Les traitements contre le cancer sont de plus en plus personnalisés grâce aux progrès des thérapies ciblées et de l’immunothérapie. Pour orienter leur choix, les oncologues s’appuient notamment sur les caractéristiques génétiques de la tumeur, qui permettent d’identifier certains patients susceptibles de répondre à un traitement. Mais ces biomarqueurs ne suffisent pas toujours à prédire son efficacité.
C’est dans ce contexte que Sirius Neosight et le Centre Léon Bérard ont lancé l’étude clinique E-FACToR. Approuvée en février 2026 par le Comité de protection des personnes Sud-Est II, elle évaluera chez 300 patients atteints de cancers avancés ou métastatiques du sein, de l’ovaire, de la prostate et du pancréas une technologie permettant de cultiver des « jumeaux tumoraux » à partir d’une simple prise de sang afin de mieux prédire la réponse aux traitements.
Traitement contre le cancer : le défi de la médecine de précision
Avant de commencer un traitement, il est souvent impossible de savoir avec certitude s’il sera efficace chez un patient donné. Pour réduire cette part d’incertitude, les oncologues s’appuient sur la médecine de précision. Cette approche consiste à analyser les caractéristiques biologiques de la tumeur afin d’orienter le choix du traitement. Selon l’Institut national du cancer, certains biomarqueurs moléculaires, comme des mutations de l’ADN des cellules cancéreuses, permettent déjà d’identifier les patients les plus susceptibles de répondre à certaines thérapies ciblées.
Mais ces analyses ne permettent pas de tout prévoir. Des patients présentant les mêmes anomalies génétiques peuvent avoir des réponses très différentes à un même médicament. Pourquoi ? Parce qu’une tumeur n’est pas figée. Elle évolue en permanence sous l’effet de sa croissance, de son environnement et des traitements déjà reçus. Une biopsie réalisée plusieurs semaines ou plusieurs mois auparavant ne reflète donc pas toujours l’état réel du cancer au moment où une nouvelle thérapie est envisagée. En d’autres termes, connaître le profil génétique d’une tumeur ne suffit pas toujours à prédire son comportement. C’est précisément cette limite que les chercheurs tentent aujourd’hui de dépasser, en cherchant non plus seulement à analyser les cellules cancéreuses, mais à observer directement leur réaction face aux traitements.
Cancers : comment fonctionne cette nouvelle prise de sang ?
Des « jumeaux tumoraux » cultivés à partir d’une prise de sang
L’originalité de Sirius Neosight repose sur la biopsie liquide fonctionnelle. Contrairement à une biopsie classique, qui nécessite de prélever un fragment de la tumeur par une intervention parfois invasive, cette approche repose sur une simple prise de sang de 10 millilitres réalisée lors d’une consultation habituelle. Le sang contient parfois quelques cellules tumorales circulantes (CTC). Très rares, parfois moins de cinq cellules dans 10 mL de sang, elles proviennent directement de la tumeur et circulent dans l’organisme. Ces cellules intéressent depuis plusieurs années les chercheurs, car elles offrent une fenêtre d’observation sur le cancer sans avoir à intervenir chirurgicalement.
La particularité de Sirius Neosight consiste non seulement à les détecter et à les isoler, mais surtout à les faire proliférer en laboratoire. En moins de trois semaines, les chercheurs obtiennent ainsi de petites répliques vivantes de la tumeur du patient, surnommées « jumeaux tumoraux 3D ». Ces mini-tumeurs reproduisent le comportement biologique de la tumeur au moment précis du prélèvement sanguin.
Observer la réaction du cancer avant même de traiter le patient
Une fois ces « jumeaux tumoraux » obtenus, les chercheurs peuvent réaliser différents tests directement sur les cellules vivantes. L’objectif n’est plus seulement de rechercher une mutation génétique, mais d’observer concrètement le fonctionnement des cellules cancéreuses. L’étude E-FACToR s’intéresse plus particulièrement à un mécanisme appelé recombinaison homologue. Derrière ce terme technique se cache un système naturel de réparation de l’ADN. Certaines tumeurs perdent cette capacité de réparation et deviennent alors particulièrement sensibles à une famille de médicaments appelée inhibiteurs de PARP, déjà utilisée dans plusieurs cancers, notamment ceux de l’ovaire, du sein ou de la prostate.
Aujourd’hui, les médecins recherchent principalement des anomalies des gènes BRCA1 et BRCA2 ou évaluent le statut de déficience de la recombinaison homologue (HRD) pour identifier les patients susceptibles de bénéficier de ces traitements. Mais ces biomarqueurs restent imparfaits : certains patients répondent malgré l’absence de mutation connue, tandis que d’autres porteurs d’une mutation n’en tirent finalement que peu de bénéfices. L’idée est donc de passer d’une simple lecture de l’ADN à un test fonctionnel, c’est-à-dire une évaluation directe du comportement réel des cellules tumorales.
Trois cents patients suivis pendant plusieurs années
L’étude E-FACToR inclura 300 patients atteints de cancers avancés ou métastatiques du sein, de l’ovaire, de la prostate et du pancréas, suivis au Centre Léon Bérard. Les chercheurs compareront les résultats obtenus sur les cellules tumorales circulantes avec l’évolution clinique des patients, notamment leur survie sans progression, un indicateur fréquemment utilisé dans les essais cliniques pour mesurer le temps durant lequel la maladie ne s’aggrave pas.
L’étude prévoit un recrutement sur 24 mois, avec un suivi minimal de 18 mois. Elle est coordonnée par la Dre Hélène Vanacker, oncologue médicale, tandis que le Dr David Pérol, directeur de la recherche clinique du Centre Léon Bérard, représente le promoteur de l’étude. Sirius Neosight réalisera les analyses biologiques sur les cellules tumorales circulantes.
Une médecine plus personnalisée… mais encore en phase d’évaluation
Si cette approche tient ses promesses, elle pourrait permettre aux médecins de mieux identifier les patients susceptibles de répondre à certains traitements, d’éviter des médicaments inefficaces et leurs effets indésirables, ou encore d’adapter plus rapidement la stratégie thérapeutique lorsque la tumeur évolue. L’un des atouts potentiels de cette technologie est également son caractère répétable. Une prise de sang pouvant être réalisée à chaque consultation, il deviendrait envisageable de suivre l’évolution biologique de la tumeur tout au long de la prise en charge, sans multiplier les biopsies invasives.
Pour autant, cette technologie reste encore au stade de l’évaluation clinique. L’objectif d’E-FACToR est précisément de démontrer que les informations obtenues grâce à ces « jumeaux tumoraux » permettent réellement de mieux prédire la réponse aux traitements. Les résultats de cette étude seront donc déterminants avant toute éventuelle utilisation plus large en pratique médicale.
À SAVOIR
Le traitement du cancer repose aujourd’hui sur plusieurs approches, utilisées seules ou en association : la chirurgie, la radiothérapie, la chimiothérapie, les thérapies ciblées, l’hormonothérapie et l’immunothérapie. Pour certains cancers du sang, une greffe de moelle osseuse peut également être proposée.




