Jusqu’ici, la prévention des cancers repose en grande partie sur des recommandations communes à de larges catégories de population. Pour le cancer du sein, par exemple, les femmes de 50 à 74 ans sont invitées à réaliser une mammographie de dépistage tous les deux ans. Un dispositif indispensable, mais qui ne tient pas toujours compte des différences individuelles. À âge égal, deux personnes ne présentent pas forcément le même risque de développer un cancer.
Les antécédents familiaux, certaines caractéristiques mammaires, le tabagisme ou encore la présence de lésions précancéreuses peuvent augmenter ce risque. C’est justement à ces personnes plus exposées que le programme INTERCEPTION veut s’adresser.
Développé à l’origine par Gustave Roussy, le programme repose sur un principe simple. Plutôt que d’attendre qu’une personne entre dans les critères habituels du dépistage, l’objectif est d’identifier plus tôt celles dont le risque de développer un cancer est déjà nettement supérieur à celui de la population générale. Elles peuvent alors bénéficier d’une prévention et d’une surveillance adaptées à leur situation.
À Dijon, deux cancers ciblés pour commencer
Le déploiement dijonnais se fait progressivement. Le 5 octobre 2026, le CGFL a ouvert un premier parcours consacré aux femmes présentant un risque accru de cancer du sein sans prédisposition génétique identifiée. Un parcours adapté au risque génétique doit être proposé ultérieurement.
Pour ce premier volet, les femmes concernées présentent un risque cumulé de développer un cancer du sein évalué entre 20 et 40 %. Il ne s’agit donc pas de prédire qu’elles auront un cancer. Mais d’identifier une probabilité suffisamment importante pour justifier une surveillance et des mesures de prévention plus personnalisées.
Le 19 octobre, le centre doit ouvrir son deuxième parcours, cette fois consacré au cancer du poumon. Le tabac y occupe évidemment une place centrale. Dans le programme INTERCEPTION développé par Gustave Roussy, le parcours poumon cible notamment les grands fumeurs âgés de 50 à 74 ans ayant dépassé 20 « paquets-années ». C’est-à-dire, par exemple, l’équivalent d’un paquet de cigarettes par jour pendant vingt ans. Les fumeurs actuels comme certaines personnes ayant arrêté récemment peuvent être concernés.
Cancer : comment savoir si l’on est suffisamment « à risque » ?
À Dijon, une première évaluation peut être réalisée à l’aide de Scorisk. Un questionnaire en ligne conçu pour estimer le niveau de risque. La démarche peut être effectuée par la personne elle-même ou avec son médecin généraliste. Si les critères semblent remplis, ou si la situation mérite d’être précisée, une téléconsultation avec un médecin référent du CGFL peut ensuite être organisée.
L’objectif est de mettre bout à bout plusieurs informations qui, prises séparément, ne suffisent pas forcément à tirer la sonnette d’alarme. Pour le sein, une histoire familiale importante, une densité mammaire élevée ou certaines lésions atypiques peuvent par exemple participer à l’évaluation du risque. Pour le poumon, l’exposition au tabac est déterminante.
Être identifié comme « à risque » ne signifie pas être malade. Nii même que l’on développera nécessairement un cancer. Cela signifie simplement que les probabilités ne sont pas les mêmes que pour la population générale. Et donc qu’un suivi standard n’est pas toujours le plus adapté.
Comment fonctionne ce nouveau programme ?
Une journée entière pour faire le point
Une fois admis dans le programme, le participant est reçu au CGFL pour une journée spécifiquement consacrée à la prévention. La matinée comprend notamment des ateliers collectifs, organisés en petits groupes de six personnes maximum. Ils tournent autour de plusieurs sujets comme l’activité physique, la nutrition ou encore la génétique. L’idée n’est donc pas uniquement de multiplier les examens médicaux. Mais plutôt de passer en revue les leviers sur lesquels il est réellement possible d’agir.
L’après-midi laisse place aux consultations individuelles avec les professionnels de santé correspondant au profil de chacun. Selon le parcours, peuvent notamment intervenir des spécialistes de la sénologie, de la pneumologie, de la tabacologie ou de la nutrition. Une évaluation de la condition physique fait également partie du dispositif dijonnais.
Pour les participants du parcours poumon, le programme prévoit en plus un scanner thoracique à faible dose. Contrairement à une radiographie classique, cet examen permet d’obtenir des images détaillées des poumons en utilisant une quantité réduite de rayons X. Son intérêt est de rechercher de petites anomalies pulmonaires chez des personnes qui ne présentent pas nécessairement de symptômes.
À chacun son plan de prévention
À la fin de cette journée, le participant ne repart pas simplement avec une pile de brochures sous le bras. Un entretien avec une infirmière permet d’établir un Plan personnalisé de prévention (PPP). Ce document rassemble les recommandations adaptées à la situation de la personne. Sont aussi détaillées les actions à mettre en œuvre pour diminuer son risque ou renforcer sa surveillance. Cela peut concerner l’alimentation, l’activité physique, l’arrêt du tabac, mais aussi la fréquence et la nature des examens médicaux à réaliser.
Selon le niveau de risque, la surveillance peut en effet être différente de celle proposée à la population générale. Chez certaines femmes présentant un risque élevé de cancer du sein, des mammographies plus rapprochées ou une IRM mammaire annuelle peuvent par exemple être indiquées. À Dijon, l’accompagnement ne s’arrête pas à la porte du CGFL. Un contact téléphonique est prévu trois mois après la journée de prévention. Les participants disposent également d’un accès à MyInterception. Une application destinée à prolonger le suivi et à faciliter l’accompagnement dans le temps.
Un complément, pas un remplacement des dépistages habituels
INTERCEPTION ne vient pas remplacer les programmes nationaux de dépistage. Il cherche plutôt à combler un angle mort. Celui des personnes qui présentent un risque supérieur à la moyenne. Cible pour lesquelles les recommandations destinées à la population générale peuvent ne pas suffire. Le dépistage organisé du cancer du sein reste ainsi proposé tous les deux ans aux femmes de 50 à 74 ans. INTERCEPTION ajoute une couche supplémentaire en individualisant la surveillance lorsque le profil d’une personne le justifie.
Cette approche prend d’autant plus de sens que le cancer reste extrêmement fréquent en France. Les dernières estimations nationales font état de 433 136 nouveaux cas en 2023. Le cancer du sein demeure de loin le cancer féminin le plus fréquent, avec 61 214 nouveaux cas estimés cette même année. Pour le poumon, les estimations atteignaient 33 438 nouveaux cas chez les hommes et 19 339 chez les femmes.
Une partie de ce fardeau pourrait pourtant être évitée. L’Institut national du cancer estime que près de la moitié des cancers pourraient être prévenus en agissant notamment sur le tabac, l’alcool, l’alimentation, la sédentarité ou encore l’exposition excessive aux rayons UV. Cela représenterait plus de 170 000 nouveaux cancers évitables chaque année en France.
Cancers : une prévention personnalisée appelée à s’étendre
Développé à l’origine par Gustave Roussy, INTERCEPTION s’étend progressivement sur le territoire. Selon un rapport du Sénat publié en 2026, environ 5 000 personnes avaient déjà intégré le programme et quatorze parcours avaient été développés pour différents profils à risque. Ils peuvent notamment concerner le sein, le poumon, le côlon, le pancréas ou certaines prédispositions génétiques.
En parallèle, INTERCEPTION fait désormais l’objet d’une expérimentation nationale dans le cadre de « l’article 51 », un dispositif permettant de tester de nouvelles organisations du système de santé. Lancée en mars 2026 et portée par Unicancer, cette expérimentation doit inclure 6 440 personnes dans sept territoires français et durer quatre ans à compter de la première inclusion. Son financement prévu atteint un peu plus de 6 millions d’euros, ingénierie comprise.
L’enjeu sera notamment de déterminer si cette nouvelle organisation permet réellement de mieux identifier les personnes à haut risque, si elles adhèrent au parcours proposé et si la coordination entre médecins de ville et centres spécialisés fonctionne dans la durée. Car une prévention personnalisée n’a d’intérêt que si elle sort des murs de l’hôpital : dans le dispositif national, le médecin traitant reste justement chargé d’accompagner le patient au long cours.
À SAVOIR
Avoir plusieurs cas de cancer dans une même famille ne signifie pas forcément qu’une mutation génétique héréditaire circule dans la famille. Selon l’Institut national du cancer, seuls 5 à 10 % des cancers seraient liés à une altération génétique constitutionnelle héréditaire. La grande majorité survient donc sans prédisposition génétique transmise identifiée.



