
L’acteur américain James Van Der Beek est décédé le 11 février à 48 ans d’un cancer colorectal, après un diagnostic posé à 46 ans. Sa disparition vient brutalement rappeler que les cancers du côlon et du rectum chez les moins de 50 ans sont en progression. En France comme dans d’autres pays occidentaux, les courbes évoluent dans le mauvais sens. Mais que sait-on réellement de cette hausse ? Et pourquoi touche-t-elle désormais les moins de 50 ans ?
Pendant longtemps,le cancer colorectal était considéré comme une maladie du vieillissement. On en parlait à partir de 60 ans, parfois 55, rarement avant. Les campagnes de dépistage ciblent d’ailleurs les 50-74 ans.
Et pourtant, depuis une quinzaine d’années, un signal faible s’est transformé en tendance et de plus en plus de patients jeunes, parfois trentenaires, franchissent la porte des services d’oncologie.

La disparition de James Van Der Beek, annoncée à la mi-février 2026, a provoqué une onde de choc bien au-delà du monde du cinéma. Elle a surtout remis en lumière une tendance que les épidémiologistes observent depuis plusieurs années.
Entre 2000 et 2020, l’incidence des cancers colorectaux chez les moins de 50 ans a augmenté d’environ 1,4% par an, soit près de 30% de hausse cumulée sur deux décennies, d’après Santé publique France et les registres européens. Les cas précoces représentent encore une minorité, environ 5 à 10% des diagnostics, mais leur progression contraste avec la stabilisation, voire la diminution, observée chez les plus de 50 ans grâce au dépistage organisé.
Un cancer fréquent… mais historiquement lié à l’âge
Le cancer colorectal regroupe les cancers du côlon et du rectum. Il se développe le plus souvent à partir de lésions bénignes appelées polypes, qui peuvent, en plusieurs années, évoluer vers une tumeur maligne.
En France, selon Santé publique France et l’Institut national du cancer (INCa), il s’agit du troisième cancer le plus fréquent, avec environ 47 000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année. Il représente aussi la deuxième cause de décès par cancer, avec près de 17 000 décès annuels.
Traditionnellement, plus de 90 % des cas surviennent après 50 ans. C’est d’ailleurs pour cette raison que le programme national de dépistage organisé cible les 50-74 ans, via un test immunologique de recherche de sang occulte dans les selles, à réaliser tous les deux ans. Mais les courbes ne sont plus aussi stables qu’avant.
Une hausse confirmée chez les moins de 50 ans
Selon Santé publique France, l’incidence du cancer colorectal diminue chez les plus de 50 ans, probablement grâce au dépistage organisé. En revanche, elle augmente chez les adultes de moins de 50 ans, en particulier dans la tranche des 20-39 ans. Une tendance observée depuis le début des années 2000.
Les cas précoces restent toutefois minoritaires. Ils représentent environ 5 à 10% de l’ensemble des diagnostics. Mais la progression est suffisamment nette pour être qualifiée de significative par les épidémiologistes.
À l’échelle internationale, la dynamique est encore plus marquée. Aux États-Unis, l’INCa observe depuis le début des années 2000 une hausse continue de l’incidence chez les 20-49 ans. Selon le rapport 2023 de l’American Cancer Society, le cancer colorectal est devenu la première cause de décès par cancer chez les hommes de moins de 50 ans et la deuxième chez les femmes dans cette tranche d’âge.
Générations 1980-1990 : un effet “cohorte” ?
Les épidémiologistes parlent parfois d’« effet cohorte ». Cela signifie que certaines générations, nées à une période donnée, présentent un risque différent de celles qui les ont précédées.
Dans le cas du cancer colorectal, plusieurs études internationales suggèrent que les personnes nées après les années 1980 ont un risque plus élevé, à âge égal, que celles nées dans les décennies précédentes.
Mais pourquoi ? Les chercheurs évoquent des modifications profondes des modes de vie :
- alimentation plus riche en produits ultra-transformés
- consommation accrue de viande transformée
- sédentarité
- hausse du surpoids et de l’obésité
- modification du microbiote intestinal
Aucun facteur unique ne permet d’expliquer à lui seul la hausse observée. Il s’agit probablement d’un faisceau de causes.
Cancer colorectaux : l’alimentation moderne en question
Viandes transformées : un risque établi
Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence spécialisée de l’OMS, classe depuis 2015 les viandes transformées (charcuteries, saucisses, bacon, jambons industriels…) comme cancérogènes avérés pour l’homme en ce qui concerne le cancer colorectal.
Selon le CIRC, chaque portion quotidienne de 50 grammes de viande transformée augmente le risque de cancer colorectal d’environ 18 %. Ce chiffre ne signifie pas qu’une personne a 18 % de risque absolu, mais que son risque relatif augmente par rapport à quelqu’un qui n’en consomme pas.
La viande rouge, elle, est classée comme « probablement cancérogène ». Or, les habitudes alimentaires des générations nées dans les années 1980 et 1990 ont évolué vers une consommation plus fréquente de produits transformés, souvent riches en sel, en additifs et en graisses saturées.
De moins en moins de fibres
À l’inverse des produits ultra-transformés, les fibres alimentaires ont un effet protecteur reconnu contre le cancer colorectal. Présentes dans les fruits, les légumes, les légumineuses et les céréales complètes, elles favorisent un transit plus rapide et limitent le temps de contact entre d’éventuelles substances cancérogènes et la paroi du côlon, rappelle l’Institut national du cancer.
Elles nourrissent aussi le microbiote intestinal, qui produit des composés aux effets anti-inflammatoires bénéfiques pour les cellules du côlon.
Pourtant, les apports restent insuffisants. Selon l’ANSES en 2022, les Français consomment en moyenne moins que les 30 grammes de fibres par jour recommandés, avec un déficit particulièrement marqué chez les jeunes adultes.
Cancers colorectaux : le rôle possible du microbiote intestinal
On parle de plus en plus du microbiote, cet ensemble de milliards de bactéries vivant dans notre intestin. Il joue un rôle dans la digestion, l’immunité et la régulation de l’inflammation.
Des travaux récents suggèrent qu’un déséquilibre du microbiote (appelé dysbiose) pourrait favoriser l’apparition de lésions précancéreuses. Certaines bactéries produisent en effet des toxines capables d’endommager l’ADN des cellules intestinales.
Les recherches sont encore en cours, mais les scientifiques s’accordent sur un point : l’alimentation, les antibiotiques précoces et le mode de vie influencent fortement la composition du microbiote.
Les générations plus jeunes, exposées dès l’enfance à des régimes alimentaires différents de ceux de leurs parents (davantage de produits ultra-transformés), pourraient donc présenter un environnement intestinal distinct.
Obésité et sédentarité : des facteurs de risques reconnus
Le surpoids et l’obésité ne sont pas seulement des enjeux esthétiques ou cardiovasculaires. Ce sont des facteurs de risque clairement établis du cancer colorectal. Selon Santé publique France, près d’un adulte sur deux en France est en situation de surpoids ou d’obésité. Et la tendance progresse depuis une vingtaine d’années, y compris chez les jeunes adultes.
Sur le plan biologique, l’excès de masse grasse n’est pas neutre. Le tissu adipeux agit comme un organe à part entière. Il sécrète des substances pro-inflammatoires et perturbe l’équilibre hormonal, notamment l’insuline et certains facteurs de croissance. Cette inflammation chronique de bas grade crée un terrain favorable à l’apparition et à la progression de cellules tumorales dans le côlon.
La sédentarité renforce ce mécanisme. Une activité physique régulière réduit le risque de cancer colorectal, en améliorant le transit, en limitant l’inflammation et en régulant le métabolisme. Or le temps passé assis ne cesse d’augmenter, porté par le travail sur écran et les loisirs numériques.
Dépistage généralisé, faut-il l’étendre aux plus jeunes ?
Un diagnostic parfois retardé chez les jeunes
Chez un adulte de 35 ans, des symptômes digestifs (douleurs abdominales, troubles du transit, saignements) sont souvent attribués à des causes bénignes : hémorroïdes, syndrome de l’intestin irritable, stress.
Or, le cancer colorectal peut évoluer silencieusement pendant plusieurs années. Chez les jeunes patients, il est parfois diagnostiqué à un stade plus avancé, faute de suspicion initiale. L’INCa rappelle que certains signes doivent conduire à consulter rapidement :
- présence de sang dans les selles
- modification durable du transit
- douleurs abdominales persistantes
- perte de poids inexpliquée
- fatigue liée à une anémie
Ces symptômes ne signifient pas nécessairement un cancer, mais justifient un avis médical.
Faut-il abaisser l’âge du dépistage ?
En France, le dépistage organisé du cancer colorectal débute à 50 ans et concerne les 50-74 ans, avec un test immunologique à réaliser tous les deux ans. L’objectif est de détecter précocement des polypes ou des cancers débutants, lorsque la prise en charge est la plus efficace. Aux États-Unis, les recommandations ont évolué. En 2021, l’US Preventive Services Task Force a abaissé l’âge de début du dépistage à 45 ans, en réponse à l’augmentation des cas chez les adultes plus jeunes.
En France, les autorités sanitaires n’ont pas modifié le seuil. L’INCa rappelle que le cancer colorectal reste rare avant 45 ans et que le dépistage doit cibler en priorité les classes d’âge où le bénéfice collectif est le plus important.
Abaisser l’âge soulève plusieurs enjeux :
- élargir le dépistage signifie inclure plusieurs millions de personnes supplémentaires
- cela implique un coût organisationnel et financier important
- il existe un risque de surdiagnostic, avec des examens et traitements parfois inutiles
Le débat n’est pas clos. Si la progression chez les moins de 50 ans se confirmait dans les années à venir, les recommandations pourraient évoluer. En attendant, les spécialistes insistent sur un point essentiel. Quel que soit l’âge, des symptômes persistants doivent conduire à consulter sans attendre.
Cancers colorectaux : derrière la hausse, un enchevêtrement de facteurs
Face à la hausse observée chez les moins de 50 ans, la tentation est grande de chercher un responsable unique. Le sucre. Les additifs. Les pesticides. Les écrans. Une cause identifiable, rassurante parce que désignable.
Or les données scientifiques ne vont pas dans ce sens. Le cancer colorectal est une maladie multifactorielle. Il ne résulte pas d’un élément isolé mais d’une accumulation de facteurs qui interagissent sur le long terme.
- La génétique : environ 5% des cancers colorectaux sont liés à des syndromes héréditaires comme le syndrome de Lynch ou la polypose adénomateuse familiale.
- L’environnement et le mode de vie : alimentation pauvre en fibres, consommation élevée de viandes transformées, alcool, tabac, excès de poids et sédentarité modifient le terrain biologique.
- L’inflammation chronique: l’obésité, certaines maladies inflammatoires intestinales ou un microbiote déséquilibré entretiennent un état inflammatoire de bas grade qui peut favoriser l’apparition d’anomalies cellulaires.
- Le vieillissement cellulaire : même chez les personnes jeunes, les cellules accumulent des altérations de l’ADN au fil du temps.
Dans la grande majorité des situations, aucun facteur pris isolément ne suffit à expliquer la maladie. C’est l’addition progressive d’expositions, parfois dès l’enfance, qui augmente le risque.
À SAVOIR
En France, la participation au dépistage organisé du cancer colorectal reste insuffisante. Selon Santé publique France, elle atteignait environ 34,2 %, stable depuis 2020 et toujours inférieur au seuil européen acceptable (45 %). Or, détecté tôt, ce cancer se guérit dans plus de 90% des cas à cinq ans, rappelle l’INCa







