Cancer du sein : une hôtesse de l’air fait reconnaître sa maladie comme professionnelle

le 26 août 2026 à 14h01
lUne hôtesse de l’air à bord d’un vol long-courrier, exposée à certains facteurs professionnels pouvant augmenter le risque de cancer du sein.
Le personnel navigant est particulièrement exposé aux rayonnements cosmiques, un facteur de risque reconnu de cancer. © Depositphotos
Le cancer du sein de Sophie Lainault, ancienne hôtesse de l’air puis cheffe de cabine chez Air France, a été reconnu comme maladie professionnelle par le tribunal judiciaire de Bayonne, début juillet 2026. Après trente ans à bord et plus de 12 600 heures de vol, la justice a notamment pris en compte son travail de nuit, son exposition aux rayonnements ionisants et au tabagisme passif. Une décision qui pourrait faire jurisprudence.
Sommaire

C’est une décision de justice qui pourrait faire jurisprudence et ouvrir de nouvelles perspectives à de nombreuses victimes de cancers. A l’origine, l’action intentée par Sophie Lainault. Pendant trente ans, cette habitante d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques) a passé une bonne partie de sa vie dans les airs. De 1989 à 2019, l’ancienne hôtesse de l’air, devenue cheffe de cabine chez Air France, a travaillé principalement sur des vols long-courriers. Au compteur, plus de 12 600 heures de vol, dont plus de 6 500 effectuées de nuit.

Et en 2019, un cancer du sein lui est diagnostiqué. Aujourd’hui âgée de 59 ans et en rémission, elle se bat depuis plus de deux ans pour faire reconnaître un lien entre sa maladie et son activité professionnelle. Début juillet 2026, le pôle social du tribunal judiciaire de Bayonne lui a finalement donné raison en reconnaissant l’origine professionnelle de son cancer du sein. Une première en France pour une hôtesse de l’air, selon son avocate et la CFDT, qui l’a accompagnée dans ses démarches.

Cancer du sein : comment le travail peut-il favoriser la maladie ?

Travail de nuit, rayonnements, tabagisme passif : trois expositions retenues

Dans sa décision, la justice ne pointe pas une cause unique. Elle prend en compte plusieurs expositions accumulées au cours de la carrière de l’ancienne navigante. Le travail de nuit, les rayonnements ionisants auxquels sont exposés les équipages en altitude et le tabagisme passif. Ce dernier point nous ramène à une époque qui semble aujourd’hui assez lointaine. Pendant une partie de sa carrière, Sophie Lainault travaillait dans des avions où les passagers pouvaient encore fumer. Chez Air France, l’interdiction totale du tabac à bord n’est intervenue qu’en 2000.

Le tribunal a également relevé l’absence d’autre facteur génétique ou lié à l’hygiène de vie susceptible d’expliquer son cancer dans son dossier. Attention toutefois à la nuance. Reconnaître juridiquement l’origine professionnelle d’une maladie ne signifie pas qu’il est possible d’identifier avec certitude l’élément précis qui a provoqué le cancer chez une personne. Un cancer est une maladie multifactorielle et son apparition résulte généralement d’une combinaison de facteurs.

Cancer : pourquoi le travail de nuit est-il dans le viseur ?

Pour les personnels navigants, horaires décalés, nuits blanches et décalages horaires font presque partie du décor. Mais notre horloge biologique, elle, apprécie nettement moins les grands écarts. Le travail de nuit perturbe notamment le rythme circadien. Autrement dit l’horloge interne qui règle sur environ 24 heures notre alternance entre veille et sommeil ainsi qu’une multitude de fonctions biologiques. Dans son expertise sur le travail de nuit publiée en 2016, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) considérait comme « probable » l’effet du travail de nuit sur le risque de cancer, notamment celui du sein. Les éléments scientifiques disponibles étaient néanmoins qualifiés de limités concernant spécifiquement le cancer du sein.

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence spécialisée de l’OMS, est allé dans le même sens. Après réévaluation des connaissances scientifiques en 2019, il a classé le travail de nuit comme « probablement cancérogène pour l’être humain » (groupe 2A). Pour le cancer du sein, le CIRC relève des associations positives dans plusieurs travaux, tout en jugeant les preuves chez l’être humain encore « limitées ».

Dans un avion, les rayonnements cosmiques sont aussi plus importants

L’autre particularité du métier se trouve beaucoup plus haut. À plusieurs milliers de mètres d’altitude, l’atmosphère protège moins efficacement contre les rayonnements cosmiques, des particules très énergétiques provenant notamment de l’espace. Ils appartiennent à la famille des rayonnements ionisants. C’est-à-dire des rayonnements possédant suffisamment d’énergie pour modifier la matière qu’ils traversent et, notamment, endommager l’ADN des cellules.

Selon l’Anses, dans son état des connaissances consacré aux personnels navigants publié en 2023, ces salariés sont particulièrement concernés par les rayonnements ionisants issus des rayonnements cosmiques et solaires, dont l’exposition augmente avec l’altitude. L’agence souligne d’ailleurs que les personnels navigants figurent parmi les groupes professionnels particulièrement exposés à ce type de rayonnement. Ce n’est donc pas une exposition théorique. Elle fait l’objet d’une surveillance spécifique en France. Dans son rapport 2024, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) indiquait que 21 585 travailleurs du secteur navigant civil avaient fait l’objet d’un suivi en 2023. Parmi eux, 61 % avaient reçu une dose annuelle comprise entre 1 et 5 millisieverts (mSv). Soit l’unité utilisée pour évaluer les effets biologiques d’une exposition aux rayonnements. L’exposition dépend toutefois de nombreux paramètres. Nombre d’heures passées en vol, altitude, trajet emprunté ou encore latitude. Plus simplement, tous les vols n’exposent pas de la même manière.

Un cancer difficile à faire reconnaître comme maladie professionnelle

Si Sophie Lainault a dû batailler, c’est notamment parce que le cancer du sein ne figure pas dans un tableau de maladies professionnelles correspondant à ces expositions. En France, ces tableaux permettent de reconnaître plus facilement certaines pathologies lorsque la maladie, le métier exercé, la durée d’exposition et les autres conditions prévues correspondent aux critères réglementaires. Lorsqu’une maladie n’y figure pas, la porte n’est pas totalement fermée, mais le parcours se complique.

Le Code de la sécurité sociale prévoit qu’une maladie non inscrite dans un tableau peut être reconnue comme professionnelle lorsqu’il est établi qu’elle est essentiellement et directement causée par le travail habituel et qu’elle a entraîné le décès ou une incapacité permanente atteignant le seuil réglementaire de 25 %. Le dossier passe alors par un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP). Dans le cas de Sophie Lainault, deux CRRMP avaient auparavant estimé que le lien entre son cancer et son travail n’était pas établi. C’est finalement la justice qui a tranché en sa faveur.

Une première dans l’aérien, mais pas pour le cancer du sein

Le cas de Sophie Lainault est inédit dans l’aérien, mais le lien entre cancer du sein et travail n’est pas une première en France. En mars 2026, par exemple, le tribunal administratif de Marseille a reconnu le cancer du sein d’une ancienne infirmière comme imputable à son activité professionnelle, après plus de vingt ans de travail de nuit. Et le sujet ne date pas d’hier. Le Réseau national de vigilance et de prévention des pathologies professionnelles (RNV3P), coordonné par l’Anses, avait recensé 68 signalements concernant des cancers du sein entre 2001 et 2016.  Dans ces dossiers, plusieurs expositions professionnelles pouvaient être mentionnées : 

  • le travail de nuit arrivait en tête, cité 31 fois sur 79 expositions recensées, 
  • devant les rayonnements ionisants, mentionnés 15 fois. 

Ce qui change avec Sophie Lainault, c’est donc le métier concerné. Selon son avocate et la CFDT, c’est la première fois en France que le cancer du sein d’une hôtesse de l’air est reconnu comme maladie professionnelle. Une décision qui pourrait peser dans de futurs dossiers de personnels navigants ayant connu des expositions similaires.

Les risques professionnels des personnels navigants encore à l’étude

L’affaire pourrait ne pas rester isolée. Car les conditions de travail des hôtesses, stewards et pilotes font déjà l’objet d’une attention particulière des autorités sanitaires. Dans son expertise publiée en 2023, l’Anses soulignait la diversité des contraintes auxquelles les personnels navigants peuvent être confrontés : 

  • travail de nuit et horaires décalés, 
  • rayonnements ionisants d’origine cosmique, 
  • bruit, 
  • vibrations,
  • qualité de l’air en cabine. 

L’agence estimait toutefois que des études épidémiologiques supplémentaires étaient nécessaires pour mieux caractériser les effets sanitaires de ces expositions multiples. L’Anses poursuit justement ses travaux sur le sujet. Une expertise consacrée aux liens entre cancer du sein et expositions professionnelles, dont le travail de nuit, les rayonnements ionisants et certaines substances chimiques, est attendue à l’automne 2027.

Le cancer du sein reste le cancer le plus fréquent chez les femmes

Le cancer du sein reste, de loin, le cancer le plus fréquent chez les femmes en France. Selon l’Institut national du cancer (INCa), 61 214 nouveaux cas ont été estimés en France métropolitaine en 2023. Il représente ainsi environ un tiers des nouveaux cancers diagnostiqués chez les femmes. La même année, 12 765 décès ont été estimés, ce qui en fait également la première cause de décès par cancer chez la femme.

Toutes les femmes ne présentent toutefois pas le même risque. L’âge est l’un des principaux facteurs. Environ 80 % des cancers du sein surviennent après 50 ans. C’est notamment pour cette raison que le dépistage organisé concerne les femmes de 50 à 74 ans. Elles sont invitées à réaliser une mammographie tous les deux ans. D’autres facteurs sont également connus pour augmenter le risque de développer un cancer du sein :

  • des antécédents personnels ou familiaux de cancer du sein ;
  • certaines prédispositions génétiques, notamment des mutations des gènes BRCA1 et BRCA2 ;
  • la consommation d’alcool et le tabagisme ;
  • le surpoids et l’obésité, notamment après la ménopause ;
  • le manque d’activité physique ;
  • certains facteurs hormonaux et reproductifs.

À cette liste peuvent s’ajouter certaines expositions professionnelles. Le travail de nuit, les rayonnements ionisants ou encore certaines substances chimiques font notamment l’objet de recherches. Mais un facteur de risque n’est pas forcément « la cause » d’un cancer chez une personne donnée. Le cancer du sein est une maladie multifactorielle, dont l’apparition peut dépendre de plusieurs facteurs accumulés ou combinés au cours de la vie.

À SAVOIR 

Tous les vols n’exposent pas de la même façon aux rayonnements cosmiques. À altitude comparable, l’exposition peut être 2 à 3 fois plus élevée dans les régions polaires qu’au niveau de l’équateur. En cause, le champ magnétique terrestre, qui nous protège davantage près de l’équateur et laisse davantage pénétrer les particules cosmiques aux hautes latitudes. 

Image de Marie Briel
Marie Briel
Journaliste Ma Santé. Après un début de carrière en communication, Marie s’est tournée vers sa véritable voie, le journalisme. Au sein du groupe Ma Santé, elle se spécialise dans le domaine de l'information médicale pour rendre le jargon de la santé (parfois complexe) accessible à tous.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partagez sur