait de perdre son père, sa mère et son petit frère dans un accident de voiture. Grâce à cette petite fille, j’ai compris que je ne pouvais plus me plaindre ».
David ne s’apitoie plus sur son sort. Il réapprend à se tenir debout, apprivoise sa prothèse, reprend le travail avec aménagement de poste, fonde une famille… Le tennis est encore loin. « Je ne voulais pas entendre parler de handisport, encore moins de fauteuil ». Une autre rencontre, sur un tournoi auquel participe sa compagne, change son regard. Convaincu par un entraîneur, il débute en 2007 en tennis-fauteuil, sans grand enthousiasme. Mais il se laisse peu à peu prendre au jeu, dont il apprend les nouveaux codes, « totalement différents du tennis valide ».
Son passé de joueur de haut niveau et son tempérament l’aident : « je ne voulais pas être second de série ». Très vite, il grimpe dans la hiérarchie, devient meilleur espoir Français dès 2008, et rejoint l’équipe de France de tennis handisport. Dans les quinze premiers mondiaux en simple comme en double, il décroche la palme en 2014 avec un titre de champion du monde, en Hollande. « Ce moment-là est difficile à décrire. Le plus beau, c’est quand la Marseillaise résonne. Je me suis dit : ça y est, j’y suis arrivé et on ne pourra jamais me l’enlever ».
La résilience, la clé du rebond après un traumatisme
Mais ce titre majeur, paradoxalement, met fin à l’ascension. « Il a un peu plombé le reste de ma carrière », avoue-t-il. « Je me suis senti pousser des ailes, j’ai voulu disputer de gros tournois, mais je n’étais pas tête de série et je n’ai pas eu beaucoup de chance au tirage au sort. Petit à petit, je suis redescendu au classement… Ça m’a coûté les jeux paralympiques, que je n’ai du coup jamais disputé ».
David, aujourd’hui, a 53 ans. Et la fierté de ce parcours est toujours là. Il intervient désormais en entreprise, pour le compte de la société qu’il a monté avec son ex-beau-frère. Son expertise porte sur les conséquences après un accident du travail, et il n’oublie jamais de montrer à quelle point la résilience, notion souvent galvaudée de nos jours, peut être salvatrice pour rebondir après un traumatisme : « quand vous avez un accident grave, vous avez deux choix. Vous pouvez décider de mourir. Et vous pouvez aussi décider de vous relever »…
À LIRE

Se relever
David Dalmasso
Éditions Jokji, 19,90€ (21 mai)




