Deux personnes travaillent dans une usine qui fabrique de la colchicine, un médicament utilisé pour traiter les crises de goutte.
La colchicine est l'un des rares médicaments issus directement d'une plante médicinale antique à être encore largement utilisé aujourd'hui dans les hôpitaux et les cabinets médicaux. © Magnific

Après des années de dépendance à des sites de production étrangers d’europe de l’est, la fabrication de la colchicine, traitement de référence des crises de goutte, va être relocalisée en France. Cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large visant à sécuriser l’approvisionnement des médicaments essentiels et à limiter les risques de pénuries qui touchent régulièrement le système de santé français.

La souveraineté sanitaire est devenue l’un des grands chantiers de la politique de santé française. Depuis la pandémie de Covid-19 et les nombreuses tensions d’approvisionnement observées ces dernières années, les autorités cherchent à réduire la dépendance du pays à des chaînes de production situées à l’étranger. Dernier exemple en date, la relocalisation en France de la fabrication de la colchicine, un médicament ancien mais indispensable utilisé notamment contre les crises de goutte.

Un enjeu qui dépasse largement le traitement de cette maladie et vise à garantir aux patients un accès continu aux médicaments jugés stratégiques, même en période de crise internationale ou de perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Rare sont les médicaments dont l’histoire remonte à l’Antiquité et qui occupent encore une place centrale dans les prescriptions médicales. C’est pourtant le cas de la colchicine. Extraite du colchique d’automne, une plante connue depuis plus de 2 000 ans pour ses propriétés médicinales, cette molécule a traversé les siècles sans perdre de son intérêt thérapeutique. Aujourd’hui, elle reste le traitement de référence des crises aiguës de goutte. Cette maladie inflammatoire survient lorsque des cristaux d’acide urique s’accumulent dans les articulations, provoquant des douleurs soudaines et particulièrement intenses. La crise touche le plus souvent le gros orteil, qui devient rouge, gonflé et extrêmement sensible au moindre contact.

Selon l’Assurance Maladie, la goutte concerne environ 600 000 personnes en France. Longtemps surnommée la « maladie des rois » en raison de son lien avec une alimentation riche, elle est aujourd’hui favorisée par plusieurs facteurs comme l’âge, le surpoids, l’hypertension artérielle, le diabète ou certaines habitudes alimentaires. Mais la colchicine ne se limite pas à cette seule indication. Elle est également utilisée pour traiter certaines maladies inflammatoires rares, comme la fièvre méditerranéenne familiale, une affection génétique caractérisée par des épisodes répétés de fièvre et d’inflammation.

La France veut éviter les pénuries de ce médicament indispensable

Pendant plusieurs décennies, une grande partie de la production mondiale de médicaments a été progressivement délocalisée vers l’Asie ou d’autres régions du monde. Cette stratégie a permis de réduire les coûts de fabrication, mais elle a aussi créé une forte dépendance à quelques sites industriels éloignés. La crise du Covid-19 a révélé les limites de ce modèle. Difficultés d’approvisionnement, tensions sur certaines matières premières, ruptures de stock de médicaments essentiels… Autant de situations qui ont poussé les États européens à revoir leur copie.

Depuis plusieurs années, la France mène ainsi une politique de relocalisation de certaines productions jugées stratégiques. L’objectif est de sécuriser l’accès aux médicaments les plus importants pour les patients. La colchicine figure parmi ces traitements considérés comme sensibles. Même si elle ne concerne pas des millions de personnes, elle reste indispensable dans certaines situations médicales et ne dispose pas toujours d’alternatives équivalentes.

La question des pénuries est devenue centrale

La relocalisation de la colchicine intervient dans un contexte de multiplication des tensions d’approvisionnement. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), le nombre de signalements de ruptures ou de risques de rupture de stock de médicaments a fortement augmenté au cours de la dernière décennie. Les causes sont nombreuses :

  • difficultés de production,
  • pénuries de matières premières,
  • hausse de la demande mondiale,
  • problèmes logistiques,
  • concentration de la fabrication sur un nombre limité de sites.

Concrètement, lorsqu’un médicament est fabriqué dans seulement quelques usines à travers le monde, le moindre incident peut avoir des répercussions internationales. Pour les patients, ces situations peuvent entraîner des changements de traitement, des reports de soins ou des difficultés d’accès à certains médicaments essentiels. La relocalisation vise donc à rendre les chaînes d’approvisionnement plus robustes et moins vulnérables aux aléas internationaux.

La souveraineté sanitaire, un objectif devenu prioritaire

Depuis la pandémie, la notion de souveraineté sanitaire est devenue un pilier des politiques publiques de santé. L’idée est de garantir que la France puisse continuer à produire ou à obtenir rapidement les médicaments indispensables à sa population, même en cas de crise majeure. Cette stratégie s’inscrit notamment dans le cadre du plan France 2030, qui prévoit d’importants investissements pour soutenir l’innovation et renforcer les capacités industrielles du pays dans plusieurs secteurs stratégiques, dont la santé.

La relocalisation de la colchicine s’ajoute ainsi à d’autres projets visant à rapatrier ou sécuriser la fabrication de médicaments essentiels et de principes actifs pharmaceutiques. L’objectif n’est pas de produire tous les médicaments en France, mais plutôt d’identifier ceux dont une pénurie pourrait avoir des conséquences importantes pour les patients et le système de santé.

Un enjeu industriel autant que sanitaire

Cette décision représente également un signal fort pour l’industrie pharmaceutique française. Longtemps considérée comme l’un des leaders européens du médicament, la France a vu une partie de ses capacités de production quitter son territoire au cours des dernières décennies. Les pouvoirs publics cherchent désormais à inverser cette tendance en soutenant la réindustrialisation de certaines activités stratégiques.

Au-delà de la sécurisation des approvisionnements, ces projets permettent aussi de préserver des compétences industrielles, de soutenir l’emploi et de renforcer l’autonomie du pays dans un secteur particulièrement sensible. Pour les spécialistes de la santé publique, la relocalisation de la colchicine illustre surtout une évolution de fond : la disponibilité des médicaments n’est plus seulement un enjeu économique, mais une question de sécurité sanitaire.

La colchicine ne devrait probablement pas être le dernier médicament concerné par cette stratégie. Face à la hausse des pénuries observées ces dernières années, la France et plusieurs pays européens multiplient les initiatives pour mieux sécuriser les chaînes de production pharmaceutiques. Ces mesures ne feront pas disparaître totalement les ruptures de stock. Mais elles pourraient permettre de limiter leur fréquence et leur impact sur les patients.

Pour les personnes souffrant de goutte ou de maladies inflammatoires traitées par colchicine, cette relocalisation constitue surtout une bonne nouvelle : celle d’un accès potentiellement plus sûr à un médicament dont l’efficacité est reconnue depuis des décennies et qui demeure, aujourd’hui encore, un maillon essentiel de leur prise en charge.

À SAVOIR 

La colchicine figure sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS. Créée en 1977, cette liste recense les traitements considérés comme indispensables pour répondre aux besoins prioritaires de santé d’une population.

Inscrivez-vous à notre newsletter
Ma Santé

Article précédentNoyades : déjà 40 morts en quelques jours
Marie Briel
Journaliste Ma Santé. Après un début de carrière en communication, Marie s’est tournée vers sa véritable voie, le journalisme. Au sein du groupe Ma Santé, elle se spécialise dans le domaine de l'information médicale pour rendre le jargon de la santé (parfois complexe) accessible à tous.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici