Trouver un médecin disponible n’est pas franchement devenu une formalité ces dernières années. Pourtant, derrière les difficultés rencontrées aujourd’hui par de nombreux patients, la démographie médicale française est en train de changer de direction. Au 1er janvier 2026, la France comptait 242 200 médecins en activité, soit 5 000 de plus qu’un an auparavant. Leur nombre a progressé de 2,1 % en seulement un an, après +1,6 % en 2025 et +1,4 % en 2024. Pendant plus de dix ans, la hausse annuelle était restée sous la barre des 1 %. Le redémarrage est donc déjà visible dans les chiffres.
Et il devrait s’accélérer. Les nouvelles projections de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) dessinent une France nettement mieux dotée en médecins dans les prochaines décennies. Dans son scénario central, l’organisme estime que le pays compterait 351 300 médecins en activité et étudiants en troisième cycle en 2040, contre 261 800 en 2025. Cela représente près de 90 000 personnes supplémentaires participant, à des degrés différents, au système de soins.
D’où viennent tous ces médecins supplémentaires ?
Près de 90 000 médecins et internes supplémentaires en quinze ans
Les 351 300 personnes annoncées pour 2040 ne seront pas toutes des médecins installés dans un cabinet avec leur plaque sur la porte. La DREES additionne ici les médecins de moins de 70 ans en activité et les étudiants en troisième cycle, c’est-à-dire notamment les internes. Ces derniers sont encore en formation, mais participent déjà directement aux soins dans les hôpitaux et, selon leurs stages, en médecine de ville. En 2040, ils représenteraient environ 17 % de cet effectif total, une proportion comparable à celle observée en 2025.
Si l’on regarde uniquement les médecins en activité dans le champ de cette projection, ils seraient environ 292 100 en 2040, contre 218 300 en 2025. La hausse ne repose pas seulement sur une armée d’internes, le nombre de praticiens ayant terminé leurs études progresserait lui aussi fortement. Et la tendance ne s’arrêterait pas en 2040. Si les paramètres actuels se maintiennent, médecins et étudiants en troisième cycle seraient environ 464 200 en 2060, soit près de 75 % de plus qu’en 2025.
Pourquoi autant de médecins vont-ils arriver ?
Cette remontée est notamment le résultat des décisions prises plusieurs années auparavant pour former davantage de médecins. Le scénario principal de la DREES suppose que 12 200 étudiants continueront chaque année d’entrer en deuxième année de médecine. Il retient également l’arrivée annuelle de 2 500 médecins diplômés à l’étranger dans le système de soins français.
Ce deuxième levier pèse déjà dans la démographie médicale. Au 1er janvier 2026, 11 % des médecins en activité en France avaient obtenu leur diplôme à l’étranger, contre 7 % en 2012. Dans le même temps, les générations ayant bénéficié de l’augmentation du nombre de places en médecine depuis le début des années 2000 arrivent progressivement sur le marché du travail.
La DREES a d’ailleurs testé ce qui se passerait si ces paramètres changeaient. Avec seulement 9 200 entrées en deuxième année à partir de 2031, les effectifs de médecins et d’étudiants atteindraient environ 401 800 personnes en 2060. À l’inverse, avec 15 200 entrées, ils grimperaient à 527 700. Sans nouvelles arrivées de médecins diplômés à l’étranger, ils seraient environ 400 800 à cet horizon.
Les médecins de 2040 sont, pour beaucoup, déjà sur les bancs de la fac
Former un médecin prend du temps. Beaucoup de temps. Entre le début des études et la fin de la spécialisation, le cursus médical s’étale sur de nombreuses années. Les décisions prises aujourd’hui sur le nombre de places ouvertes produisent donc pleinement leurs effets bien plus tard.
Résultat, la démographie médicale de 2040 est déjà, en grande partie, écrite. Une bonne partie des médecins qui exerceront alors sont soit déjà médecins aujourd’hui, soit actuellement en formation. C’est également pour cette raison que les différents scénarios testés par la DREES restent relativement proches à l’horizon 2040 avant de s’écarter beaucoup plus nettement ensuite.
Même dans l’hypothèse basse sur le nombre de futurs étudiants, la France compterait environ 340 600 médecins et étudiants en troisième cycle en 2040. Dans l’hypothèse haute, ils seraient 362 500. Par rapport aux 261 800 comptabilisés en 2025, toutes les trajectoires étudiées aboutissent donc à une hausse importante.
L’offre de médecins va-t-elle enfin rattraper les besoins des Français ?
Une densité médicale bientôt supérieure à son niveau des années 1990
Reste un problème : compter les blouses blanches ne suffit pas. La population française évolue elle aussi et, surtout, elle vieillit. Or une population plus âgée a en moyenne davantage besoin de consultations, de traitements et de suivi médical. Pour éviter de comparer simplement un nombre de médecins à un nombre d’habitants, la DREES calcule donc une densité médicale standardisée. Derrière ce terme un peu austère se cache une idée assez simple : mesurer le nombre de médecins disponibles en tenant compte des besoins de soins différents selon l’âge de la population.
Et là encore, la tendance devient favorable. Pour les médecins en activité, cette densité avait atteint un point bas à 315 en 2023, après un maximum de 353 en 1998. Elle est remontée à 316 en 2024 puis 317 en 2025. Dans le scénario tendanciel, elle atteindrait 333 en 2030, 356 en 2034 et 406 en 2040. Autrement dit, l’augmentation du nombre de médecins serait suffisamment importante pour dépasser, à terme, la progression des besoins liée notamment au vieillissement de la population. À l’échelle nationale du moins.
Est-ce la fin annoncée des déserts médicaux ?
C’est là que les choses se compliquent. Avoir davantage de médecins en France ne signifie pas automatiquement en avoir davantage là où ils manquent aujourd’hui. Un praticien supplémentaire installé dans une grande métropole ne facilite évidemment pas beaucoup la vie d’un patient vivant à plusieurs dizaines de kilomètres du généraliste le plus proche. Or les écarts territoriaux sont déjà considérables.
Les dernières données disponibles sur l’accès aux généralistes, publiées par la DREES en juillet 2026 et portant sur l’année 2024, sont particulièrement parlantes. En moyenne, un Français disposait d’une accessibilité équivalente à 3,3 consultations de médecine générale par an. Mais pour les 10 % de la population vivant dans les territoires les moins bien dotés, ce chiffre tombait à 1,3 consultation, contre 5,7 chez les 10 % les mieux lotis. Un rapport de plus de quatre entre les deux extrêmes. Et les écarts ne se résorbaient pas : entre 2023 et 2024, l’accessibilité moyenne aux médecins généralistes a encore reculé de 1,1 %, tandis que l’écart entre les populations les mieux et les moins bien dotées s’est accentué.
Un généraliste supplémentaire ne signifie pas forcément un médecin traitant disponible
Un effectif national ne dit pas combien d’heures les médecins travaillent, s’ils exercent à l’hôpital ou en ville, s’ils sont salariés ou libéraux, ni combien de patients ils peuvent effectivement suivre. Le chiffre brut ne permet donc pas de savoir combien de nouveaux cabinets ouvriront, combien de généralistes accepteront de nouveaux patients ou dans quelles communes les futurs praticiens choisiront de s’installer.
La situation actuelle illustre déjà cette différence entre nombre de médecins et accès réel aux soins. Sur les 242 200 médecins en activité début 2026, 101 000 étaient généralistes et 141 200 exerçaient une autre spécialité. Les généralistes ont vu leurs effectifs augmenter de 1 % en un an, après plusieurs années difficiles : leur nombre avait diminué en moyenne de 0,5 % par an entre début 2018 et début 2024.
Le retour de la croissance démographique constitue donc un changement de tendance important. Mais pour le patient qui cherche aujourd’hui un médecin traitant, l’enjeu des prochaines années sera moins de savoir combien de médecins la France compte sur le papier que quelles spécialités ils exercent, où ils s’installent et combien de patients ils peuvent réellement prendre en charge.
À SAVOIR
Les médecins français sont aussi en train de rajeunir. En 2012, seuls 17 % des médecins en activité avaient moins de 40 ans. Début 2026, ils sont désormais 31 %, soit presque deux fois plus. Dans le même temps, l’âge moyen de la profession est passé de 51,1 à 49,7 ans.



