Dix ans après une naissance prématurée, comment vont vraiment les enfants ? Des chercheurs de l’Inserm, de l’Université Paris Cité et du Centre hospitalier intercommunal de Créteil apportent aujourd’hui de nouveaux éléments de réponse. Leur étude s’appuie sur le suivi de 2 181 enfants nés prématurément en France, issus de la cohorte Epipage-2. Leurs résultats ont été comparés à ceux de plus de 7 000 enfants nés à terme suivis dans le cadre de la cohorte française Elfe. Santé, comportement, école, soins, sport, relations avec les copains… Les chercheurs ont regardé bien au-delà du seul dossier médical.
Prématurité : de quoi parle-t-on exactement ?
En France, environ 7 % des bébés naissent prématurément. Un bébé né quelques semaines avant la date prévue n’est évidemment pas au même stade de développement qu’un enfant qui vient au monde trois ou quatre mois trop tôt.
Une naissance est considérée comme prématurée lorsqu’elle survient avant 37 semaines d’aménorrhée (SA), c’est-à-dire avant 37 semaines comptées depuis le premier jour des dernières règles de la mère. Plus simplement, une grossesse menée jusqu’à son terme dure environ 40 à 41 semaines d’aménorrhée. Et plus la naissance survient tôt, plus la prématurité est importante. Dans le suivi Epipage-2, les enfants sont répartis en trois groupes :
- entre 24 et 26 semaines : prématurité extrême ;
- entre 27 et 31 semaines : grande prématurité ;
- entre 32 et 34 semaines : prématurité modérée.
Quelques semaines d’écart peuvent donc compter énormément. Lorsqu’un bébé naît extrêmement prématurément, plusieurs de ses organes sont encore immatures, notamment les poumons et le cerveau, qui poursuit une étape importante de son développement pendant les derniers mois de grossesse. Ces enfants sont donc plus exposés à certaines complications à la naissance, mais aussi à des difficultés qui peuvent apparaître ou devenir plus visibles plusieurs années plus tard.
Nés prématurément : comment vont-ils dix ans après ?
À 10 ans, la grande majorité des enfants vont bien
Une grande majorité des parents interrogés jugent leur enfant en bonne santé globale et presque tous sont scolarisés, le plus souvent dans des classes ordinaires. À l’école aussi, la majorité suit son parcours sans difficulté particulière. Parmi les enfants prématurés scolarisés dans une classe correspondant au niveau attendu pour leur âge, environ 70 % des parents ne signalent aucune difficulté particulière en français ou en mathématiques. À titre de comparaison, ils sont 80 % parmi les enfants nés à terme.
Autrement dit, une naissance prématurée ne condamne pas un enfant à rencontrer des problèmes de santé ou d’apprentissage pendant toute son enfance. La plupart grandissent et vont à l’école comme les autres. Les écarts existent néanmoins et deviennent plus visibles lorsqu’on regarde de près certains aspects du quotidien, notamment le comportement, les besoins de soins ou le soutien scolaire.
Émotions, comportement… des difficultés plus fréquentes
Si la majorité des enfants nés prématurément vont bien, certaines fragilités apparaissent davantage lorsqu’on regarde leur développement de plus près. À 10 ans, 16 % présentent des difficultés comportementales, contre 12 % des enfants nés à terme. Parmi les problèmes rapportés par les parents, ceux concernant la gestion des émotions sont les plus fréquents.
Cela peut par exemple se traduire par davantage de difficultés à gérer ou exprimer ses émotions. Mais ces chiffres ne permettent évidemment pas de prédire le parcours d’un enfant : plus de huit enfants prématurés sur dix ne présentent pas de difficultés comportementales selon les critères utilisés dans l’étude. Pour certains, un accompagnement reste néanmoins nécessaire à 10 ans. Orthophoniste, psychologue, psychiatre… les chercheurs ont notamment recensé les soins destinés à accompagner des difficultés de langage, d’apprentissage ou de comportement. Et sur ce point, la naissance très précoce fait une vraie différence : plus l’enfant est né prématurément, plus le recours à ces professionnels reste fréquent à 10 ans.
Près d’un enfant extrêmement prématuré sur deux encore suivi
C’est chez les enfants nés le plus tôt que les besoins restent les plus importants. À 10 ans, près d’un enfant né extrêmement prématurément sur deux bénéficie encore d’au moins un soin lié à son développement. Il peut s’agir, par exemple, d’un suivi pour des difficultés de langage, d’apprentissage ou de comportement. Plus la naissance se rapproche du terme, moins ces accompagnements sont fréquents. Parmi les enfants nés entre 32 et 34 semaines, 73 % n’ont recours à aucun soin de santé lié au développement.
Certains enfants cumulent également plusieurs prises en charge. C’est le cas de 27 % des enfants nés extrêmement prématurément, qui bénéficient d’au moins deux soins différents, contre 11 % de ceux nés entre 32 et 34 semaines. Une différence qui montre bien pourquoi toutes les prématurités ne peuvent pas être mises dans le même panier. Un bébé né à 24 semaines n’a pas le même niveau de maturation ni, plus tard, les mêmes risques de difficultés qu’un bébé né à 34 semaines. Plus la naissance a lieu tôt, plus une attention particulière peut donc rester nécessaire plusieurs années après.
À l’école, davantage de soutien et de redoublements
À 10 ans, presque tous les enfants nés prématurément sont scolarisés, généralement dans des classes ordinaires. Mais leur parcours scolaire peut être un peu plus compliqué, surtout pour ceux qui sont nés très tôt. Le redoublement en est un bon exemple. Parmi les enfants nés entre 24 et 26 semaines, 16 % ont déjà redoublé une classe. Cette proportion tombe à 11 % pour ceux nés entre 27 et 31 semaines et à 4 % entre 32 et 34 semaines. À titre de comparaison, elle n’est que de 3 % chez les enfants nés à terme.
Les enfants prématurés ont aussi plus souvent besoin d’un petit coup de pouce à l’école. À 10 ans, 23 % bénéficient d’un soutien scolaire, contre 12 % des enfants nés à terme. Et, une nouvelle fois, l’écart dépend beaucoup du degré de prématurité : ce soutien concerne 35 % des enfants nés entre 24 et 26 semaines, contre 20 % de ceux nés entre 32 et 34 semaines. La majorité poursuit donc sa scolarité sans accompagnement particulier. Mais les difficultés d’apprentissage restent plus fréquentes après une naissance prématurée et, surtout, elles ne sont pas toujours visibles dès les premières années d’école.
Certaines difficultés n’apparaissent qu’en grandissant
Et tout ne se joue pas pendant les premières années. Parmi les enfants prématurés qui bénéficiaient déjà de soins liés au développement ou d’un soutien scolaire à 5 ans, 57 % en ont encore besoin à 10 ans. Plus surprenant, de nouveaux besoins peuvent apparaître en grandissant. Parmi les enfants qui n’avaient aucun accompagnement particulier à 5 ans, 27 % bénéficient finalement de soins ou d’un soutien scolaire cinq ans plus tard.
Pourquoi si tard ? À mesure que l’enfant grandit, les apprentissages se compliquent, le rythme scolaire s’intensifie et les relations avec les autres évoluent. Des difficultés jusque-là discrètes peuvent alors devenir plus visibles, notamment à l’école. Un enfant prématuré qui va bien à 5 ans peut donc nécessiter une attention particulière quelques années plus tard. C’est pourquoi les chercheurs insistent sur l’intérêt d’un suivi dans la durée, qui ne s’arrête pas aux premières années de l’enfance.
Sport, copains, anniversaires… une vie sociale parfois plus limitée
Grandir en bonne santé, ce n’est pas seulement aller chez le médecin ou avoir de bonnes notes. À 10 ans, il y a aussi le sport, les anniversaires, les copains et les premières nuits passées chez les autres. Et sur ce terrain aussi, quelques différences apparaissent. 69 % des enfants nés prématurément pratiquent une activité sportive, contre 77 % de ceux nés à terme. Ils sont aussi un peu moins nombreux à avoir eu une fête avec des amis pour leur dernier anniversaire : 55 %, contre 60 %. L’écart est plus marqué lorsqu’il s’agit de dormir chez un copain. Au cours de l’année écoulée, 54 % des enfants nés prématurément avaient été invités à passer une nuit chez un ami, contre 63 % des enfants nés à terme.
Les parents rapportent également plus souvent que leur enfant né prématurément n’a pas d’ami proche, se montre moins satisfait de son cercle d’amis ou passe moins de temps avec eux en face à face. Cela ne signifie évidemment pas que les enfants prématurés sont isolés socialement. La majorité fait du sport, fête son anniversaire avec des amis et participe à des activités comme les autres. Mais les chercheurs constatent que cette participation tend à être plus faible lorsque l’enfant rencontre également des difficultés comportementales ou a besoin d’un soutien scolaire.
Plus l’enfant est né tôt, plus la vigilance reste importante
Pour certains enfants, les conséquences d’une naissance très prématurée restent visibles jusque dans la vie de tous les jours. À 10 ans, 14 % des enfants nés entre 24 et 26 semaines présentent des limitations dans leurs activités quotidiennes, contre 4 % de ceux nés entre 32 et 34 semaines. Ces limitations sont principalement associées à des troubles du neurodéveloppement. Aussi, environ 20 % des parents d’enfants nés prématurément rapportent des difficultés importantes sur le plan émotionnel, comportemental ou relationnel. Elles peuvent donc dépasser le cadre de l’école et concerner plus largement la façon dont l’enfant vit son quotidien et interagit avec les autres.
La majorité des enfants prématurés vont bien à 10 ans, tandis qu’une partie conserve des besoins particuliers plusieurs années après la naissance. L’enjeu n’est donc pas de considérer tous les anciens prématurés comme fragiles, mais d’identifier ceux qui ont encore besoin d’un accompagnement adapté à leur âge et à leurs difficultés.
Naissance prématurée : le suivi ne devrait pas s’arrêter trop tôt
« Les résultats de notre étude montrent que les enfants nés prématurément constituent encore, à 10 ans, une population vulnérable », explique Véronique Pierrat, première autrice de l’étude, chercheuse à l’Inserm et néonatalogiste au Centre hospitalier intercommunal de Créteil. L’équipe estime qu’un suivi personnalisé reste particulièrement important pour les enfants nés extrêmement prématurément et qu’il devrait couvrir la transition entre l’enfance et l’adolescence. Ce suivi ne consiste pas uniquement à rechercher une maladie. Il s’agit aussi d’être attentif à la façon dont l’enfant apprend, gère ses émotions, communique, noue des relations ou participe à ses activités quotidiennes. Si une difficulté apparaît, l’objectif est de pouvoir l’identifier et proposer un accompagnement adapté.
L’étude comporte toutefois un point à garder en tête : les informations analysées à 10 ans ont été recueillies lors d’entretiens téléphoniques avec les parents. Les données sur le comportement, la scolarité ou la vie sociale reposent donc en partie sur leur perception et leurs déclarations, et non sur une batterie identique d’examens cliniques réalisés directement auprès de chaque enfant. Treize, quatorze ou quinze ans après une naissance prématurée, l’histoire continue donc de s’écrire. La cohorte Epipage-2 poursuit d’ailleurs son travail : un suivi des adolescents à 14 ans a été réalisé en 2025 et 2026, avec des enquêtes auprès des adolescents eux-mêmes et de leurs parents.
À SAVOIR
Selon Santé publique France, le taux de prématurité est passé de 7,3 % des naissances en 2012 à 6,7 % en 2024. À l’inverse, les naissances extrêmement prématurées, entre 22 et 27 semaines d’aménorrhée, ont progressé, passant de 0,31 % à 0,43 % sur la même période.





