L’intelligence artificielle sait déjà reconnaître un visage, traduire un texte ou générer une image en quelques secondes. La voilà désormais qui scrute notre peau. Grâce à l’analyse automatisée d’images, certains dispositifs sont capables d’identifier des lésions cutanées présentant des caractéristiques suspectes. Et donc, susceptibles de nécessiter un examen plus approfondi. Une perspective particulièrement intéressante en dermatologie, où l’image occupe une place centrale. Mais faut-il imaginer, demain, passer devant une machine plutôt que pousser la porte du cabinet d’un dermatologue ? Pas si vite !
Dans un communiqué publié le 20 août 2026, le Syndicat National des Dermatologues-Vénéréologues (SNDV) se dit favorable à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’imagerie cutanée, à condition qu’elle reste un outil d’aide au repérage des lésions et ne se substitue pas à l’expertise médicale. Nuance…
Cancer de la peau : l’IA, nouvel atout pour une détection précoce ?
L’IA peut repérer une lésion suspecte
Concrètement, le rôle de l’intelligence artificielle peut être celui d’un assistant particulièrement attentif. À partir d’images de lésions cutanées, certains systèmes peuvent analyser différentes caractéristiques et signaler celles qui méritent une attention particulière. La Haute Autorité de Santé (HAS) rappelle d’ailleurs que les technologies numériques professionnelles peuvent être utilisées comme outils d’aide au dépistage, au diagnostic ou à la décision médicale. Certaines reposent sur des systèmes d’intelligence artificielle.
Mais « signaler » n’est pas « diagnostiquer ». Le SNDV insiste sur cette distinction. Selon le syndicat, les images obtenues doivent être validées et interprétées par un dermatologue. Le spécialiste conserve ainsi la responsabilité de l’analyse de la lésion et de la décision médicale. Autrement dit, l’algorithme peut lever un drapeau rouge. Reste ensuite à savoir pourquoi il l’a levé et surtout ce qu’il faut faire.
Le dermatologue reste indispensable !
Une lésion inhabituelle n’est pas automatiquement un cancer. Et une photographie, aussi détaillée soit-elle, ne raconte pas toute l’histoire du patient. Le dermatologue ne se contente pas de regarder un grain de beauté pour diagnostiquer un mélanome. Il l’interprète dans un contexte :
- antécédents personnels et familiaux,
- évolution de la lésion,
- exposition aux ultraviolets,
- caractéristiques de la peau,
- présence d’autres lésions.
La HAS identifie notamment comme facteurs associés à un risque accru de mélanome une peau claire, les cheveux roux ou blonds, de nombreux grains de beauté, des nævus atypiques, des antécédents personnels ou familiaux de mélanome ou encore des coups de soleil et l’exposition aux UV artificiels. Le médecin peut ensuite décider si une lésion doit simplement être surveillée ou faire l’objet d’examens supplémentaires. Et surtout, le parcours ne s’arrête pas à la détection. Lorsqu’une lésion doit être retirée, le SNDV rappelle qu’il faut assurer son analyse anatomopathologique, c’est-à-dire l’étude des tissus prélevés, puis adapter la prise en charge et organiser la surveillance du patient.
Cancer de la peau : pourquoi une détection précoce compte autant ?
Cette évolution technologique intervient alors que le mélanome reste un véritable enjeu de santé publique. Selon l’Institut national du cancer (INCa), 17 922 nouveaux mélanomes cutanés ont été diagnostiqués en France en 2023, dont 9 109 chez les hommes et 8 813 chez les femmes. La même année, 1 904 décès ont été attribués à ce cancer. L’incidence a progressé en moyenne de 1,6 % par an chez les hommes comme chez les femmes entre 2019 et 2023. Le mélanome n’est pourtant pas le cancer cutané le plus fréquent. Selon l’INCa, il représente environ 10 % des cancers de la peau, contre 90 % pour les carcinomes. Il est en revanche beaucoup plus agressif en raison de sa capacité à produire des métastases, c’est-à-dire à se propager à d’autres parties de l’organisme.
D’où l’importance de ne pas laisser traîner une lésion suspecte. La HAS rappelle que la détection précoce constitue la meilleure chance de guérison du mélanome, puisqu’elle permet d’intervenir avant son extension métastatique. Selon l’INCa, la survie nette standardisée à cinq ans atteint 93 % pour les personnes diagnostiquées entre 2010 et 2015, tous stades confondus.
Cancer de la peau : l’IA réservée en priorité aux personnes à risque
Plus de technologie ne signifie pas nécessairement plus de dépistage pour tout le monde. Contrairement au cancer du sein, colorectal ou du col de l’utérus, les cancers de la peau ne font pas l’objet en France d’un programme national de dépistage organisé en population générale. L’INCa les classe parmi les cancers pouvant faire l’objet d’une détection précoce, plutôt que d’un dépistage organisé systématique. Le SNDV défend lui aussi une utilisation ciblée de l’imagerie et de l’intelligence artificielle, notamment pour la surveillance répétée des personnes présentant un risque élevé et de leurs apparentés. Le syndicat met en garde contre un dépistage généralisé qui pourrait conduire au surdiagnostic.
Le surdiagnostic, c’est la détection d’anomalies qui n’auraient pas nécessairement eu de conséquences pour la santé de la personne, mais qui peuvent entraîner examens, inquiétude et traitements supplémentaires. Cette approche rejoint la stratégie défendue de longue date par la HAS : concentrer les efforts de détection précoce sur les personnes les plus exposées au risque de mélanome plutôt que proposer un examen systématique à toute la population.
Des centres d’imagerie cutanée supervisés par des dermatologues
Alors, à quoi pourrait ressembler concrètement cette dermatologie augmentée par l’IA ?
Le SNDV soutient notamment le développement de centres d’imagerie cutanée utilisant ces technologies, à condition qu’ils fonctionnent sous la supervision de dermatologues. L’idée n’est donc pas de supprimer le spécialiste de l’équation, mais plutôt de lui fournir de nouveaux outils. Le syndicat souhaite notamment inscrire ces centres au sein des Équipes de Soins Spécialisées (ESS). Ces organisations territoriales peuvent permettre aux médecins généralistes et à d’autres professionnels de santé d’adresser des clichés afin d’obtenir une télé-expertise dermatologique.
Une organisation qui pourrait avoir son intérêt lorsque l’accès à un dermatologue est compliqué, sans transformer pour autant l’algorithme en médecin virtuel. Le SNDV indique par ailleurs avoir contribué à l’obtention de 129 postes d’internes en dermatologie-vénéréologie pour l’année 2026-2027, contre 102 l’année précédente, soit une hausse de 26 %.
Une IA peut alerter, mais le médecin doit trancher
L’intelligence artificielle n’a pas vocation à remplacer le dermatologue, mais à l’épauler. Elle peut aider à analyser des images, surveiller les personnes à risque ou orienter plus rapidement une lésion suspecte. En revanche, elle ne remplace ni l’examen clinique ni les examens nécessaires pour confirmer un cancer. La détection précoce repose déjà sur plusieurs professionnels. La HAS attribue notamment au médecin traitant un rôle dans l’identification des personnes à risque et des lésions suspectes, avant une éventuelle orientation vers un dermatologue.
Pour le SNDV, l’IA doit donc rester un outil intégré au parcours de soins, sous responsabilité médicale. Le syndicat refuse qu’une simple analyse automatisée d’image se substitue à une prise en charge complète. La machine peut avoir de bons yeux. Pour interpréter ce qu’elle voit et décider de la suite, le médecin garde la main.
À SAVOIR
Pour surveiller un grain de beauté qui vous inquiète, pensez à le photographier régulièrement dans les mêmes conditions. Garder des clichés datés, avec un cadrage et un éclairage similaires, peut aider à repérer plus facilement une évolution de sa taille, de sa forme ou de sa couleur. En cas de changement ou de doute, mieux vaut montrer la lésion à un médecin plutôt que tenter de l’interpréter soi-même.



