Quel gâchis ! En France, des milliers de tonnes de médicaments finissent chaque année sans avoir été utilisées. En 2024, 7 675 tonnes de médicaments non utilisés ont ainsi été rapportées en pharmacie, selon l’étude PERIMED menée par l’ANSM, l’Assurance Maladie et Cyclamed. Parmi les médicaments analysés dans cette étude, environ quatre sur dix n’étaient même pas encore périmés au moment de leur collecte.
Pour limiter ce gaspillage, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) cherche notamment à allonger la durée de conservation des traitements qui peuvent rester efficaces et sûrs plus longtemps. Ce 26 août 2026, elle annonce une nouvelle étape de son projet « Longue vie aux médicaments », lancé en novembre 2025. Quatorze laboratoires vont travailler sur 73 médicaments commercialisés en France, dont des traitements à base de paracétamol, d’amoxicilline, de lévothyroxine, de mélatonine ou de lithium. L’objectif est de jeter moins de médicaments, de mieux utiliser les stocks disponibles. Et, à terme, de contribuer à limiter certaines pénuries et l’impact environnemental du secteur.
47 médicaments pourraient se conserver au moins quatre ans
Aujourd’hui, la majorité des médicaments autorisés en France présentent une durée de conservation comprise entre deux et trois ans, selon l’ANSM. Moins de 10 % atteignent cinq ans. Cette durée n’est évidemment pas choisie au hasard. Elle correspond à la période durant laquelle le médicament peut être utilisé avec une qualité, une efficacité et une sécurité garanties. A condition évidemment de respecter ses conditions de conservation.
Pour déterminer cette période d’usage, les laboratoires réalisent des études de stabilité selon des référentiels internationaux. Elles servent notamment à vérifier comment le médicament évolue avec le temps et à s’assurer qu’il conserve les caractéristiques nécessaires à son utilisation. Or, pour certains produits, les données disponibles ou de nouvelles études pourraient permettre de démontrer qu’ils restent conformes plus longtemps que la durée actuellement autorisée.
C’est tout l’objet de l’expérimentation. Parmi les 73 médicaments sélectionnés, l’ANSM indique que 47 devraient pouvoir atteindre une durée de conservation de quatre ans ou plus. Sur le papier, gagner un ou deux ans sur une boîte peut sembler assez anecdotique. À l’échelle des stocks des pharmacies, des hôpitaux et des millions de médicaments distribués chaque année, l’enjeu devient nettement moins petit.
Peut-on désormais utiliser un médicament après sa date de péremption ?
L’annonce de l’ANSM ne signifie absolument pas que les médicaments déjà périmés peuvent désormais être consommés plus longtemps. Pour qu’une durée de conservation soit officiellement modifiée, le laboratoire concerné doit disposer des données permettant de démontrer que le produit conserve ses propriétés pendant cette période supplémentaire. L’allongement doit ensuite passer par une modification de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du médicament.
L’AMM est, pour simplifier, le feu vert réglementaire permettant la commercialisation d’un médicament. Elle encadre notamment sa composition, ses indications et ses conditions d’utilisation. L’ANSM précise que son projet vise à identifier et accompagner les industriels souhaitant déposer, dans les cinq prochaines années, une demande de modification de leur AMM. Objectif? Augmenter la durée de conservation d’au moins un médicament. En attendant, tant qu’une nouvelle date n’est pas officiellement validée et indiquée pour le médicament concerné, la date de péremption inscrite sur la boîte reste la référence.
Entre pénuries et gaspillage, l’industrie du médicament cherche l’équilibre
Des milliers de tonnes de médicaments finissent encore à la poubelle… réglementaire
L’étude PERIMED, menée par l’ANSM avec l’Assurance Maladie et Cyclamed et publiée en juin 2026, permet justement d’en mesurer l’ampleur. En 2024, 7 675 tonnes de médicaments non utilisés ont été rapportées dans les pharmacies françaises avant d’être collectées par Cyclamed pour être incinérées et valorisées. Ce volume a tout de même diminué de près de 30 % entre 2022 et 2024. Pour comprendre ce qui finit dans ces cartons, les chercheurs ont analysé 32 840 unités de médicaments, représentant 1 125 spécialités pharmaceutiques différentes, collectées entre avril et juillet 2025.
Environ quatre médicaments collectés sur dix n’étaient même pas périmés au moment de leur retour en pharmacie. Près de 70 % des unités étudiées étaient par ailleurs des médicaments soumis à prescription médicale obligatoire. Antalgiques comme le paracétamol ou le tramadol, laxatifs et antibiotiques, notamment l’amoxicilline, figuraient parmi les produits fréquemment retrouvés.
Pourquoi autant de médicaments restent-ils inutilisés ?
Il n’y a pas une seule réponse. L’étude PERIMED montre que le gaspillage peut intervenir à plusieurs étapes, de la prescription jusqu’à l’armoire à pharmacie. Certaines boîtes contiennent par exemple davantage de comprimés que nécessaire par rapport à la durée du traitement. Dans d’autres cas, le patient arrête son traitement avant la fin, notamment à cause d’effets indésirables, parce qu’il estime qu’il ne fonctionne pas suffisamment ou simplement parce qu’il rencontre des difficultés à le suivre correctement.
Résultat, des comprimés, gélules ou autres traitements restent dans les placards sans jamais être utilisés. La durée de conservation entre elle aussi dans l’équation. Selon PERIMED, les dates relativement courtes de certains médicaments très courants, notamment le paracétamol, l’ibuprofène ou certains antidiarrhéiques, peuvent conduire à leur destruction avant qu’ils aient pu être utilisés. Allonger leur durée de conservation, lorsque leur stabilité le permet, pourrait donc éviter qu’une partie de ces médicaments ne soit jetée inutilement.
Moins jeter pour limiter aussi les pénuries
Allonger la durée de conservation n’a pas qu’un intérêt écologique. Cela pourrait aussi permettre de mieux utiliser les stocks existants. Un médicament qui reste utilisable plus longtemps risque moins d’arriver à expiration dans une pharmacie, un établissement de santé ou au cours de la chaîne d’approvisionnement. L’ANSM estime ainsi que l’allongement des durées de conservation peut contribuer à réduire les destructions inutiles et à améliorer la disponibilité des traitements pour les patients. Avec, à la clé, un moindre risque de pénurie.
Cela ne réglera évidemment pas à lui seul les tensions d’approvisionnement, qui peuvent avoir de multiples causes. Mais éviter de détruire prématurément des stocks encore susceptibles de répondre aux exigences de qualité constitue un levier supplémentaire. Et le gaspillage a aussi un coût. À partir des médicaments analysés dans PERIMED et des volumes collectés chaque année, l’étude estime par projection à 517 millions d’euros par an le montant pris en charge par l’Assurance Maladie pour des médicaments finalement non utilisés. Sur cette somme, 278 millions d’euros correspondraient à des médicaments qui n’étaient pas encore périmés.
Le médicament a aussi une empreinte environnementale
Une boîte jetée, ce n’est pas uniquement quelques comprimés perdus. Avant d’arriver dans notre armoire à pharmacie, un médicament a nécessité des matières premières, une fabrication, un conditionnement et du transport. Et une fois devenu déchet, il doit encore être collecté et éliminé. Selon le ministère de la Santé, le système de santé français représente plus de 8 % des émissions nationales de gaz à effet de serre, soit près de 50 millions de tonnes équivalent CO2. Les médicaments et les dispositifs médicaux représenteraient ensemble 55 % de cette empreinte.
Produire un médicament pour finalement le détruire sans qu’il ait été utilisé constitue donc une dépense de ressources évitable. L’ANSM espère qu’en augmentant certaines durées de conservation, il sera possible de réduire à la fois les déchets chimiques et une partie des émissions de CO2 associées à la production et à l’élimination des médicaments.
Que faire de ses médicaments périmés ou inutilisés ?
Attention, même si les dates de certains produits sont amenées à évoluer dans les prochaines années, les consignes pour les particuliers, elles, ne changent pas. Un médicament périmé ou qui n’est plus utilisé doit être rapporté en pharmacie, qu’il ait été entamé ou non. Les comprimés, gélules, sirops, pommades ou autres médicaments à usage humain sont ainsi pris en charge dans une filière spécifique. Les notices et les emballages en carton, eux, doivent être déposés dans le tri ménager. Selon le ministère de la Transition écologique, les médicaments récupérés sont ensuite incinérés avec valorisation énergétique.
Surtout, pas question de les jeter dans les toilettes ou dans l’évier. Les substances actives qu’ils contiennent peuvent contribuer à la contamination de l’environnement et des milieux aquatiques. Le ministère de la Transition écologique rappelle que les médicaments non utilisés peuvent présenter des risques environnementaux lorsqu’ils sont évacués avec les eaux usées ou mélangés aux ordures ménagères.
À SAVOIR
La France a été pionnière dans le recyclage des médicaments. Dès 1993-1994, elle a été le premier pays européen à mettre en place une filière nationale de récupération et de valorisation énergétique des médicaments non utilisés par les ménages, aujourd’hui assurée par Cyclamed.



